vendredi 13 janvier 2023

PORTAGE

Encore des chiffres mais les bons ceux-là, on est parti du 5e percentile pour dépasser le 15e, « on », comme si c’était mon corps. Andréa a atteint 30 livres, la rondeur du chiffre ne veut rien dire mais elle aide à respirer, on se sent plus lousse pour finir l’hiver. Le poids donne des ailes, seulement le dos proteste, on a beau voir l’ostéo, ça coince au sciatique, changer d’habitude n’est facile qu’à dire. On parle beaucoup du sevrage de l’allaitement mais nous l’avions vécu moins longtemps, je te porte depuis près de 5 ans, si on compte la grossesse, tu as ta place dans mon corps, elle s’est seulement déplacée vers les hauteurs.
Princesse au petit poids. Nous avons eu cette chance dans ton dénuement : ces longues marches impromptues quand je sortais de la maison sans rien d’autre que toi et que je revenais une demi-heure plus tard sans t’avoir déposée. Bébé plume, je ne te prenais pas pour te mettre ailleurs mais pour te porter, longtemps, sans attache, sans appareil ni véhicule. Nous ne nous sommes jamais habituées à ces ramassis de sangles et de pinces, non, juste du mou et des os. Même plus tard, pas de poussette dans la rue, pas de poussette dans le métro, pas de poussette dans les magasins : tu n’avais qu’à m’escalader au besoin. Maman cheval. Ma colonne a été à ta disposition du moment que le ventre fut recousu. Maintenant, après 2 minutes, je tremble des genoux. Tu vas pouvoir remonter bien sûr quand je serai assise, tu pourras m’envahir dès que je serai couchée, mais il n’y aura plus cette cadence. Je ne pourrai plus te donner mes yeux en te faisant avancer à ma hauteur, dans la forêt, sur la plage, dans la foule. Mais je vais garder ces photos pour me souvenir de la confiance avec laquelle tu découvrais le monde par-dessus mon épaule et de tout ce temps où j’ai porté des yeux dans mon dos.
Moncef me corrige, soutien plutôt que support, tu ne lui offres pas un cintre, mais je résiste car j’ai besoin du port pour dire ce que je donne. Le portage arrime l’enfant. Tu pourras toujours revenir ici.

vendredi 5 mars 2021

Au chaud dans la peau de bébé

Presque deux ans après l'accouchement, il faut se résigner : ces hanches sont là pour rester. Deux hivers que je m'astine à mettre des manteaux qui ne ferment pas. Avec un gros foulard, je vais être correct, hein? Non. Il a fait plus frett que mon orgueil ces dernières semaines. Et j'ai finalement eu une pause diner sans enfant, sans corrections et sans symptômes, alors je me suis garrochée dans un magasin que je connaissais pas, proche de la maison, qui annonçait des ventes. 

La couleur allait, la taille allait (ça ferme!) et le prix... hischhh c'était cher, mais je voulais avoir chaud là là, et je ne m'étais pas fait de cadeau pour ma permanence. Faque big bang c'était réglé : une heure pour acheter un manteau d'hiver, en comptant l'aller-retour. Môman était ben fière de sa shot...

Le lendemain, je vante mon exploit à une copine: même pas eu besoin de magasiner! Je cherche sur internet une photo du manteau pour lui montrer, je tombe sur une description du produit. LAMB. Agneau. Ils ont tué des agneaux pour faire mon beau manteau. Pis le puff de poils dans le cou là, ben c'est un raton laveur, mort pour que ce soit doux. Asti. 

Asti d'innocente de maman pressée trop fatiguée pour faire des recherches. Asti de nounoune qui n'a pas pris le temps de lire les étiquettes pis qui était juste excitée par sa première sortie dans le monde depuis des mois. 

Je ne sais pas pourquoi mais je me serais attendue à ce qu'il y ait une affiche, un signe, quelque chose d'évident, qu'on ne peut pas manquer. Je me serais attendue à ce que ce soit dans un magasin spécial ou dans une section à part. Je ne m'attendais pas à ce que ce soit là là, sur mon chemin, disponible. 

