vendredi 13 janvier 2023
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vendredi 5 mars 2021
Au chaud dans la peau de bébé
Presque deux ans après l'accouchement, il faut se résigner : ces hanches sont là pour rester. Deux hivers que je m'astine à mettre des manteaux qui ne ferment pas. Avec un gros foulard, je vais être correct, hein? Non. Il a fait plus frett que mon orgueil ces dernières semaines. Et j'ai finalement eu une pause diner sans enfant, sans corrections et sans symptômes, alors je me suis garrochée dans un magasin que je connaissais pas, proche de la maison, qui annonçait des ventes.
La couleur allait, la taille allait (ça ferme!) et le prix... hischhh c'était cher, mais je voulais avoir chaud là là, et je ne m'étais pas fait de cadeau pour ma permanence. Faque big bang c'était réglé : une heure pour acheter un manteau d'hiver, en comptant l'aller-retour. Môman était ben fière de sa shot...
Le lendemain, je vante mon exploit à une copine: même pas eu besoin de magasiner! Je cherche sur internet une photo du manteau pour lui montrer, je tombe sur une description du produit. LAMB. Agneau. Ils ont tué des agneaux pour faire mon beau manteau. Pis le puff de poils dans le cou là, ben c'est un raton laveur, mort pour que ce soit doux. Asti.
Asti d'innocente de maman pressée trop fatiguée pour faire des recherches. Asti de nounoune qui n'a pas pris le temps de lire les étiquettes pis qui était juste excitée par sa première sortie dans le monde depuis des mois.
Je ne sais pas pourquoi mais je me serais attendue à ce qu'il y ait une affiche, un signe, quelque chose d'évident, qu'on ne peut pas manquer. Je me serais attendue à ce que ce soit dans un magasin spécial ou dans une section à part. Je ne m'attendais pas à ce que ce soit là là, sur mon chemin, disponible.
Il faut dire que je n'avais jamais eu à me poser la question. La dernière fois que je me suis achetée un manteau d'hiver, c'était en 2008, avec mon tout premier salaire d'enseignante. Autre temps, autre budget, autre quartier, autre magasin aussi: il n'y avait rien à craindre de mon casque de poils acheté à l'Aubainerie, je n'avais pas non plus regardé l'étiquette des mitaines «en minou rose» de chez Ardène. Cheap est sans danger.
Astheure que mon cul exige des magasins de madame pis que j'ai les moyens de faire du mal, va falloir être prudente.
***
C'est plus difficile, depuis que les enfants sont là. J'aurais cru que ce serait plus facile de faire le bien, à cause de la présence du futur, mais c'est le contraire. La conscientisation, l'engagement politique, la vigilance, ça demande du temps, du temps et tellement d'énergie.
Avant d'être parent, je pouvais passer une heure à faire l'épicerie parce que je lisais tous les emballages, dans ma guerre sans merci à l'huile de palme. Maintenant, je lance dans le panier tout ce qui se prépare vite et ne cause pas de crise majeure. Avant, je me plaignais de ne pas avoir de pouvoir d'achat assez pour avoir un pouvoir de boycott. Maintenant, j'abandonne les couches lavables après une semaine. Avant, je n'utilisais pas de voiture, avant, je mangeais du tofu et du beurre vegan, avant, j'allais dans les manifs... Maintenant, je plogue la petite sur un écran pour avoir la chance de faire caca toute seule.
Maintenant, je paie un supplément pour que mon enfant fasse plus d'activités dans une «meilleure» garderie, sachant bien que d'autres parents du quartier n'ont pas l'extra en poche, sachant que je préserve le précédent, que je normalise la taxe.
Ce n'est pas la même chose, vouloir le meilleur pour son enfant et vouloir pour elle un monde meilleur. Ce n'est pas la même chose, lui donner le meilleur et rendre son monde meilleur, même si ça va ensemble, même si on aurait pu s'attendre à ce que ça aille de soi, à présent.
Maintenant qu'elle est là, le monde peut attendre.
Je ne me rends pas tous les jours à l'éthique, sur la to-do list. Et je n'ai plus le temps de lire...
Quand le bébé dormira mieux, que je me dis, que je me répète depuis deux ans, quand je retrouverai mes forces, alors maman pourra être une bonne personne, celle qu'elle était avant d'être maman. On fermera la télé, on ira planter des arbres, un jour, comme avant, demain.
