Penser autrement.
i.e. douloureusement.
L'esprit souffre de percevoir ce qui est
dissimulé derrière le tableau familier, derrière la conception du monde
qu'un autre a tracé,
qu'un autre a placé, comme des lunettes devant les yeux.
Idée reçue: Le jeune n'a pas de vote à table parce qu'il est déconnecté de la réalité, parce qu'il ne travaille pas à temps plein et tout le monde sait qu'aux études t'es pas dans la vraie vie.
Aux études tu rêves la tête dans un bocal.
Comme si être dans une salle de classe, c'était être coupé du monde. Alors qu'enfermé dans une salle de montage à l'usine, là t'es dehors, dans la réalité.
Combien de fois je me suis fait dire que j'étais trop jeune pour connaître la vie, et donc trop jeune pour avoir un avis pertinent. À 15 ans on me disait quand tu en auras 20. À 20 ans, quand tu en auras 25. Puis, quand tu auras une vraie job (pas en lettres). Puis, quand tu auras des enfants. Là. là on t'écoutera. Mais on aura pas besoin de le faire car alors tu auras compris, tu penseras correctement.
On pardonne au jeune qui ne comprend pas, pas encore, c'est pas de ta faute, c'est l'âge, mais on t'aime quand même tsé. En autant que ça passe. Ça te passera, hein? hein?
***
Dans ma famille comme dans d'autres familles (ok, peut-être davantage) la dette lie les êtres. Ma grand-mère avait travaillé, bien plus qu'elle ne l'aurait souhaité, pour payer des études de son fils. Elle ne se privait pas de le répéter copieusement: tu me dois tout ce que tu es, tout ce que tu es devenu, sans moi... Mon père avait été tenu de choisir un métier qui lui permettrait, le moment venu, de prendre en charge ses parents tout en payant les études des héritiers (la lignée). C'était donnant donnant. Et qu'importe si mon père n'avait pas demandé à ce qu'on lui donne autant. T'es jeune, tu sais pas ce que tu veux, plus tard tu me remercieras. J'imagine que mon père ne l'a jamais remercié assez, puisqu'elle n'a jamais cessé d'insisté: tu me dois la vie, tu me dois tant.
Mon père avait un plan pour moi. Notre-Dame-Brébeuf-Udm-Oxford. Tous les étés, nous arrêtions à Montréal et il me montrait mes futures écoles. Vers l'âge de 12 ans, j'ai entendu mon père dire à une de ses employés que, dans mon cas, il pouvait être sûr d'être remboursé, parce que j'allais devenir médecin. J'ai cru bon de l'informer que ce n'était pas mon premier choix, que je penchais plutôt vers le théâtre et le cinéma. À 12 ans, il ne m'a pas pris au sérieux. À 13 ans pas davantage. Mais quand je lui ai tenu le même discours à 14 ans, il a commencé à s'inquiéter. Il m'a expliqué qu'il allait bien sûr payer mes études, que ça faisait partie de son devoir de père, mais que je devais choisir un métier qui allait me permettre d'amasser suffisament d'argent pour payer les études de mes propres enfants. Il m'a expliqué les «réalités de la vie», qu'on ne choisissait pas pour soi mais pour ceux à venir, que lui s'était sacrifié et que je devais à mon tour faire des sacrifices. J'ai dit que je voyais les choses autrement, qu'il y avait moyen de fonctionner autrement, qu'on était pas obligé de répéter toujours la même histoire. Mon père m'a dit qu'il était trop tard, qu'il avait déjà trop payé pour mes premières années de secondaire au privé, que je ne pouvais plus faire marche arrière, que ce serait du vol si après ça je devenais seulement actrice. J'ai demandé à être transférée à l'école publique. Il m'a dit que c'était trop tard, que je devais trop à la famille, qu'on avait investi en moi. Il a commencé à me montrer les listes, les vêtements, la bouffe, le matériel scolaire, les cours de ballet, les cadeaux de Noël. Il me faisait lire ces listes ainsi que les clauses de son testament montrant que cela ne me coûterait rien pour le faire enterrer. Il me montrait qu'il avait tout prévu. Il me montrait ce que c'était que d'être responsable. Il m'expliquait que jamais il n'aurait pu payer tout cela s'il n'avait pas été en sciences, s'il avait fait seulement ce qui lui plaisait à mon âge, de la musique par exemple. Il m'a dit qu'il avait confiance en moi, que j'étais une bonne fille, raisonnable et honnête, que je n'étais pas une voleuse, que jamais je ne volerais la famille. À l'entendre, il n'y avait pas d'autre issue, pas d'autre façon d'être juste envers les autres, envers les siens. Il fallait se montrer honnête et payer sa dette. Il avait respecté ses devoirs envers moi, je devais respecter mes devoirs envers lui. C'était inscrit sur papier, sur les listes, les factures, le testament: un pacte qu'on ne saurait briser.
Je suis une mauvaise fille.
J'ai triché, trahi, cassé le fil, brisé la tradition.