Il faut dire que je n'avais jamais eu à me poser la question. La dernière fois que je me suis achetée un manteau d'hiver, c'était en 2008, avec mon tout premier salaire d'enseignante. Autre temps, autre budget, autre quartier, autre magasin aussi: il n'y avait rien à craindre de mon casque de poils acheté à l'Aubainerie, je n'avais pas non plus regardé l'étiquette des mitaines «en minou rose» de chez Ardène. Cheap est sans danger. 

Astheure que mon cul exige des magasins de madame pis que j'ai les moyens de faire du mal, va falloir être prudente. 

***

C'est plus difficile, depuis que les enfants sont là. J'aurais cru que ce serait plus facile de faire le bien, à cause de la présence du futur, mais c'est le contraire. La conscientisation, l'engagement politique, la vigilance, ça demande du temps, du temps et tellement d'énergie.

Avant d'être parent, je pouvais passer une heure à faire l'épicerie parce que je lisais tous les emballages, dans ma guerre sans merci à l'huile de palme. Maintenant, je lance dans le panier tout ce qui se prépare vite et ne cause pas de crise majeure. Avant, je me plaignais de ne pas avoir de pouvoir d'achat assez pour avoir un pouvoir de boycott. Maintenant, j'abandonne les couches lavables après une semaine. Avant, je n'utilisais pas de voiture, avant, je mangeais du tofu et du beurre vegan, avant, j'allais dans les manifs... Maintenant, je plogue la petite sur un écran pour avoir la chance de faire caca toute seule. 

Maintenant, je paie un supplément pour que mon enfant fasse plus d'activités dans une «meilleure» garderie, sachant bien que d'autres parents du quartier n'ont pas l'extra en poche, sachant que je préserve le précédent, que je normalise la taxe.

Ce n'est pas la même chose, vouloir le meilleur pour son enfant et vouloir pour elle un monde meilleur. Ce n'est pas la même chose, lui donner le meilleur et rendre son monde meilleur, même si ça va ensemble, même si on aurait pu s'attendre à ce que ça aille de soi, à présent. 

Maintenant qu'elle est là, le monde peut attendre. 

Je ne me rends pas tous les jours à l'éthique, sur la to-do list. Et je n'ai plus le temps de lire... 

Quand le bébé dormira mieux, que je me dis, que je me répète depuis deux ans, quand je retrouverai mes forces, alors maman pourra être une bonne personne, celle qu'elle était avant d'être maman. On fermera la télé, on ira planter des arbres, un jour, comme avant, demain. 

Je suis fatiguée. 



mercredi 17 février 2021

Agression II (janvier 2021)

 

J'ai vécu le savoir comme une agression. Les livres qui m'ont le plus transformée sont ceux qui m'ont fait le plus mal. Les cours qui m'ont le plus appris sont ceux dans lesquels j'ai été le plus inconfortable. Bien sûr, cela a modelé ma vocation: si mes élèves trouvaient mes cours sécurisants, j'aurais l'impression de passer à côté. 

C'est ce que je répète depuis des mois à ceulles qui me disent que ce n'est qu'un mot à changer, que quelques séances à revoir, un corpus ou deux. Non, c'est l'ensemble de mon enseignement, c'est ma prise de parole, mon intervention, mon geste dans le monde. 

C'est ce que j'ai à donner, je n'ai rien d'autre à vous offrir, that's it. 

Ils ne sont pas pour moi les ornements somptueux, les chaudes couleurs, les certitudes apaisantes, la fraîche douceur de la «vie». Pas pour moi(...) Il est inutile de tricher. Je sais que c'est peine perdue... Chacun aurait tôt fait de découvrir, couverte par ce pavillon, ma marchandise. La mienne. La seule que je peux offrir. Nathalie Sarraute

***

Une nuance, toutefois, pour la nouvelle année : distinguons le cours et son contenu. Le cours doit être sécurisant, quand la matière ne l'est pas. Le cours comme cadre à la parole, la classe comme lieu physique, ce doit être un espace sécuritaire, pour qu'on puisse y trouver le courage d'ouvrir le livre. 

