Mais les mots pénètrent en nous à notre insu, s’implantent en nous profondément, et puis, parfois longtemps après, ils se dressent en nous brusquement et nous forcent à nous arrêter tout à coup au milieu de la rue, ou nous font sursauter la nuit et nous asseoir, inquiets, sur notre lit.
Nathalie Sarraute, Portrait d'un inconnu.
Des mots surgis de n’importe où, poussières flottant dans l’air que nous respirons, microbes, virus…on est tous menacés. Vous comme moi. Aucun d’entre nous ne peut être assuré de rester indemne. Des mots banals […] que vous avez absorbés, parfois sans même sur le moment vous en rendre compte. — Quels mots? — Des mots très ordinaires, si je vous les répétais vous vous moqueriez de moi, et pourtant ils ont pénétré en moi, ils se sont incrustés, je ne peux plus m'en débarrasser, ils enflent, ils appuient...
Nathalie Sarraute, Entre la vie et la mort.
Chaque fois que je me retrouve à court d'argent, cela influence la façon dont [les gens] me considèrent. Surtout la façon dont [ils] jugent l'ensemble de mes réalisations, mon parcours professionnel, mes choix de vie. C'est le temps des bilans, des tu aurais donc dû et des je te l'avais bien dit.
À l'inverse, quand je gagne une bourse d'excellence, quand je réussis ma soutenance de thèse, ce sont les mêmes qui disent j'ai toujours su j'ai toujours cru c'est bien notre petite Marie.
Si je gagnais à la loto, très vite [on] oublierait mes erreurs, mes «mauvais» choix, [on] oublierait que cet argent, je ne l'ai pas gagné. Par état de fait, je deviendrais quelqu'un qui a réussi, qui a fait depuis le début les bons choix puisqu'ils nous ont conduit ici, quelqu'un de généreux et d'attentionné, sur qui on a toujours pu compter, quelqu'un dont on a toujours été fier. Je deviendrais quelqu'un de bien.
Je veux gagner le Lotto-Max, parce que je suis empoisonnée par l'amour que je porte à mes proches-girouettes. Je veux être riche parce que [les gens] sont faciles à perdre.
Je veux gagner à la loto parce que la fortune impressionne plus que la simplicité volontaire, parce que l'argent attire le respect. Je veux gagner à la loto parce que je ne supporte plus le mépris et que j'ai perdu espoir que ce que je suis, que ce que je fais soit jamais suffisant.
Je veux gagner à la loterie parce que je ne supporte plus l'efficacité du discours que je subis depuis 20 ans, parce que je ne supporte plus ce qu'il me fait, la facilité avec laquelle il réussit encore à me faire sentir coupable. Parfois en quelques mots, parfois en un regard accompagné d'un soupir.
Je ne supporte plus de me faire systématiquement culpabiliser d'avoir choisi les arts et les lettres (pourquoi pas pute tant qu'à y être), d'avoir choisi (car tu aurais pu faire tellement plus) de ne pas être en mesure (égoïste) de soutenir les miens et de rendre (voleuse) ce qui a été investi dans mon avenir (le nôtre), alors que j'étais la seule (les autres ont une excuse, pas toi) qui pouvait prendre la relève (ton pauvre père malade), si seulement j'avais cesser de m'entêter (comme une enfant), si j'avais consenti à me montrer raisonnable (pas comme ta mère) et à accomplir mon destin (la science dans le sang).
À chaque difficulté, au moindre échec, pas un mot d'encouragement mais fallait s'y attendre, c'est dans l'ordre des choses, l'enclume qui retombe, on t'avait prévenue, l'anathème, c'est de ta faute, et nous payons tous pour tes folies.
En 20 ans, ne pas avoir appris à répondre, ne pas savoir davantage faire face, l'esprit poreux, le coeur en passoire, l'estime de soi comme une feuille dans le vent, influençable.
J'ai tellement changé pourtant. J'ai é-vo-lué. Mais ça c'est demeuré pareil, vissé dans la tête, un roc indélogeable. Comme si j'avais encore quinze ans. Comme si c'était hier. Voleuse.
Comme si j'y avais cru. Comme si encore aujourd'hui. Je crois que j'ai volé mon père en ne devenant pas médecin. Je crois que j'ai volé toute ma famille. Dans ma tête, c'est comme si c'était vrai.
Je veux gagner à la loto et tout leur donner, tout payer, tout rembourser, jusqu'au dernier sous, jusqu'à la naissance, la première couche de merde, le premier lait, effacer l'ardoise, acheter l'amour, acheter le respect, acheter le pardon. Puis partir.
Partir loin. Sans laisser d'adresse. Ne plus jamais prêter flanc. Ne plus jamais donner prise. M'échapper. Me mettre hors d'atteinte. Sourde.
C'est à se demander pourquoi j'ai besoin de gagner à la loto si le but est de disparaître. Qu'est-ce qui m'empêche de ne plus répondre au téléphone, aux courriels, qu'est-ce qui m'empêche de changer de nom, d'oublier.
La dette.
Les listes qu'on ressort de temps en temps du vieux classeur, quand j'ose dire ce que je pense. Tout ce qu'on a payé pour moi, jusqu'au premier étui à crayons. La fraude que je représente en continuant d'exister comme je le fais. Cette liste interminable qu'on me remet sur le nez dès que j'ouvre la bouche. Ma vie.
Je veux gagner à la loto pour acheter mon salut.
Pour leur acheter ma vie.
Je veux gagner à la loto pour gagner ma vie.
Pour la vivre en mon nom. Ou avoir le droit de la perdre.
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