J'ai refusé d'aller dans un collège privé, refusé de coûter davantage, de m'endetter davantage. J'ai choisi un cégep que je pouvais payer avec ma part de l'assurance-vie de ma mère. Le sacrilège.
Le sacrilège que c'était pour eux, mon entrée à l'uqam en lettres. Comme si je crachais dans la soupe.
Je n'ai pas rempli mes engagements, pas fait mon devoir, pas remboursé ma dette auprès de ma famille, et quand bien même je fais le staff dans les partys de famille, quand bien même je soignerais tout le monde, m'occuperais de l'un puis de l'autre, ce ne sera jamais assez pour effacer ce contrat que je n'ai pourtant jamais signé.
La culpabilité que je le ressens est une émotion irrationnelle: elle résiste à la logique, à la cohérence, au savoir. I know better.
J'ai beau argumenter avec elle, c'est comme si mon cerveau trempait dans le jello, dans une gelée faisant dévier les rayons.
Quand je pense à la situation des autres étudiants, alors je sais, je suis convaincue. Quand je porte le carré rouge pour les autres, pour mes étudiants, actuels et futurs, pour mes collègues endettés, pour mes amis qui ont arrêté leurs études faute de bourse: aucune hésitation, aucun trouble, aucun doute, la clarté de l'esprit, comme une lame tranchante.
Mais
dès qu'on me demande de prendre la parole, de raconter mon
parcours, de parler de ma situation financière, de ma dette, quand on me demande de témoigner: les eaux stagnantes, le marais,
vert brun marde, couleur de l'aliénation.
Je peux reprendre en choeur les slogans, un peuple instruit jamais ne sera vaincu. Un peuple, le peuple, ça va. Mais moi... jamais vaincue?
Je n'arrive pas à parler en mon nom, à protester en mon nom, comme si j'étais un cas à part, car moi j'ai été prévenue, depuis que je suis au monde: si tu vas en lettres, viens pas pleurer si tu ne peux pas payer tes dettes, si tu vas en arts, va t'en pas quêter les travailleurs la minute que t'as faim, tu connais le système, tu connais la game, t'as décidé de pas jouer, assume...
Je trouve la situation de mes pairs déplorables tout en trouvant normal le fait que moi je sois sous-payée, normal que je ne trouve pas de poste, normal que j'en arrache puisqu'on me prévient depuis toujours que le ciel va me tomber sur la tête.
la gratuité ?
manquerait pu rien que je ne paie pas pour mes conneries
Je peux reprendre en choeur les slogans, un peuple instruit jamais ne sera vaincu. Un peuple, le peuple, ça va. Mais moi... jamais vaincue?
Je n'arrive pas à parler en mon nom, à protester en mon nom, comme si j'étais un cas à part, car moi j'ai été prévenue, depuis que je suis au monde: si tu vas en lettres, viens pas pleurer si tu ne peux pas payer tes dettes, si tu vas en arts, va t'en pas quêter les travailleurs la minute que t'as faim, tu connais le système, tu connais la game, t'as décidé de pas jouer, assume...
Je trouve la situation de mes pairs déplorables tout en trouvant normal le fait que moi je sois sous-payée, normal que je ne trouve pas de poste, normal que j'en arrache puisqu'on me prévient depuis toujours que le ciel va me tomber sur la tête.
la gratuité ?
manquerait pu rien que je ne paie pas pour mes conneries
que je ne paie pas pour le bonheur que ça m'apporte, ce que je fais
manquerait pu rien que je m'en sorte indemne de les avoir laissés tomber alors que j'étais la seule qui pouvait...
manquerait pu rien que je m'en sorte indemne de les avoir laissés tomber alors que j'étais la seule qui pouvait...
j'ai le coeur pris dans une boue verte
***
j'ai le coeur pris
mais je n'en pense pas moins
c'est ce que je voulais dire et que bien sûr je trouve en dernier
je veux dire que je n'en pense pas moins
malgré ce que je ressens
malgré le poids de la faute
je n'en pense pas moins
malgré le poids de la faute
je n'en pense pas moins
mais c'est un péché de penser
ça fait mal
je dis qu'il y a peut-être un peu de ça chez ces carrés verts
responsables ou coupables
et qu'au lieu de les charger de fautes
il faudrait leur dire qu'ils ne sont pas coupables
ni envers leurs parents ni envers l'état
leur dire qu'ils ne doivent rien
et peut-être
les aider à supporter la souffrance de penser
à contre-courant
à contre-courant
chaque pensée hors du circuit tracé
hors du réflexe conditionné
représente un effort douloureux
hors du réflexe conditionné
représente un effort douloureux
qui doit être fait et refait
car la lutte contre l'aliénation n'est jamais complétement gagnée
je souffre tous les jours pour continuer de penser
L'hypothèse à la toute fin à propos des carrés verts constitue une piste de réflexion vraiment intéressante...
RépondreEffacerJ'ai été très ému à vous lire. Ma foi, si je me considère comme faisant partie de la société (ce dont je doute parfois), votre dette envers moi est largement payée.
RépondreEffacer