C'est peut-être ce que j'aurais dû dire en premier : la salle de classe était le seul endroit où je n'avais pas peur d'être frappée, ça a été mon premier refuge et ce l'est resté. Sorte de hors monde, de temps suspendu, d'exception, de trêve, c'était là où s'arrêtait la violence et où tombaient les tours, les verticalités: tous pareils, tous égaux, soumis aux mêmes règles qui étaient, pour une fois, sensées.

Mon premier contact avec un monde juste fut dans une salle de classe où les enfants pouvaient se permettre le luxe de penser, libérés un moment de la lutte pour la survie. Alors, oui, j'idéalise mon métier. 

C'est un rêve d'enfant, peut-être, mais c'est ce à quoi je travaille tous les jours : créer ce lieu où l'on se sentira à l'aise de prendre des risques, où je tends des filets, pour la chute maîtrisée... (Perec)





Agression (novembre 2020)

 


C’est peut-être parce que je n’arrive plus à concevoir que le savoir puisse faire l’économie de l’agression. 

Parce que ce qui, de la pensée, m’est le plus précieux, est aussi ce qui me fait le plus mal. Parce que je vois la lucidité comme un état douloureux. 

La question s’est posée au premier jour, au premier cours sur l’écriture du deuil et du trauma, sur la Shoah et sur la folie : tous ces récits de survivance qui font violence en employant les mots du bourreau. La question s’est posée dès le début, avec les récits des Sonderkommando, les pamphlets de Céline, Le sang du ciel. De ce qu’il est nécessaire d’entendre pour savoir. 

De mes cours sur le témoignage, les étudiants ne sortent pas indemnes. La violence faite au lecteur est partie prenante de ce qui est analysé. Dans les cours sur les textes haineux, c’est encore plus clair : ce qui serait inquiétant, c’est qu’il n’y ait pas de malaise. 

J’ai pris ma décision il y a longtemps, quand j’ai su que les professeurs japonais qui avaient respecté l’interdit de parler de la bombe à leurs étudiants ne les avaient protégés de rien. 

De ne rien leur cacher mais de ne jamais les lâcher, de les accompagner pas à pas alors qu’ils découvrent ce que des humains ont fait à d’autres humains, ou mettent des mots sur leur cauchemar, lorsqu’ils  se souviennent de la première fois. Je m’efforce de leur tenir la tête hors de l’eau, mais sans leur épargner l’entame. Non, je ne veux pas qu’ils oublient. 

C’est peut-être aussi que je n’arrive plus à faire la différence : il n’y a que des cas particuliers. 

L’étudiante enceinte qui voulait que j’achète son bébé, le réfugié syrien à sa première semaine de cours, l’élève en transition dont les mains tremblaient, l’enfant de survivant rwandais, le membre d’un gang, celui dont la mère était morte pendant le week-end, celle qui est entrée dans ma classe en disant je suis venue vous dire que c’est aujourd’hui que je meurs, je me tue après votre cours madame. 

Ils sont déjà dedans. Inutile de nier, de taire. Je ne peux que tenter d’être là-dedans avec eux et leur dire apporte-moi ça, le mot qui t’enferme, apportez-les en classe, les pires, ceux qui te restent collés à la peau, ceux qui t’empêchent de trouver l’air, on va les mettre sur le tableau, on va regarder ça ensemble. 

Quand j’ai su que mon enfant aurait droit à une haine de plus, j’ai voulu connaître les mots, ceux qu’on ne m’avait pas lancés, ceux contre lesquels je devrai l’armer, pour lui épargner la surprise, le saisissement, d’être épinglée devant tous, d’être enfermée soudainement par un mot, inconnu et consensuel : quand le sens du mot se lit dans les yeux. Les pires mots qu’on dit aux filles arabes, je veux qu’elle les entende de ma bouche en premier. 

