vendredi 27 avril 2012

La tribune

(Mars)
Six semaines déjà et je n'ai pas réussi à achever un seul texte sur la grève étudiante. C'est pas faute d'avoir essayé, mais à chaque fois je me décourage: trop long, trop psy, trop glauque.

Je ne trouve ni le ton ni l'adresse, me soucie comme jamais de la réception. Semblerait que j'ai moins peur d'écrire des conneries quand il ne s'agit que de moi.

Ratures, delete, poubelle, comment. Traiter du collectif avec mon microscope, ma perspective au ras du sol. Proposer des choix de société quand je ne sais appréhender que l'individu. Parler politique à petite petite échelle, celle des tropismes, de l'inconscient. Donner une légitimité à mon angle d'approche, le sujet et son désir, l'autre côté de l'entonnoir.

Ma posture énonciative supporte mal la conviction. Je ne sais, dans mon discours, faire l'économie du doute et d'une tension vers l'altérité (une ouverture à la thèse adverse) qui suscitent des équivoques, volontairement, nécessairement... mais sur un sujet aussi important que celui-là, je ne peux pas me permettre de ne pas être limpide.

Je ne suis pas un bon porte-parole pour la cause étudiante. Pour aucune cause d'ailleurs. Je ne sais pas être brève, je ne sais pas être directe, je ne sais pas être «une».

Ma pensée se construit à mesure que je parle, en allant d'un extrême à l'autre du spectre de l'idée, je finis par trouver ma place, je trouve en écrivant ce que j'ai à dire, c'est-à-dire que je le trouve en dernier (j'arrête d'écrire quand je sais), après bien des détours, bien des circonvolutions qui, dans un contexte de lutte sociale exacerbée, pourraient, je le crains, évoquer la forme de la langue de bois de nos politiciens, évoquer la facture de la tiédeur, évoquer le compromis, la neutralité et autres lâchetés.

Je ne sais pas déclarer, je cherche, je creuse, je bafouille.

(Avril)

Neuf semaines maintenant. Que je bégaie. Dans mon salon.

Ne trouve pas le bon ton, la bonne adresse, la légitimité surtout: au nom de qui je.

Je ne suis plus une étudiante, je ne suis pas admise aux assemblées. Je ne suis pas un prof. Pas un «vrai».  Je ne suis pas admise à ces assemblées-là non plus.

Je suis allée à quelques rencontres d'informations des chargés de cours, mais quelques semaines c'est peu pour développer un sentiment d'appartenance (comme chargée de cours, je n'ai enseigné que 5 séances avant la grève).

Je n'ai pas publié, pas joué au professionnel. Je ne suis pas associée à un théâtre ou à une maison d'édition. Ni à aucun regroupement artistique. Je ne suis membre de rien.

Je ne suis pas parent.

35 ans bientôt et rien à inscrire après ma signature. 

Pas de titre, pas de tribune. Une classe vide.

L'impression que je vais en mourir de ne pas trouver un lieu où ma parole serait à sa place, à sa juste place, un lieu où ma parole serait juste.

L'impression que je vais disparaître avec l'université et les collèges. Si ces lieux n'ont plus la liberté d'être (tels que je les ai connus, tels qu'ils m'ont sauvé la vie), alors c'est le dernier fond qui cède, alors vraiment plus rien ne me soutient. 

L'impression d'être un électron libre projeté au dehors par une explosion, qui n'en finit plus de tournoyer dans l'espace, comme les méchants de Superman II, le cri étouffé par la vitre.



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