vendredi 27 avril 2012

Le péché de penser

Je laisse tomber les textes qui disent autrement ce qui a été mieux dit ailleurs. Entre autres par les profs au carré: Anne Élaine ClicheRené Lapierre et d'autres.

Je laisse tomber également les ébauches où je défendais ma position (contre la hausse, contre le dégel, mais pas nécessairement pour la gratuité scolaire). Nous n'en sommes plus là. Je veux dire... quand je sors manifester, ma protestation ne vise plus directement la hausse des frais de scolarité, mais la façon générale dont le gouvernement gère la crise dans le milieu de l'éducation. D'ailleurs, je pense qu'on peut même être contre la hausse et manifester avec les étudiants, pour dénoncer les décisions libérales (le refus de négocier, l'appel au bris de démocratie et au recours aux injonctions, les mesures prises par les forces de l'ordre, etc.) Bref, je ne suis pas convaincue que l'éducation supérieure devrait être gratuite, mais vraiment... nous n'en sommes plus là.

Delete, delete, poubelle. 

Je ne garde que ce texte où je m'interrogeais sur les motivations des carrés verts, ces étudiants qui paraissent lutter contre leurs propres intérêts, lutter contre eux-mêmes. 

Sans faire l'avocat du diable, sans leur trouver des excuses, je cherchais à aller plus loin que le slogan de la parodie. 

« Mon père est riche en tab... » ...et c'est tout?  Il n'y aurait rien à faire alors, rien à tenter?

 Si j'ai écrit à propos des carrés verts, c'est aussi parce que j'ai été frappée par un mot (comme ça m'arrive souvent). Le mot «responsable». 

Quand un de ces jeunes disait qu'il était responsable, j'entendais: coupable. 

Comme un relent de messe. C'est ma faute, c'est ma faute...

J'ai bien senti que je faisais de la projection, mais cela ne m'a pas découragée de pousser plus loin ma réflexion.

***

Mon espoir reste sur sa faim. Lorsque j'entends dire des jeunes satisfaits de notre gouvernement qu'ils n'ont jamais manqué de rien, jamais souffert, jamais fait face à une vraie difficulté, que ce sont des fils de riche, nés dans la soie.

Je propose autre chose, j'imagine autre chose. Je ne sais rien, j'imagine. Qu'ils sont peut-être un peu comme moi, c'est-à-dire comme je pourrais être, ce que j'aurais pu devenir.

Je fais de la projection, ce qui ne veut pas dire que j'ai tout faux. La valeur heuristique de la projection (comme exercice, et non comme mécanisme inconscient) est négligeable, du moment qu'on est convaincu d'être seul aux prises avec...  et je ne suis pas convaincue d'être seule


Nul besoin d'être riche pour être aliéné par le discours de l'autre, de l'être aimé, du parent.

Y a pas que les chansons qui deviennent des vers d'oreilles. Toute personne est susceptible d'être empoisonnée par un discours qui se présente comme la traduction pure et simple du réel. Des phrases toutes faites entendues à répétition pendant des années ont le pouvoir de s'imposer comme un fait naturel, comme l'eau qui bout à 100º. Surtout s'il est repris par la masse. Et la masse n'a pas besoin d'être mer de monde. Il suffit d'une cinquantaine de personnes. Il suffit que ce soit tous ceux qui t'entourent, tous ceux que tu vois tous les jours. À l'école, au boulot, au provigo. 

Reprise par les parents, les mononcles, par la gang de tchums et les copines, l'opinion prend les traits de l'évidence. Le discours n'est plus discours mais fait. Et l'esprit doit constamment se battre pour ne pas être complètement absorbé par le gros bon sens du vrai monde.

Les idées des adultes pénètrent l'enfant, s'y logent comme un virus. Lentement mais sûrement, elles se déposent au fond de lui et, discrètement se sédimentent, font roche. Devenant un morceau de la pensée, se confondant avec le reste, un bloc dur qui ne ne sera plus reconnu (ou alors avec difficulté) comme provenant de l'autre.

Surtout si cet autre est aimé.

On a dit des carrés verts qu'ils étaient des fils à papa. Peut-être est-ce exact, mais pas nécessairement au sens où ce serait des enfants gâtés. J'imagine plutôt un trop plein d'amour. Trop de confiance et trop d'admiration envers les parents et leur génération. Une enfance qui se serait attardée. Une douce emprise. Une séduction agissant bien au-delà d'une classe économique.

Je pense que lorsqu'on s'attaque aux idées reçues, aux lieux communs, au faux gros bon sens, pour certains de ces jeunes au carré vert, c'est comme si on attaquait les gens qu'ils aiment, leurs parents, leur village, leur communauté, ce dans quoi ils ont baigné. Je pense que ça fait mal au-delà du rationnel, au-delà des arguments et des chiffres. Je pense que ça fesse là où ça fait le plus mal et qu'ils se replient dans la roche, dans le dur, là où ça a l'air de tenir droit et solide, l'armure, la loi, le juge, l'injonction.

Je pense que pour beaucoup de ces jeunes, peut-être plus identifiés à la génération de leur parents qu'à leur propre génération, il y a sacrilège à penser autrement. Et qu'on ne gagne rien à les charger davantage, à les insulter et les ridiculiser, mais qu'il faudrait au contraire les aider à se déculpabiliser.

Comment? Je ne sais pas, je cherche.
 

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