Qu’elle n’ait pas peur de les palper, de les revirer dans tous les sens pour en mesurer les limites et les séductions, les ellipses et les facilités, qu’elle les triture de ses petites mains, jusqu’à ce qu’elle puisse bien le sentir, dans son esprit et dans sa chair, qu'elle soit bien convaincue que, même du haut de ses trois pommes, jamais un mot ne sera assez grand pour la faire tenir toute entière. Qu’elle sera toujours la plus forte.


lundi 15 février 2021

Dérives (janvier 2021)


C’était mon groupe préféré, le plus dynamique, plein de grandes gueules sympathiques. 

Le cours allait commencé, je demandai le silence, tout le monde vit mon geste sauf un grand gars à l’arrière, c’est pourquoi on entendit ce qu’il disait à son ami : « Hey merci, t’es mon nègre!». 

J’ai tout lâché et j’ai couru vers le fond de la classe comme si des coups venaient d’y être donnés: « Est-ce que j’ai bien entendu? L’as-tu vraiment traité de nègre?» Les deux étudiants m’ont regardée arriver sur mes grands chevaux, ils ont éclaté de rire. 

- Wôooo madame, c’est pas ça, vous n’avez pas compris, c’était un compliment. Je lui ai dit qu’il était mon nègre pour le remercier, parce qu’il m’a rendu service. 

- Un service? Il t’a servi ...comme un nègre, c’est ça la comparaison que tu fais?!

J’étais de plus en plus en colère. Les gars secouaient la tête d’un air découragé. Ils ont appelé en renfort d’autres gens de la classe, des amis qui savent mieux dire : «Explique-lui, toi, elle comprend pas.»

- Madame, quand nous disons ce mot, ça ne veut pas dire la même chose, ça devient une qualité, ça veut dire que tu es un bon nègre, une bonne personne sur qui on peut compter.

- Vous changez la connotation du mot? 

- Oui. 

- Vous l’inversez complètement? 

- Oui, c’est ça, ça veut dire le contraire, donc c’est correct. 

Je levai les bras au ciel en retournant à l’avant de la classe. Le cours devait commencer, mais j’étais tellement troublée que c’est à tout le groupe que j’ai demandé : «Mais comment suis-je censée savoir, moi, si vous êtes en train d’insulter un autre étudiant ou de le complimenter? Il faut que je devine? » 

- Ben ça dépend qui le dit, Madame. Si c’est un jeune, c’est moins grave que si c’est un vieux. 

- Pis si c’est un Black, c’est correct. 

- Les Arabes aussi, ils peuvent le dire.

- Mais ça dépend quels Arabes.

- L’important, c’est surtout à qui tu le dis.

- Pis comment tu le dis…

On aurait pu croire que la situation était en train de dégénérer solide, mais à part moi qui était encore un peu crinquée, tout le monde était détendu. Ça jasait relaxe. Ça rigolait. Ça s’interpelait. 

-Toi, tu passes pour Blanc, hein? 

- Au Maroc, je suis Blanc, mais ici, non, pas en été. 

-Attends, mets ton bras à côté du mien…

J’ai redemandé le silence. 

- Écoutez. Je sais que chaque génération ressent le besoin de s’approprier le langage, de changer les usages pour se créer des signes d’appartenance. Je comprends que, pour plusieurs d’entre vous, ce mot occupe une fonction particulière qui n’est pas celle qu’il occupe pour moi. Et en littérature, on ne s’en tient pas à la convention collective de la langue : on se permet de sortir du dictionnaire. Alors, je vais devoir réfléchir à la question. En attendant, pour le moment, parce que vous êtes dans mon cours, parce que je suis responsable de ce qui se dit dans ma salle de classe, je vais vous demander de ne plus employer ce mot pour vous désigner entre vous. Pas dans mon cours en tout cas. Vous êtes tous assez intelligents et cultivés pour avoir d’autres mots en réserve. Je vous fais confiance. 

