lundi 18 juillet 2011

Avancer dans un chemin balisé ou propos sur l'aliénation

Je n'ai jamais gagné une partie d'échecs.

Je n'ai aucune habileté pour ces jeux qui durent des heures, où il faut bâtir des villes, trouver des armes et conquérir le monde avec des armées imaginaires, que ce soit sur table ou sur écran. En ce qui concerne l'élaboration de plan stratégique, j'ai plafonné à ...choisir la princesse pour sauter plus longtemps.

Il y a plusieurs formes d'intelligence. Je n'ai pas celle-là.

***
Nous jouions dans la cour arrière pendant que nos mères prenaient un café. Élastique, corde à danser, bijoux en plastique. Lorsque je réussissais une épreuve, lorsqu'elle perdait au jeu, lorsque c'était mon tour d'avoir la corde neuve, elle cessait de parler, cessait de respirer presque, mais pas de sourire, et marchait tranquillement vers nos mères pour leur faire part de ses inquiétudes à mon endroit. Elle leur disait que je n'allais pas bien, que j'étais triste ou fâchée, que je voulais m'en aller. Et justement... à entendre ses paroles, mon sourire venait de disparaître.

Cela prenait une semaine, à peine, avant que j'aie oublié. Elle m'invitait à la rejoindre à grands coups de best friend 4ever et m'accueillait avec des marques d'affection. Je retournais jouer avec elle avec le même enthousiasme, convaincue que cette fois tout allait bien se passer. Ou si je me souvenais vaguement de quelque chose, je pensais qu'il n'y avait aucune chance pour que je fasse la «difficile» puisque j'étais si heureuse aujourd'hui, si contente d'aller jouer. Et pourtant ça recommençait.

Elle venait me murmurer une parole méchante à l'oreille pour que mes yeux se mouillent juste avant que les mères ne lèvent la tête, pour que son propos soit plus crédible. Dès qu'elle n'arrivait pas à obtenir de moi ce qu'elle voulait, elle avait un geste, un mot qui provoquait chez moi un retrait, une hésitation, ne serait-ce qu'un froncement de sourcil, puis elle me corrigeait devant les parents en empruntant une de leurs phrases toutes faites: coeur qui soupire n'a pas ce qu'il désire, souris et la vie te sourira, etc.

À tous les coups ça marchait et confirmait davantage mon statut: j'étais une enfant «difficile».

D'une fois à l'autre, je ressentais une impression de déjà vu mais ne saisissais pas le mécanisme dans son ensemble. Je ne reconnaissais pas, dans la façon dont le même verdict tombait sur moi chaque fois que je côtoyais cette personne, la variation sur un même thème.

En grandissant, j'ai fini par comprendre qu'il aurait suffi que je continue de sourire pour que son plan échoue. Il aurait fallu que je puisse arborer cet air réjoui et serein qu'elle-même conservait en toutes circonstances. Mais de savoir ce que je devais faire ne m'en rendait pas capable. Il m'était impossible de faire semblant, ou alors pas longtemps: elle trouvait toujours quelque chose de nouveau, qui me prenait par surprise et me faisait mal ...ailleurs, là où je ne l'attendais pas. Au mieux, je réussissais à me retenir de fondre en larmes et mon visage restait pris à mi-chemin, dans cette expression vide qui m'a valu plus tard le surnom de marie-ahurie.

Je l'entendais parfois discuter avec des camarades de ma stupidité: constante et prévisible. Des garçons de l'école avaient eu l'idée de me prendre comme cobaye pour s'exercer au judo. J'étais un excellent candidat. Ils me cognaient dans les genoux jusqu'à ce que j'essaie de les repousser, puis se servait de ma propre force, de mon élan, pour me projeter au sol. J'avais compris le principe en regardant les 12 travaux d'Astérix: fous zavez gagné! Je me promettais de ne pas réagir la prochaine fois, mais finissais toujours par craquer. Plus je me défendais avec force, plus le sol était dur.

Les dernières années, au secondaire, je perdais mon entrain dès que cette «amie» entrait dans la pièce. Je restais à distance, l'air inquiète. Je me sentais triste ou fâchée avant même qu'elle ait dit quoique ce soit. Dans sa classe, j'étais une jeune fille morose. Elle n'avait plus à mentir: c'était devenu vrai.

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