J'ai renoncé très tôt à toute tentative de mensonge ou de dissimulation. Au départ, ce n'était pas par principe mais par ...sens pratique: ma famille et mes camarades de classe m'ont vite fait comprendre que je ne savais pas faire semblant. D'abord par manque de talent, donc. Ensuite seulement est venue la considération éthique.
Dans le vie, je ne joue pas la comédie, et sur scène, même avec un costume et un maquillage, je ne suis pas toujours convaincante. Mais je fais du théâtre amateur pour le plaisir.
Un projet m'a particulièrement emballée. J'aimais l'auteur, le texte, mon rôle, j'appréciais la metteure en scène, son approche et sa vision générale du projet, j'aimais les autres acteurs et ce qu'ils proposaient comme jeu. J'attendais avec impatience la rencontre hebdomadaire.
La metteure en scène me faisait des commentaires très encourageants sur mon jeu. Je progressais rapidement. Après quelques semaines, je sentais que ce spectacle allait être une de mes meilleures expériences à vie et que cela valait la peine de prendre du retard dans mes études. Quand la metteure en scène m'a demandé de l'aider pour la préparation de certains exercices, j'ai accepté. Elle semblait apprécier de pouvoir discuter avec moi de plusieurs aspects du projet. Je la trouvais sympathique et très motivante. Dès le second mois, je me suis libérée plusieurs fois par semaine pour répondre à ses demandes. Elle m'appelait régulièrement à la maison pour régler certains détails.
À ce stade, je ne savais pas encore qu'elle devait répondre de ses décisions devant des gens qui décidaient de l'implication de chacun dans les projets futurs de la troupe. Je ne savais pas que son travail était critiqué. Un représentant de cette autorité est venu assister aux répétitions. Il n'a pas apprécié l'une des propositions de jeu qui découlait d'une suggestion que j'avais faite et que la metteure en scène avait intégrée. Il a demandé à ce qu'elle soit justifiée.
Nous avions pris l'habitude, les acteurs de la pièce, de donner librement notre avis pendant les répétitions, encouragés en cela par la metteure en scène qui disait concevoir le projet comme «une sorte de création collective». Je n'ai donc pas hésité à défendre ma proposition avec enthousiasme. Je n'ai pas compris ce qui était en jeu dans cette discussion.
Je m'attendais à ce que la metteure en scène reprennent les mêmes arguments qu'elle avaient eu pour intégrer la proposition, mais elle gardait le silence et me laissait expliquer seule l'approche qui avait été choisie pour cette scène. Elle n'a pris la parole que pour se plaindre de mon manque d'ouverture et de souplesse: je devais arrêter de toujours essayer d'imposer mes idées et cesser de faire pression sur elle. L'envoyé du conseil approuvait en hochant la tête: je prenais trop de place et ne laissait pas la metteure en scène faire son travail; après tout... ce n'était pas une création collective!
À entendre parler la metteure en scène, jamais elle n'avait recherché mon avis, jamais elle n'avait appelé chez moi pour avoir mon opinion, jamais elle ne m'avait encouragé, ni moi ni les autres, à lui faire des propositions concernant le jeu des acteurs, jamais elle n'avait accueilli avec bonheur certaines de ces propositions: à en croire son air suppliant devant l'envoyé du conseil, il y avait eu un putsch. Sous le coup de la surprise, mes yeux se sont mouillés et j'ai quitté la salle. Non seulement, j'ai eu l'air de quelqu'un qui s'impose et fait un powertrip, mais ma réaction émotive pouvait être celle d'une diva faisant un caprice.
J'ai eu la semaine pour me calmer et pour revenir avec le sourire. Tant pis, si on ne voulait pas de mes suggestions: je n'en ferai plus, c'est tout. J'avais eu auparavant des metteurs en scène très directifs qui me donnaient de véritables partitions: le regard à telle hauteur, la main gauche sur le dossier, etc. (J'aime autant la direction à la Catherine Bégin que la direction à la Johanne Fontaine, en autant que je sais ce qu'il en est, que je sais avec qui je travaille et ce qu'on attend de moi: il y a une grande différence entre improviser de la danse moderne et suivre son partenaire au tango).