- Mais madame, moi, je le dis sans y penser…

- Eh bien, ce sera l’occasion d’y penser, justement, dans ce cours où il sera question du colonialisme, de l’esclavage et de l’eugénisme nazi. Vous allez devoir y penser, lorsque nous lirons des textes qui emploient ce mot avec une connotation très nettement péjorative. Vous verrez à quels violences ce mot est associé, à quelles haines, à quelles injustices. Pis après, ben… peut-être que ça va vous tenter d’en choisir un autre comme signe d’appartenance générationnelle, hein? Peut-être un mot qui n’est associé aux pires moments dans l’histoire de l’humanité, ok gang? 

Les étudiants avaient ri, accepté la règle, dans la bonne humeur. La session avait continué. Quelques semaines plus tard, j’étais revenue sur la question. 

- J’ai eu le temps de réfléchir sur votre usage du mot «nègre» là, en tant que compliment. J’ai fait des lectures aussi. Saviez-vous qu’il existe un courant littéraire de la négritude? Des écrivains noirs ont employé le mot «nègre», sans que cela soit une insulte. 

- C’est comme nous, alors!

- Je n’en suis pas sûre. On parle ici d’un travail de réappropriation de l’identité noire, dans un contexte de décolonisation. La valorisation du «nègre» rend compte de la dévalorisation que le mot a opéré pendant des siècles. On cherche à réhumaniser un mot qui a servi à déshumaniser. 

- Je ne comprends pas. 

- Ce que je veux dire, c’est que, dans ces textes, le mot est très important, il reste chargé politiquement, ce n’est jamais employé à la légère, pour dire : «hey, merci de m’avoir prêté tes notes de cours». Chez ces écrivains, le mot «nègre» est lié au droit d’exister, ça ne veut pas juste dire «t’es cool». La littérature de la négritude ne banalise pas le mot comme je crois que vous le faites. Ce n’est pas la même chose.

- Ouain, ok. 

- Alors voilà ce que je vous propose. Dans ce cours, quand nous employons le mot «nègre», nous tenons compte de l’histoire de ce mot, de son utilisation dans le discours haineux, par les groupes racistes, tout comme de sa réappropriation par les mouvements de décolonisation. Donc, vous pouvez distinguer les différents usages du mot, vous pouvez utiliser différentes connotations, mais vous ne pouvez jamais utiliser ce mot sans lui donner son poids, vous ne pouvez pas l’employer comme si ça ne voulait rien dire. Jamais dans mon cours. Peu importe la couleur de votre peau, à l’hiver ou à l’été.   

- Deal!

Cela fait 5-6 ans déjà que ces échanges ont eu lieu. Je n’ai jamais oublié les discussions que j’ai eu avec ces étudiants qui m’ont fait avancer. Ce sont eux qui m’ont donné l’idée de faire des débats en classe sur l’usage du mot «nègre» dans Speak White. Ce sont eux qui m’ont convaincu de la nécessité de parler de Toni Morrison au niveau collégial, de James Baldwin aussi. Ils m’ont donné un élan pour ouvrir des portes que je tente à présent de garder ouvertes. 

Vous me voyez venir : je me demande si cette rencontre entre eux et moi serait encore possible aujourd’hui, ou si, au premier «nègre» sorti en classe, de la bouche de l’étudiant ou de celle du professeur, tout aurait été fini, aboli, éjecté, réduit au silence. Leur parole et la mienne. 

Jamais, à l’époque, il ne me serait venu à l’idée de faire appel à une autorité quelconque pour décider de ce qui pouvait être dit ou pas dans ma salle de classe. Et jamais les étudiants ne m’ont menacée de faire intervenir une instance extérieure pour défendre leur liberté d’expression ou leurs droits. Le dialogue était ouvert. 

Le dialogue était ouvert mais, ultimement, c’était ma décision. J’étais responsable de ce qui se passait dans mon cours, c’est-à-dire que c’était à moi de trouver une solution qui soit à la fois fonctionnelle et éthique. Je leur ai proposé un rapport à la langue qu’ils ont accepté, cette entente ne concernait que notre relation pédagogique, circonscrite dans le temps et dans l’espace. Et cela a été possible, parce qu’ils me faisaient confiance. 

