Je me demande à quel âge j'ai commencé à faire du geste d'acheter un moyen d'expression. Si c'est depuis toujours. Si c'est moi qui ai fait... ou si on a fait de moi quelqu'un qui...
Depuis le retour forcé à l'essentiel (loyer, hydro, épicerie, stm), je ressens de la frustration. Bien entendu. What else is new.
La frustration de ne plus pouvoir se gâter, de ne plus gâter les autres. La déception de se retrouver à nouveau là, de régresser à un état adolescent, sans les avantages, la honte que cela provoque. La colère envers ceux qui ont pris, envers moi qui ai laissé prendre. L'appréhension devant chaque dépense à venir. L'angoisse devenue quotidienne qui, petit à petit, use les nerfs comme un archet. Tout ça je savais, je connaissais. C'était pareil à l'hiver 98, pareil en août 2004 et à l'automne 2009, rien de nouveau sous le soleil.
Et pourtant si.
L'impression persistante d'être brimée d'une liberté d'expression.
Je n'avais pas ressenti ça les autres fois. Sans doute parce que les autres fois n'ont duré que quelque mois. 3-6 mois avant que quelque chose n'arrive, ne débloque, me tombe dessus, une bourse, une job.
Un an déjà avec l'essentiel. Pas la misère car j'ai l'essentiel. Un toit chauffé. À manger. Des chaussures.
Ce que j'ai perdu, ce que j'ai l'impression d'avoir perdu avec le reste: un choix, comme un pouvoir, presque un vote.
Lorsque je décidais d'aller voir le spectacle de la salle intime du théâtre Prospéro plutôt que la méga-production du TNM. Lorsque j'achetais le disque d'un label indépendant plutôt que le dernier rejeton de Star Académie. Lorsque j'achetais Le Devoir plutôt que de me contenter de Cyberpresse. Lorsque je ramassais mes sous pour acheter la toile d'un peintre québécois. Lorsque j'achetais un recueil de poésie. Surtout si c'était celui d'un Québécois, d'une Québécoise. Surtout si l'auteur(e) était toujours vivant(e).
L'impression de faire un choix. Publiquement. De manifester quelque chose. D'affirmer. De voter en achetant. En dépensant de l'argent. S'exprimer.
Un an que je ne vais plus au théâtre, ni au concert, que je ne vais pas plus voir les films d'auteur que les blockbusters, un an que je n'encourage plus les artistes émergeants.
Je ne paie plus. Et c'est comme si je n'avais plus mon mot à dire.
Dépossédée du pouvoir de choisir. Ou est-ce dépossédée de l'illusion d'avoir le choix? De l'illusion d'exercer un pouvoir sur l'offre culturelle?
Ma frustration vis-à-vis de ce qui m'apparaît comme la suspension d'une relation (!) que j'entretenais avec les arts et la culture, par le biais du pouvoir d'achat, se reporte régulièrement sur une scène beaucoup plus petite: à l'épicerie, à la pharmacie.
Je ne choisis plus les aliments bio, la viande d'élevage, les poules en liberté: je prends ce qui est en spécial. Je ne choisis plus un savon pour ses produits naturels, un protecteur pour les lèvres qui n'a pas été testé sur les animaux: je prends ce qui est en spécial.
Ne plus pouvoir payer plus que le prix le moins cher me donne l'impression de ne plus pouvoir véhiculer mes valeurs, mes idées. Weird. La dépense supplémentaire ...un statement?
À un niveau plus superficiel, je suis frustrée de ne plus choisir un shampoing pour son odeur, une crème pour sa texture, un vêtement pour sa couleur.
Je suis frustrée de ne plus pouvoir afficher mes couleurs, mes goûts, mes préférences.
La coriandre, oui! La lavande, non! L'orangé, oui! Le rose, non! Les couleurs terre, oui! Le pastel, non! Le blue jeans, oui! Le legging, non!
Je me sens conne de regretter de ne plus pouvoir... quoi au fond ? déambuler dans les rues comme une pub vivante? partageant mon goût et surtout, des idées associées à l'image projetée: mon identité dans une robe?
Je trouve ridicule que cela puisse me rendre triste de ne plus pouvoir m'habiller à mon goût. À croire que ça a déjà fait ma journée, un bout de tissu coloré, dont je pouvais me couvrir afin de sourire à mon reflet dans la glace, puis sortir imposer aux regards ce qui me plaît, à moi, en dépit de ce qui vous plaît, à vous. Telle une protestation, une manifestation: méchant combat la grande. Plus je m'entends penser et plus je me trouve stupide.
C'est à se demander
ce que j'ai perdu
***
Je me suis prise un billet de Lotto-Max.
Quand j'imagine ce que je ferais avec un million de dollars, je réalise à quel point que je me définis par ce que je n'achète pas. Plus encore peut-être que par ce que j'achète.
Je crois que j'aimerais bien entendre dire, de cette fille bizarre qui a gagné la loto: quoi?! elle a un million de dollars et elle ne s'achète pas de voiture? et elle n'a pas la télé? pas de iphone non plus? pas de jacuzzi? pas de trampoline? pas de show de Céline à Végas? Elle s'achète quoi, tu dis, cette folle? des livres? des toiles de parfaits inconnus? de vieux meubles en acajou tout cabossé? Elle fait une croisière où? en Alaska?! meuhhh j'te cré pas.
En ce moment, ne pas conduire de SUV dans le centre-ville de Montréal, ce n'est pas un choix.
Pas de boycott sans pouvoir d'achat.
Courage, hein; t'as l'air d'en être plein, mais hé, courage.
RépondreEffacer(Alt + Maj : tu écris bien, aussi.)
* pleine (je te raconte pas d'où vient la coquille.)
RépondreEffacerAlt + Maj = ?
RépondreEffacerAlternativement et majesteusement. Ça me tentait comme de détourner les touches [du clavier].
RépondreEffacerPlaisir.