Je suis revenue en étant prête à me taire et à me laisser guider, mais j'ai été complètement déstabilisée par ce que la metteure en scène avait préparé pour moi. Tout le rôle était à revoir. Les mois de travail, dans la poubelle. Presque tous mes déplacements étaient changés, mes intentions, mes notes de jeu. J'étais confuse et hésitante, prise dans les automatismes qui s'étaient installés au cours des mois précédents, je tournais du mauvais côté, prenait l'«ancienne» intonation. Or, quand d'autres gens du conseil sont venus observer, mes maladresses et mon désarroi ne leur ont pas été présenté comme le résultat de nombreuses modifications:: depuis le début, je résistais à la mise en scène, depuis le début, j'étais confuse et inconstante, depuis le début, je causais des problèmes et franchement on ne savait plus comment me prendre... Les gens du conseil trouvaient là une explication à ce qu'ils avaient eu à reprocher à la metteure en scène: j'étais la cause du retard de la production.
Lorsque j'ai essayé de contacter certaines de ces personnes pour leur expliquer ce qui s'était passé, je n'ai fait que confirmer les soupçons: j'essayais de passer par-dessus la metteure en scène, je ne respectais pas son autorité, je parlais dans son dos, je lui voulais du mal...
Après des mois d'harmonie et de plaisir, il n'avait suffi que deux semaines, pour que je devienne LE problème de la troupe. Et rien de ce que je faisais n'aidait ma situation: je me montrais sur la défensive, agitée, nerveuse, la larme facile. Les autres acteurs ont commencé à dire que j'étais peut-être trop dramatique, trop «intense» pour jouer dans une comédie.
Lors d'un atelier organisé par un membre du conseil, celui-ci est venu m'avertir avant de commencer: « Je vais demander à tout le monde d'essayer de s'amuser, mais tu ne dois pas le prendre personnel. » Je n'ai jamais oublié cette phrase. C'est sans doute une des phrases les plus bizarres qu'on m'ait dites. On aurait dit que tout le monde avait oublié qui j'étais, qui j'avais été avant le projet et au cours des premiers mois de répétitions. Les gens regardaient ce donc j'avais l'air maintenant: une personne tendue, fermée, qui ne sourit pas; et voilà, c'était moi. Je me sentais prise dans un piège de sable mouvant: plus je me débattais, plus je m'enfonçais.
Alors que je me décomposais, la metteure en scène affichait de plus en plus d'assurance et de joie de vivre. En public, elle me réconfortait en me disant doucement que je devais accepter de ne pas être à la tête du projet, que je devais accepter qu'elle était là pour rester et que je n'allais pas prendre sa place. Elle disait comprendre ma peine, comprendre ce que j'avais voulu faire, elle me pardonnait. J'étais incapable de trouver une réponse appropriée, je la regardais la bouche ouverte, les yeux ronds, j'évitais ses contacts physiques: on la trouvait bien bonne avec moi.
J'ai demandé à la rencontrer seule à seule pour qu'on s'explique enfin. Je lui ai dit que je n'avais jamais cherché à lui faire perdre sa place, que je ne souhaitais pas du tout faire la mise en scène de ce projet et que mon rôle me comblait, que tout cela était un malentendu. Elle m'a écoutée sans réagir puis m'a dit s'être trompée sur mon compte: je n'avais pas ce qu'il fallait pour faire le rôle, je manquais de sensualité naturelle, de charisme sur scène, de féminité. Mais je ne devais pas m'en faire avec ça, car elle était là pour m'enseigner à être «plus femme». Dans ce but, je devais l'accompagner dans des bars, observer son manège et l'imiter en tout point. Je pensais que c'était une blague, mais elle était sérieuse. J'ai refusé.
Je lui ai envoyé un courriel lui disant que j'étais prête à faire tous les exercices qu'elle voulait dans le cadre des répétitions, que j'étais prête à m'abandonner et à expérimenter avec les autres acteurs, dans le local de répétition, mais que je n'allais pas me mettre à aborder des inconnus dans les bars, des gens qui ne savent pas, eux, qu'il s'agit de préparer un rôle pour le théâtre. Elle m'a répondu que je devais accepter de faire l'exercice tel qu'elle l'avait conçu, que je devais lui faire confiance et obéir à ses directives: une copie de son courriel était envoyé au membre du conseil qui était venu le premier assister aux répétitions. Si je ne sortais pas cruiser avec elle, je refusais de me laisser diriger.
J'ai finalement accepté d'aller sur place observer comment elle s'y prenait pour se faire payer des verres par des monsieurs de 5 à 7, mais j'ai refusé de participer, de me payer la tête d'un pauvre type et de lui prendre son argent. Elle m'a alors promis qu'il ne serait plus jamais question de cet exercice, si je réussissais à me faire payer un verre. J'ai attiré l'attention d'un homme, il est venu à ma table. Pendant que j'étais partie aux toilettes, ma metteure en scène est venu informer le gars en question que je faisais semblant de m'intéresser à lui et que je me servais de lui pour améliorer mon jeu d'actrice. À mon retour, je ne comprenais pas sa froideur, son amertume. Il m'a dit qu'il savait tout. Quelques mètres plus loin, elle regardait la scène en riant.