Ils me faisaient confiance et je le leur rendais. Si ce rapport de confiance n’avait pas été là, si j’avais douté de leurs intentions, s’ils avaient douté des siennes, la situation aurait pu être très différente, et c’est tout le cours, ses thèmes et ses corpus, qui aurait pu être empêché.

***

Corpus féministe en littérature québécoise. Table ronde. Discussion à propos de l’évolution des archétypes. Comparez les deux affirmations suivantes : « Nécessairement putain », « Ni vierge, ni mère, ni putain ». 

Il y a la question à laquelle on s’attend, qui revient d'une session à l'autre: « Est-ce France Théoret est misogyne? Est-ce que Josée Yvon insulte les femmes? » C’est la même confusion à tous les coups, du moment qu’ils lisent «putain», «chienne», «salope» ou «sorcière»… Iels ont du mal à saisir la réappropriation du discours haineux par les féministes, c’est normal. Il faut bien expliquer, dans le calme. 

Ce qui est nouveau, cette année, ce sont les questions en privé des élèves inquiets : 

- Pendant l’évaluation, est-ce que j’ai le droit de dire «putain», quand je parle de l’archétype de la putain?

- Oui, bien sûr, c’est le nom de l’archétype. J’ai dit le mot plein de fois pendant le cours sur la révolution féministe au Québec. 

- Ok, j’ai compris pourquoi la féministe le disait, mais est-ce moi j’ai le droit de le dire? 

- Pourquoi tu n’aurais pas le droit de le dire? Parce que tu es un étudiant? 

- Non, parce que je suis un homme. 

- Ahhhh…

- Si c’est une étudiante qui le dit, on va savoir que c’est féministe. Si c’est moi qui le dis, on va croire que je suis misogyne. 

- Non, si tu donnes un cadre clair à ton propos et que tu donnes tes références, on va comprendre que tu n’endosses pas un discours misogyne. 

- Ouain, mais je suis pas toujours clair quand je parle. J’aimerais mieux faire un exposé individuel, juste avec vous plutôt que de discuter devant le groupe. Je ne veux pas avoir de problèmes avec les autres. S.V.P. madame… 

Des bonnes intentions et de la peur. Beaucoup de peur. Un repli hors de la sphère publique, hors du collectif. Peut-on juste en parler seul à seul, à l'abri?

Les murs de la classe semblent plus poreux. Le rapport de confiance est plus difficile à établir, comme si les élèves sentaient que les profs ne sont plus capitaines de leur navire, comme s’ils sentaient que maintenant ça va se décider ailleurs.
 
N’empêche, je continue d’intervenir dans mes groupes, parce que, oui, on me laisse encore le faire. 

« On ne se rencontre pas du tout cette année, et il y a certains d’entre vous que je n’ai jamais vus (les «caméras éteintes»). Mais dans votre dossier scolaire, il y a une photo. J’ai accès à cette photo ainsi qu’à votre prénom. À partir de ces éléments, je pourrais être tentée de déterminer votre genre, votre identité sexuelle. Je pourrais même, un coup parti, décider en fonction de ces éléments de qui a le droit de dire certains mots dans ma classe, des mots utilisés par le discours misogyne. 

Allons plus loin. Je pourrais demander à tout le monde d’allumer sa caméra et de bien se mettre dans la lumière, afin que je puisse voir la couleur de votre peau et déterminer, selon une palette fournie par une autorité bienveillante, qui a le droit ou non d’employer des mots utilisés par le discours raciste. Mais peut-être que ça ne sera pas nécessaire, peut-être que bientôt le cégep va nous fournir une nouvelle liste de noms avec des petites étoiles à côté de certains. Ce sera plus simple. 10 points à ceulles qui remarquent la tonalité ironique. 

