Avec tous ces imprévus, je n’ai pas pu faire le voyage pour assister aux retrouvailles des anciens de la troupe de théâtre la Giboulée. J’aurais aimé avoir la chance de remercier chaleureusement ces gens pour tout ce qu’ils ont fait pendant que ma mère était malade. J’aurais aimé voir les photos des spectacles des années 80. Revoir la forêt, le fleuve, le ciel.
Je mentionne souvent cette troupe de théâtre amateur lorsqu'il est question autour de moi de solidarité ou d'esprit de communauté. J'en parle pour pointer ce qui m'a manqué dans le milieu du théâtre professionnel (au seul niveau que j’ai connu bien sûr, au bas de l’échelle, là où les jeunes aspirants se dévorent entre eux).
On ne dira jamais trop à quel point ce genre d’initiative culturelle peut avoir un impact important sur la population d’une ville des régions. Surtout pour des gens comme nous qui n’avions aucune famille sur la Côte-Nord: pas de grand-parent, pas de tante, pas de cousin. La Giboulée faisait office de famille élargie.
Les femmes de la troupe étaient nos taties, et leurs enfants, presque des frères, des soeurs. Je me souviens des pique-niques sur la plage et des longues marches sur les lagunes. Je me souviens des explorations des îles et des sentiers de la Taïga. Je me souviens surtout du fameux party de la St-Jean, avec ce feu immense et ces gens de tous les âges qui chantaient.
Tous ces gens réunis. Capables de marcher ensemble dans la forêt d'épinettes, de marcher presque en silence, je veux dire, sans qu’on les entende décider du chemin. Tous ces parents qui d’un commun accord...
Ils n’avaient jamais l’air de nous surveiller. On était quoi: dix, quinze, vingt enfants parfois? Je ne me souviens pas d’en avoir entendu un crier après nous. Ils devaient pourtant bien nous entourer puisqu’on avait beau courir comme des perdus on ne sortait jamais du cercle. De leur amour. Il y en avait toujours un qui surgissait lorsqu’on rencontrait les sternes agressives, les abeilles, ou pour nous pointer le castor, l’étoile de mer. Ils sont toujours là quelque part dans le coin de l’image du souvenir. Indifférenciés. Comme si les enfants étaient à tous, comme si tous ces parents pouvaient être les miens.
Chaque année était rythmée des rituels de la troupe. Le choix du texte, la distribution, les lectures, les répétitions, le montage, la générale, les représentations, parfois une tournée, le gros party. Mon moment préféré de l'année était la journée du montage du décor. En dehors du party de la St-Jean, c’est la seule occasion où vraiment tout le monde était présent.
Cette journée-là, pendant quelques heures, tout bougeait autour de moi. Ça marchait dans tous les sens, à l’horizontale et à la verticale, avec des gens accroupis au sol pour faire les marques de masking tape et d'autres tout en haut pour accrocher les lumières. Les plus mystérieux restaient cachés dans l’ouverture sombre près du plafond, à la régie.
Tous ces gens se déplaçaient en même temps selon une chorégraphie qui leur permettait de ne jamais se heurter. Je n’ai jamais su comment ils s’y prenaient. Pour que chacun sache ce qu'il avait à faire. Je n’ai jamais su qui décidait quoi, s’il y avait un chef ou pas.
Je me tenais près du mur du fond. D'où je regardais le décor se construire comme un gant retourné. J’étais fascinée par le revers, le côté non peint, non tapissé des panneaux de bois. J’aimais l’arc formé par les poutres soutenant les panneaux. J’aimais voir dépasser les clous qui les tenaient. J’aimais l’odeur de ces futures coulisses. Une odeur de bois, de sable et d'hommes.
Ils se relayaient pour assembler les pièces. Certains en sciaient des nouvelles et je pensais alors très fort à mes oncles maternels, dont je ne savais presque rien sinon qu’ils vivaient loin et qu’ils savaient construire des maisons. Je sentais qu’auprès d’eux ma mère avait été choyée.
Lorsque tous les panneaux étaient dressés, les hommes passaient les uns après les autres avec d'énormes sacs de sable qu'ils tenaient d'une main sur leur épaule. Un sac, puis un autre, puis un autre, qu’ils déposaient sur les poutres du bas pour stabiliser le décor. Je ne me lassais pas de les observer. À six ou sept ans, je ne savais pas pourquoi. Je ne savais pas non plus que plus tard j’aurais un faible pour les hommes qui travaillent le bois.
Pendant des heures ça forçait, suait et jurait parfois mais en riant, dans la bonne humeur. Et c’était le seul endroit de mon petit monde où je pouvais voir des adultes contents de travailler. Contents de travailler dur et pour rien en plus. C’était très étrange, ces gens heureux de forcer gratis.
De ces hommes qui travaillaient si forts sur le décor et sur l'éclairage, plusieurs ne se trouvaient pas sur scène au moment des applaudissements. Dans la plupart des cas, c’était l’épouse qui était sous les projecteurs. C'était son nom à elle qui apparaissait dans le programme, alors que le travail du mari restait dans l’ombre; ce qui m’apparaissait comme la parfaite inversion de ce que je voyais dans la vie de tous les jours, à la maison.
Que des hommes acceptent de rester en coulisse pour permettre à leurs femmes de briller quelques soirs par année me semblait une situation ...anormale. Je me souviens que cela me causait une certaine angoisse. Surtout lorsque c'était une femme qui faisait la mise en scène. Ou lorsque des femmes jouaient des rôles d'hommes. Je craignais qu’on vienne chicaner ces mères qui mettaient le monde à l'envers.
Elles ne semblaient pas se rendre compte du danger. Elles se faisaient des costumes, des coiffures extravagantes. Elles répétaient leurs textes en pleine rue et quand elles se réunissaient dans le sous-sol, pour faire des exercices de voix, elles faisaient trembler les murs. Je me demandais alors si ces femmes n'étaient pas, un peu, des sorcières.
Oh Mâ! J'en ai la larme à l'oeil... c'est tellement vrai. Tu as réussi à le mettre en mot, ça me touche et j'aime ça.
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