Je suis rentrée chez moi avec une envie de vomir. À la répétition, j'avais le ventre barré, des nausées, je n'arrivais pas à me concentrer, je craignais une autre «surprise» chaque fois qu'elle ouvrait la bouche. C'était devenu vrai: je n'avais plus confiance en mon metteur en scène, je n'arrivais plus à suivre ses directives, j'étais devenue un de ces acteurs qui résistent. C'était devenu vrai: j'étais indirigeable.
Je ne savais pas d'où allait venir le prochain coup, j'étais constamment sur mes gardes, coincée, ridige, tout en retenue. Dans les dernières semaines du projet, j'ai confirmé tout ce qui avait été dit sur moi par cette femme, auprès des membres de la troupe et auprès des gens venus assister aux enchaînements: j'étais non seulement mauvaise mais peu généreuse, antipathique.
Pendant les partys et les activités sociales, je cherchais à l'éviter. Elle expliquait alors à qui voulait bien l'entendre que j'étais inquiète en raison de mon manque de sex-appeal, mais que nous allions continuer de travailler ensemble sur le problème et qu'elle avait confiance qu'avec son aide j'allais m'améliorer. Devant les autres, elle se montrait maternelle et dévouée avec moi qui restait livide et sèche. Puis, quand nous étions seules, elle me disait s'être assurée que mon costume de scène lui faisait et avoir appris mon texte, au cas où je ne dépasserais pas mes blocages sexuels d'ici le show.
En dernier, sa présence près de moi me rendait physiquement malade. Je tremblais, bégayais, échappais mes accessoires. Je faisais des chutes ridicules, je me blessais. Elle m'envoyait des courriels, des appels à la maison: même lorsqu'ils étaient anodins, je me sentais traquée jusque chez-moi. Je dormais mal. Je suis arrivée en production complètement épuisée.
Je me souviens d'une des dernières choses qu'elle m'ait dites devant les autres, en me prenant par la taille et en appuyant sa tête sur mon épaules: on va demeurer amies après le show, hein, on va s'appeler? Elle avait une pris une voix chantante, flutée, et ses cheveux étaient très doux.
Dans le vie, je ne joue pas la comédie, et sur scène, même avec un costume et un maquillage, je ne suis pas toujours convaincante. Mais je fais du théâtre amateur pour le plaisir.
Un projet m'a particulièrement emballée. J'aimais l'auteur, le texte, mon rôle, j'appréciais la metteure en scène, son approche et sa vision générale du projet, j'aimais les autres acteurs et ce qu'ils proposaient comme jeu. J'attendais avec impatience la rencontre hebdomadaire.
La metteure en scène me faisait des commentaires très encourageants sur mon jeu. Je progressais rapidement. Après quelques semaines, je sentais que ce spectacle allait être une de mes meilleures expériences à vie et que cela valait la peine de prendre du retard dans mes études. Quand la metteure en scène m'a demandé de l'aider pour la préparation de certains exercices, j'ai accepté. Elle semblait apprécier de pouvoir discuter avec moi de plusieurs aspects du projet. Je la trouvais sympathique et très motivante. Dès le second mois, je me suis libérée plusieurs fois par semaine pour répondre à ses demandes. Elle m'appelait régulièrement à la maison pour régler certains détails.
À ce stade, je ne savais pas encore qu'elle devait répondre de ses décisions devant des gens qui décidaient de l'implication de chacun dans les projets futurs de la troupe. Je ne savais pas que son travail était critiqué. Un représentant de cette autorité est venu assister aux répétitions. Il n'a pas apprécié l'une des propositions de jeu qui découlait d'une suggestion que j'avais faite et que la metteure en scène avait intégrée. Il a demandé à ce qu'elle soit justifiée.
Nous avions pris l'habitude, les acteurs de la pièce, de donner librement notre avis pendant les répétitions, encouragés en cela par la metteure en scène qui disait concevoir le projet comme «une sorte de création collective». Je n'ai donc pas hésité à défendre ma proposition avec enthousiasme. Je n'ai pas compris ce qui était en jeu dans cette discussion.