Bon. Sérieusement. Je ne sais pas comment ça se passe dans vos autres cours. Mais dans mon cours, je ne vous attribue pas un genre, je ne vous attribue pas une race, je ne vous attribue pas un statut autre que celui d’élève dans ma classe. (Et j’ose espérer que le cégep aura la même retenue vis-à-vis de ses professeurs…) 

Personne dans ce cours ne sera condamné pour avoir prononcé des mots utilisés par les discours haineux, que ce soit le discours misogyne ou le discours raciste ou le discours homophobe, dans le cadre de notre discussion sur les enjeux de la révolution féministe au Québec. Vous pouvez parler des archétypes, vous pouvez citer France Théoret et Josée Yvon en classe, peu importe le genre que vous vous donnez ou qu’on vous donne à l’extérieur du cours. 

De même, personne dans ce cours n’est autorisé de par son genre à utiliser les mots du discours haineux pour insulter d’autres élèves ou votre prof. Une étudiante n’a pas plus le droit qu’un étudiant d’en traiter une autre de «putain», pas si le mot est employé pour abaisser, dévaloriser, déshumaniser.  

Pendant mon cours, vous avez toustes le droit de penser, de discuter, d’argumenter, même quand il s’agit de parler de violence. Mais vous n’avez pas le droit de vous faire violence entre vous. 

Le racisme est une maladie mentale (déc 2020)


The people who do this thing, who practice racism, are bereft. That is something distorted about the psyche. It’s a huge waste, and it’s a corruption and a distortion. It’s like it’s a profound neurosis that nobody examines for what it is. It feels crazy. It is crazy.
(Toni Morrison)

Le racisme est une folie qui doit être traitée comme telle. 

Je le dis sans réserve, sans nuance, sans doute. Oui, cela fait partie de mes certitudes. Nécessairement, cela influence ma façon d’enseigner. 

Aborder le racisme comme on le ferait avec un trouble mental implique de traiter le discours raciste comme un délire, c’est-à-dire un discours qui résiste au réel à l’aide de pièges et de séductions, qui procure une grande satisfaction à la personne délirante, une défense psychique, un gain. Il faut opérer un travail de lecture (analyse / déchiffrement / décryptage) pour dégager les procédés de rationalisation, l’apparence trompeuse de gros bon sens, la pathologie du consensus. 

Il faut écouter pour entendre. On écoute le délire, on l’analyse, on l’étudie pour remonter du symptôme vers la source du mal. Il faut savoir identifier, détecter, cela demande de la pratique, de se mettre les mains dedans… Il faut écouter pour entendre, il faut apprendre à lire.

Et ce n’est pas aux victimes de faire le boulot. Toni Morrison le dit clairement en entrevue : «Take me out of it». Ce ne sont pas aux Afro-Américains de faire le travail pour soigner les Blancs de ce mal, ce n’est pas à elle, autrice noire, de trouver la solution, ce n’est pas son devoir d’écrire des livres qui guérissent. (Elle le fait malgré tout, selon moi.) 

Toustes les étudiants.es doivent connaître cette Histoire, toustes doivent être initiés.es à ce travail de lecture, pas seulement ceulles qui se sentent concernés.es, parce qu’iels ont subi et subissent encore du racisme. 

Je veux continuer de leur apprendre à lire les discours haineux, à repérer les failles, les tours de passe-passe. Je pense qu'il est important que l'on puisse continuer de leur apprendre à se défendre contre les effets de ses discours (tant les effets sur celui qui le prononce que ceux sur celui qui le reçoit). Je ne sais pas comment le faire sans mes outils de travail, sans les textes où le mot apparaît, sans l’Histoire des mots. 

Je ne sais pas comment je vais pouvoir continuer de les armer contre le discours de la haine si je ne peux plus le leur faire entendre… 

***

Mon enseignement est-il idéologique? Peut-être, parfois. 

J’essaie qu’il le soit le moins possible en indiquant clairement aux étudiants les moments où je m’éloigne de la neutralité. 

Je ne pense pas que présenter le racisme comme une maladie mentale dont peut souffrir tout un peuple soit un contenu idéologique, un message militant ou partisan. Là où ça devient plus délicat, c’est quand on vise un peuple en particulier. 

C’est pourquoi, quand des élèves de niveau collégial dans un cours de tronc commun me demandent si les Québécois sont racistes, je ne réponds pas directement à la question. 