Je suis fatiguée.
mercredi 17 février 2021
Agression II (janvier 2021)
J'ai vécu le savoir comme une agression. Les livres qui m'ont le plus transformée sont ceux qui m'ont fait le plus mal. Les cours qui m'ont le plus appris sont ceux dans lesquels j'ai été le plus inconfortable. Bien sûr, cela a modelé ma vocation: si mes élèves trouvaient mes cours sécurisants, j'aurais l'impression de passer à côté.
C'est ce que je répète depuis des mois à ceulles qui me disent que ce n'est qu'un mot à changer, que quelques séances à revoir, un corpus ou deux. Non, c'est l'ensemble de mon enseignement, c'est ma prise de parole, mon intervention, mon geste dans le monde.
C'est ce que j'ai à donner, je n'ai rien d'autre à vous offrir, that's it.
Ils ne sont pas pour moi les ornements somptueux, les chaudes couleurs, les certitudes apaisantes, la fraîche douceur de la «vie». Pas pour moi(...) Il est inutile de tricher. Je sais que c'est peine perdue... Chacun aurait tôt fait de découvrir, couverte par ce pavillon, ma marchandise. La mienne. La seule que je peux offrir. Nathalie Sarraute
***
Une nuance, toutefois, pour la nouvelle année : distinguons le cours et son contenu. Le cours doit être sécurisant, quand la matière ne l'est pas. Le cours comme cadre à la parole, la classe comme lieu physique, ce doit être un espace sécuritaire, pour qu'on puisse y trouver le courage d'ouvrir le livre.
C'est peut-être ce que j'aurais dû dire en premier : la salle de classe était le seul endroit où je n'avais pas peur d'être frappée, ça a été mon premier refuge et ce l'est resté. Sorte de hors monde, de temps suspendu, d'exception, de trêve, c'était là où s'arrêtait la violence et où tombaient les tours, les verticalités: tous pareils, tous égaux, soumis aux mêmes règles qui étaient, pour une fois, sensées.
Mon premier contact avec un monde juste fut dans une salle de classe où les enfants pouvaient se permettre le luxe de penser, libérés un moment de la lutte pour la survie. Alors, oui, j'idéalise mon métier.
C'est un rêve d'enfant, peut-être, mais c'est ce à quoi je travaille tous les jours : créer ce lieu où l'on se sentira à l'aise de prendre des risques, où je tends des filets, pour la chute maîtrisée... (Perec)
Agression (novembre 2020)
C’est peut-être parce que je n’arrive plus à concevoir que le savoir puisse faire l’économie de l’agression.
Parce que ce qui, de la pensée, m’est le plus précieux, est aussi ce qui me fait le plus mal. Parce que je vois la lucidité comme un état douloureux.
La question s’est posée au premier jour, au premier cours sur l’écriture du deuil et du trauma, sur la Shoah et sur la folie : tous ces récits de survivance qui font violence en employant les mots du bourreau. La question s’est posée dès le début, avec les récits des Sonderkommando, les pamphlets de Céline, Le sang du ciel. De ce qu’il est nécessaire d’entendre pour savoir.
De mes cours sur le témoignage, les étudiants ne sortent pas indemnes. La violence faite au lecteur est partie prenante de ce qui est analysé. Dans les cours sur les textes haineux, c’est encore plus clair : ce qui serait inquiétant, c’est qu’il n’y ait pas de malaise.
J’ai pris ma décision il y a longtemps, quand j’ai su que les professeurs japonais qui avaient respecté l’interdit de parler de la bombe à leurs étudiants ne les avaient protégés de rien.
De ne rien leur cacher mais de ne jamais les lâcher, de les accompagner pas à pas alors qu’ils découvrent ce que des humains ont fait à d’autres humains, ou mettent des mots sur leur cauchemar, lorsqu’ils se souviennent de la première fois. Je m’efforce de leur tenir la tête hors de l’eau, mais sans leur épargner l’entame. Non, je ne veux pas qu’ils oublient.
C’est peut-être aussi que je n’arrive plus à faire la différence : il n’y a que des cas particuliers.
L’étudiante enceinte qui voulait que j’achète son bébé, le réfugié syrien à sa première semaine de cours, l’élève en transition dont les mains tremblaient, l’enfant de survivant rwandais, le membre d’un gang, celui dont la mère était morte pendant le week-end, celle qui est entrée dans ma classe en disant je suis venue vous dire que c’est aujourd’hui que je meurs, je me tue après votre cours madame.