Je m'attendais à ce que la metteure en scène reprennent les mêmes arguments qu'elle avaient eu pour intégrer la proposition, mais elle gardait le silence et me laissait expliquer seule l'approche qui avait été choisie pour cette scène. Elle n'a pris la parole que pour se plaindre de mon manque d'ouverture et de souplesse: je devais arrêter de toujours essayer d'imposer mes idées et cesser de faire pression sur elle. L'envoyé du conseil approuvait en hochant la tête: je prenais trop de place et ne laissait pas la metteure en scène faire son travail; après tout... ce n'était pas une création collective!
À entendre parler la metteure en scène, jamais elle n'avait recherché mon avis, jamais elle n'avait appelé chez moi pour avoir mon opinion, jamais elle ne m'avait encouragé, ni moi ni les autres, à lui faire des propositions concernant le jeu des acteurs, jamais elle n'avait accueilli avec bonheur certaines de ces propositions: à en croire son air suppliant devant l'envoyé du conseil, il y avait eu un putsch. Sous le coup de la surprise, mes yeux se sont mouillés et j'ai quitté la salle. Non seulement, j'ai eu l'air de quelqu'un qui s'impose et fait un powertrip, mais ma réaction émotive pouvait être celle d'une diva faisant un caprice.
J'ai eu la semaine pour me calmer et pour revenir avec le sourire. Tant pis, si on ne voulait pas de mes suggestions: je n'en ferai plus, c'est tout. J'avais eu auparavant des metteurs en scène très directifs qui me donnaient de véritables partitions: le regard à telle hauteur, la main gauche sur le dossier, etc. (J'aime autant la direction à la Catherine Bégin que la direction à la Johanne Fontaine, en autant que je sais ce qu'il en est, que je sais avec qui je travaille et ce qu'on attend de moi: il y a une grande différence entre improviser de la danse moderne et suivre son partenaire au tango).
Je suis revenue en étant prête à me taire et à me laisser guider, mais j'ai été complètement déstabilisée par ce que la metteure en scène avait préparé pour moi. Tout le rôle était à revoir. Les mois de travail, dans la poubelle. Presque tous mes déplacements étaient changés, mes intentions, mes notes de jeu. J'étais confuse et hésitante, prise dans les automatismes qui s'étaient installés au cours des mois précédents, je tournais du mauvais côté, prenait l'«ancienne» intonation. Or, quand d'autres gens du conseil sont venus observer, mes maladresses et mon désarroi ne leur ont pas été présenté comme le résultat de nombreuses modifications:: depuis le début, je résistais à la mise en scène, depuis le début, j'étais confuse et inconstante, depuis le début, je causais des problèmes et franchement on ne savait plus comment me prendre... Les gens du conseil trouvaient là une explication à ce qu'ils avaient eu à reprocher à la metteure en scène: j'étais la cause du retard de la production.
Lorsque j'ai essayé de contacter certaines de ces personnes pour leur expliquer ce qui s'était passé, je n'ai fait que confirmer les soupçons: j'essayais de passer par-dessus la metteure en scène, je ne respectais pas son autorité, je parlais dans son dos, je lui voulais du mal...
Après des mois d'harmonie et de plaisir, il n'avait suffi que deux semaines, pour que je devienne LE problème de la troupe. Et rien de ce que je faisais n'aidait ma situation: je me montrais sur la défensive, agitée, nerveuse, la larme facile. Les autres acteurs ont commencé à dire que j'étais peut-être trop dramatique, trop «intense» pour jouer dans une comédie.
Lors d'un atelier organisé par un membre du conseil, celui-ci est venu m'avertir avant de commencer: « Je vais demander à tout le monde d'essayer de s'amuser, mais tu ne dois pas le prendre personnel. » Je n'ai jamais oublié cette phrase. C'est sans doute une des phrases les plus bizarres qu'on m'ait dites. On aurait dit que tout le monde avait oublié qui j'étais, qui j'avais été avant le projet et au cours des premiers mois de répétitions. Les gens regardaient ce donc j'avais l'air maintenant: une personne tendue, fermée, qui ne sourit pas; et voilà, c'était moi. Je me sentais prise dans un piège de sable mouvant: plus je me débattais, plus je m'enfonçais.
Alors que je me décomposais, la metteure en scène affichait de plus en plus d'assurance et de joie de vivre. En public, elle me réconfortait en me disant doucement que je devais accepter de ne pas être à la tête du projet, que je devais accepter qu'elle était là pour rester et que je n'allais pas prendre sa place. Elle disait comprendre ma peine, comprendre ce que j'avais voulu faire, elle me pardonnait. J'étais incapable de trouver une réponse appropriée, je la regardais la bouche ouverte, les yeux ronds, j'évitais ses contacts physiques: on la trouvait bien bonne avec moi.
