vendredi 1 juillet 2011

Une bouteille à la mer

Pourquoi écrire. Pourquoi rendre public. Pourquoi sur internet, là où n'importe qui. Pourquoi prendre le risque, ne plus exercer de contrôle. Le web comme un océan avec ses vagues, ses surfeurs, ses épaves englouties, ses disparus qui remontent parfois. À la surface.

À ceux qui demandaient j'ai répondu le texte comme une bouteille à la mer. Le risque pour maintenir l'espoir. En l'autre, en sa réponse. Le dialogue et ce qu'il laisse imaginer. Le fantasme d'une communauté qui me poursuit depuis l'enfance, depuis la Giboulée.

Je n'ai jamais tenu de journal intime. Jamais écrit sans que ce ne soit à quelqu'un, pour, vers... Avant d'écrire, je priais.

Un des textes du blogue en parle justement. Mercredi 27 avril 2011:
J'écris pour faire appel. À l'altérité où qu'elle se trouve. Pour lui désigner le non sens, l'inouï. Dans l'espoir que l'autre soit le détenteur du sens. Ou qu'il puisse, sinon, se faire le complice de mon effarement. J'écris pour ne pas être seule à rester bouche bée devant le dessin saugrenu que découpe le ciel en s'effritant. J'écris pour faire entendre un bruit discret, ce froissement de poster tombé du mur, mon petit univers qui se déchire. J'écris pour ne pas demeurer inerte, stupéfiée devant l'inventivité dont fait preuve le malheur. J'écris pour ne pas rester seule dans un monde sans dieu. ...Tant d'années, tant de lettres, l'adresse toujours à reconstruire.

On ne sait pas pour qui on écrit. Ou alors on ne sait pas comment sera lu ce qu'on écrit. Rien n'est garanti dans la réception, rien n'est sûr dès qu'il s'agit de l'autre. Là est le risque, la distance irréductible, l'espace et les possibilités qu'il ouvre. C'est la mer. Écrire, c'est jeter quelque chose à la mer. (de préférence un soir de tempête)

Récemment, je suis tombée sur un dossier de Frédérik Detue et Christine Servais paru dans la revue Études littéraires de l'Université Laval: «La lecture littéraire et l'utopie d'une communauté», Études littéraires, vol. 41, nº2, 2010. Le texte introductif de ce numéro est disponible sur le site vox-poetica. J'en reproduis ici un extrait, en mettant en caractères gras les phrases sur lesquelles je souhaite attirer l'attention:

[...] Voilà précisément le parti pris de notre dossier : à la question de savoir ce qu’il advient de la littérature quand l’histoire nous fait connaître le mot de « communauté » sur un fond de désastre, nous proposons de répondre que la littérature concernée par l’histoire devient une bouteille à la mer — et ce, dès la première moitié du XXe siècle. À cet égard, le changement d’approche de la littérature qui s’opère chez Walter Benjamin des années 1920 aux années 1930 nous apparaît exemplaire : après sa thèse consacrée au « concept de critique dans le romantisme allemand », il écrivait en 1923 qu’« [e]n aucun cas, devant une œuvre d’art ou une forme d’art, la référence au récepteur ne se révèle fructueuse pour la connaissance de cette œuvre ou de cette forme» ; or, rattrapé par l’histoire, exilé, il lance vers 1936 un appel à renouer avec l’art de conter, c’est-à-dire que la valeur du récit devient alors pour lui fonction de sa capacité à transmettre l’expérience « de bouche en bouche». C’est dans la lignée de ce changement de perspective que l’on peut inscrire les œuvres des philosophes que nous avons mentionnées au début de cette introduction, car, que la communauté soit dite « désœuvrée » (Nancy), « inavouable » (Blanchot) ou « à venir » (Agamben), par exemple, elle apparaît singulièrement et toujours problématisée à partir de la question de la lecture : c’est à travers le lecteur présent, futur, incertain, que ces philosophes questionnent la communauté, et notamment parce que, lisant les textes d’autres philosophes, chacun s’interroge sur le fait de pouvoir leur donner un sens et que ces textes lui fussent, en définitive, destinés. Et c’est dans la lignée de ce changement de perspective que nous entendons pour notre part inscrire notre dossier, en tâchant de reconnaître, dans la façon dont des œuvres littéraires des XXe et XXIe siècles sont écrites vers les lecteurs, la recherche d’un sens commun, d’une expérience commune, d’une communauté — la communauté dût-elle être celle de « ceux qui n’ont pas de communauté ».

[...] la question de départ étant toujours celle de savoir à qui une œuvre est adressée, on opère un déplacement de la lecture vers la scène d’écriture : on ne s’intéresse pas au lecteur empirique, au public, mais à la figure du lecteur produite implicitement dans les œuvres ; on se demande ce qui distingue ce lecteur « ami » ; on interroge cette adresse, ce lien imaginaire à l’autre qui, en un paradoxe apparent, en vient d’une manière ou d’une autre à dicter le texte, à infléchir sa forme, à conditionner aussi sa représentation de l’auteur-destinateur. Mais c’est sans perdre de vue que le lecteur est convoqué sur la scène intime de l’écriture en vue d’une communauté de partage, et que c’est donc cette question de la « communauté » — cette utopie d’une communauté — qui est le véritable enjeu.

On comprend que la possibilité de la communauté est conditionnée par une transmission, mais elle ne peut, pour les raisons invoquées plus haut, procéder d’un partage du sens relevant de la norme ou du consensus. Que l’œuvre soit le théâtre d’une communication anticipée entre auteur et lecteur et qu’il s’agisse alors pour ces deux-là de trouver un accord, c’est une chose, mais cet accord se fonde dans le dissensus : en aucun cas il n’est fonction d’un savoir ou d’une vérité absolus et contraignants. C’est pourquoi, dans les œuvres étudiées ci-après, il apparaîtra que la transmission passe par une expérience de lecture singulière, parce que ce n’est pas le savoir ou la vérité qui est en jeu, mais plutôt le jugement et la décision, et que ce jugement et cette décision consistent d’abord à choisir avec qui on désire partager quelque chose. Ainsi peut advenir ce que Jean-Luc Nancy appelle « partage du sens », d’un sens dont personne, ni l’auteur ni le lecteur, ne dispose, mais qui les fait naître ensemble comme sujets dans la mesure où il les partage et les dispose l’un par rapport à l’autre : on ne peut s’approprier ce sens, il ne préexiste pas à l’hermeneia, pas plus qu’il n’y advient à la fin, car « nous sommes le sens, dans le partage de nos voix». [...]

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