Ils sont déjà dedans. Inutile de nier, de taire. Je ne peux que tenter d’être là-dedans avec eux et leur dire apporte-moi ça, le mot qui t’enferme, apportez-les en classe, les pires, ceux qui te restent collés à la peau, ceux qui t’empêchent de trouver l’air, on va les mettre sur le tableau, on va regarder ça ensemble.
Quand j’ai su que mon enfant aurait droit à une haine de plus, j’ai voulu connaître les mots, ceux qu’on ne m’avait pas lancés, ceux contre lesquels je devrai l’armer, pour lui épargner la surprise, le saisissement, d’être épinglée devant tous, d’être enfermée soudainement par un mot, inconnu et consensuel : quand le sens du mot se lit dans les yeux. Les pires mots qu’on dit aux filles arabes, je veux qu’elle les entende de ma bouche en premier.
Qu’elle n’ait pas peur de les palper, de les revirer dans tous les sens pour en mesurer les limites et les séductions, les ellipses et les facilités, qu’elle les triture de ses petites mains, jusqu’à ce qu’elle puisse bien le sentir, dans son esprit et dans sa chair, qu'elle soit bien convaincue que, même du haut de ses trois pommes, jamais un mot ne sera assez grand pour la faire tenir toute entière. Qu’elle sera toujours la plus forte.
lundi 15 février 2021
Dérives (janvier 2021)
Le racisme est une maladie mentale (déc 2020)
Le mot «nègre». 20 octobre 2020
La première fois qu’on m’a traitée de «Kawich», j’ai tenu à savoir ce que ça voulait dire. Personne ne savait. Ceux qui me criaient ce mot pensant insulter une Innue (ceux qui ne me reconnaissaient pas un statut de Blanche) n’avaient pas la moindre idée de son sens, de son origine, de son histoire. Je me souviens avoir pensé que c’était de cette ignorance que le mot tenait son pouvoir destructeur, que cela en faisait un mot magique, performant en lui-même, comme un rituel, une malédiction.
Quelques années plus tard, un professeur a lu en classe la lettre de menaces que venait de recevoir sa sœur journaliste. Le mot «jupe» revenait toutes les deux lignes : «Vous autres, les jupes… tu n’es qu’une sale jupe… comme toutes les autres jupes…». Dévié de son sens premier, le mot devenait, pour l’auteur de la lettre, la pire insulte possible, et sa meilleure béquille, intervenant chaque fois qu’il était à court d’argument, chaque fois que rien ne pouvait justifier sa haine. Un mot venait colmater la brèche. J’ai commencé à saisir ce qu’était la misogynie à partir de ce mot, en observant l’usage particulier qui en était fait dans le texte. De même, j’ai commencé à comprendre l’efficacité de la propagande nazie à partir du mot «Stück». J’ai voulu comprendre comment les mots deviennent des outils du mal.
Il ne faut pas avoir peur des mots. Il faut les saisir par la chair, acoustique et graphique, il faut bien étaler le signifiant sur la table, il faut l’étudier et l’analyser, l’ouvrir et le décortiquer, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une coquille vide qui ne fera plus jamais de mal à personne.
Ce travail doit être fait, non pas au nom de la liberté d’expression, mais par devoir d’expression. Je ne pense pas qu’un professeur reçoive une carte blanche en entrant dans sa classe lui donnant le droit de parler de tout et n’importe quoi devant un auditoire contraint. Utiliser les mêmes arguments que les radio-poubelles pour défendre notre travail, c’est rater la cible. Ce n’est pas notre liberté, c’est notre devoir, un devoir éthique qui exige plus que jamais une grande rigueur (éduquer n’est pas enrôler).
Après des années d’enseignement et de recherche, je suis maintenant convaincue que le tabou sacralise et que les noms de la haine doivent être convoqués dans les lieux d’enseignement afin d’y être dépossédés de leur puissance, privés de leur performance, de leur magie. C’est pourquoi, tant qu’on ne viendra pas m’arrêter ou m’assassiner, je vais continuer de faire lire des textes misogynes dans mes cours de féminisme, de citer Mein Kampf pour déboulonner Hitler et d’attaquer le mot «nègre» pour combattre le racisme.