J'ai demandé à la rencontrer seule à seule pour qu'on s'explique enfin. Je lui ai dit que je n'avais jamais cherché à lui faire perdre sa place, que je ne souhaitais pas du tout faire la mise en scène de ce projet et que mon rôle me comblait, que tout cela était un malentendu. Elle m'a écoutée sans réagir puis m'a dit s'être trompée sur mon compte: je n'avais pas ce qu'il fallait pour faire le rôle, je manquais de sensualité naturelle, de charisme sur scène, de féminité. Mais je ne devais pas m'en faire avec ça, car elle était là pour m'enseigner à être «plus femme». Dans ce but, je devais l'accompagner dans des bars, observer son manège et l'imiter en tout point. Je pensais que c'était une blague, mais elle était sérieuse. J'ai refusé.
Je lui ai envoyé un courriel lui disant que j'étais prête à faire tous les exercices qu'elle voulait dans le cadre des répétitions, que j'étais prête à m'abandonner et à expérimenter avec les autres acteurs, dans le local de répétition, mais que je n'allais pas me mettre à aborder des inconnus dans les bars, des gens qui ne savent pas, eux, qu'il s'agit de préparer un rôle pour le théâtre. Elle m'a répondu que je devais accepter de faire l'exercice tel qu'elle l'avait conçu, que je devais lui faire confiance et obéir à ses directives: une copie de son courriel était envoyé au membre du conseil qui était venu le premier assister aux répétitions. Si je ne sortais pas cruiser avec elle, je refusais de me laisser diriger.
J'ai finalement accepté d'aller sur place observer comment elle s'y prenait pour se faire payer des verres par des monsieurs de 5 à 7, mais j'ai refusé de participer, de me payer la tête d'un pauvre type et de lui prendre son argent. Elle m'a alors promis qu'il ne serait plus jamais question de cet exercice, si je réussissais à me faire payer un verre. J'ai attiré l'attention d'un homme, il est venu à ma table. Pendant que j'étais partie aux toilettes, ma metteure en scène est venu informer le gars en question que je faisais semblant de m'intéresser à lui et que je me servais de lui pour améliorer mon jeu d'actrice. À mon retour, je ne comprenais pas sa froideur, son amertume. Il m'a dit qu'il savait tout. Quelques mètres plus loin, elle regardait la scène en riant.
Je suis rentrée chez moi avec une envie de vomir. À la répétition, j'avais le ventre barré, des nausées, je n'arrivais pas à me concentrer, je craignais une autre «surprise» chaque fois qu'elle ouvrait la bouche. C'était devenu vrai: je n'avais plus confiance en mon metteur en scène, je n'arrivais plus à suivre ses directives, j'étais devenue un de ces acteurs qui résistent. C'était devenu vrai: j'étais indirigeable.
Je ne savais pas d'où allait venir le prochain coup, j'étais constamment sur mes gardes, coincée, ridige, tout en retenue. Dans les dernières semaines du projet, j'ai confirmé tout ce qui avait été dit sur moi par cette femme, auprès des membres de la troupe et auprès des gens venus assister aux enchaînements: j'étais non seulement mauvaise mais peu généreuse, antipathique.
Pendant les partys et les activités sociales, je cherchais à l'éviter. Elle expliquait alors à qui voulait bien l'entendre que j'étais inquiète en raison de mon manque de sex-appeal, mais que nous allions continuer de travailler ensemble sur le problème et qu'elle avait confiance qu'avec son aide j'allais m'améliorer. Devant les autres, elle se montrait maternelle et dévouée avec moi qui restait livide et sèche. Puis, quand nous étions seules, elle me disait s'être assurée que mon costume de scène lui faisait et avoir appris mon texte, au cas où je ne dépasserais pas mes blocages sexuels d'ici le show.
En dernier, sa présence près de moi me rendait physiquement malade. Je tremblais, bégayais, échappais mes accessoires. Je faisais des chutes ridicules, je me blessais. Elle m'envoyait des courriels, des appels à la maison: même lorsqu'ils étaient anodins, je me sentais traquée jusque chez-moi. Je dormais mal. Je suis arrivée en production complètement épuisée.
Je me souviens d'une des dernières choses qu'elle m'ait dites devant les autres, en me prenant par la taille et en appuyant sa tête sur mon épaules: on va demeurer amies après le show, hein, on va s'appeler? Elle avait une pris une voix chantante, flutée, et ses cheveux étaient très doux.
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