Je leur dis plutôt qu’il serait surprenant qu’ils ne le soient pas, si on tient compte des faits historiques et de l’imaginaire collectif (mythe, croyance, fantasme) que nous voyons dans ce cours. 

Quand on considère les traumas vécus par ce peuple dans le passé, on peut s’attendre à trouver chez lui une peur de l’autre particulièrement intense. La présence de racisme serait cohérente avec son parcours, marqué par la résistance à l’assimilation, par la lutte contre un danger réel de disparition dans la masse. 

Un peuple atteint de ce mal devrait d’abord être en mesure de prendre conscience de sa présence, de son origine, de son développement, avant d’espérer pouvoir se libérer des mécanismes de défense anachroniques :  les dangers ne sont plus ce qu’ils étaient, le «pire» est ailleurs. 

Je leur dis aussi qu’on peut mettre de l’avant d’autres événements historiques, d’autres désirs qui racontent une autre histoire du peuple québécois, une histoire de survie par l’adaptation, par le changement, une évolution par la rencontre de l’inconnu, ce qui apporterait un espoir de guérison. 

parlez-nous d’autres choses
des enfants que nous aurons
du jardin que nous leur ferons
(Marco Micone)

Le mot «nègre». 20 octobre 2020

La première fois qu’on m’a traitée de «Kawich», j’ai tenu à savoir ce que ça voulait dire. Personne ne savait. Ceux qui me criaient ce mot pensant insulter une Innue (ceux qui ne me reconnaissaient pas un statut de Blanche) n’avaient pas la moindre idée de son sens, de son origine, de son histoire. Je me souviens avoir pensé que c’était de cette ignorance que le mot tenait son pouvoir destructeur, que cela en faisait un mot magique, performant en lui-même, comme un rituel, une malédiction. 


Quelques années plus tard, un professeur a lu en classe la lettre de menaces que venait de recevoir sa sœur journaliste. Le mot «jupe» revenait toutes les deux lignes : «Vous autres, les jupes… tu n’es qu’une sale jupe… comme toutes les autres jupes…». Dévié de son sens premier, le mot devenait, pour l’auteur de la lettre, la pire insulte possible, et sa meilleure béquille, intervenant chaque fois qu’il était à court d’argument, chaque fois que rien ne pouvait justifier sa haine. Un mot venait colmater la brèche. J’ai commencé à saisir ce qu’était la misogynie à partir de ce mot, en observant l’usage particulier qui en était fait dans le texte. De même, j’ai commencé à comprendre l’efficacité de la propagande nazie à partir du mot «Stück». J’ai voulu comprendre comment les mots deviennent des outils du mal. 


Il ne faut pas avoir peur des mots. Il faut les saisir par la chair, acoustique et graphique, il faut bien étaler le signifiant sur la table, il faut l’étudier et l’analyser, l’ouvrir et le décortiquer, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une coquille vide qui ne fera plus jamais de mal à personne. 


Ce travail doit être fait, non pas au nom de la liberté d’expression, mais par devoir d’expression. Je ne pense pas qu’un professeur reçoive une carte blanche en entrant dans sa classe lui donnant le droit de parler de tout et n’importe quoi devant un auditoire contraint. Utiliser les mêmes arguments que les radio-poubelles pour défendre notre travail, c’est rater la cible. Ce n’est pas notre liberté, c’est notre devoir, un devoir éthique qui exige plus que jamais une grande rigueur (éduquer n’est pas enrôler). 


Après des années d’enseignement et de recherche, je suis maintenant convaincue que le tabou sacralise et que les noms de la haine doivent être convoqués dans les lieux d’enseignement afin d’y être dépossédés de leur puissance, privés de leur performance, de leur magie. C’est pourquoi, tant qu’on ne viendra pas m’arrêter ou m’assassiner, je vais continuer de faire lire des textes misogynes dans mes cours de féminisme, de citer Mein Kampf pour déboulonner Hitler et d’attaquer le mot «nègre» pour combattre le racisme.