samedi 16 juillet 2011

Uchronie

Il m'est arrivé une phrase.

Je roulais sur la 138 avec mon père derrière une maison mobile, indépassable de Tadoussac à Baie-Comeau. Alors que je m'interrogeais sur les avantages à se faire construire à l'extérieur de la région, mon père évoqua sa toute première clinique sur la côte-nord, qu'il s'était fait livrer ainsi, par convoi routier. Il mentionna un détail que je n'avais jamais entendu: la clinique n'avait pu être livrée à temps, le contracteur avait pris du retard, c'est pourquoi mon père avait accepté le contrat à Blanc-Sablon: en attendant.

J'ai toujours cru que mon père avait décidé de s'établir à Port-Cartier alors qu'il était à Blanc-Sablon, mais non. Il a quitté Montréal pour Port-Cartier et c'est parce que la clinique n'était pas prête qu'il est allé travailler un an(?) à Blanc-Sablon. Ce n'était pas ce qui avait été prévu, ce n'était pas le plan.

La phrase est arrivée: « Mais alors, tout cela aurait pu être évité ».

Cela aurait pu être évité. Tout cela, toute cette vie, ma famille, moi.

J'ai ressenti de l'exaspération, presque de la rancune envers ce contracteur qui avait tout fait fouarrer. Celui par qui l'erreur est arrivée.

Si la clinique avait été livrée à temps, mon père ne serait jamais allé à Blanc-Sablon, il n'aurait jamais rencontré ma mère. Et de là tout dévie, ou plutôt, tout rentre dans l'ordre.

Ma mère serait retournée à Sherbrooke à la fin de son contrat et aurait probablement épousé un gars de la place. Mon père serait probablement resté quelques années à Port-Cartier, le temps de payer ses dettes d'études, puis il serait rentré, tel que prévu, à Montréal; et ses pas auraient nécessairement croisé ceux de son épouse actuelle, dans le milieu scientifique. Ma mère aurait peut-être quand même eu un cancer, mais elle aurait été auprès de sa famille, entourée de soins et d'amour. Elle ne voulait pas mourir durant une tempête de neige.

Si la clinique avait été livrée à temps, si le contracteur ne s'était pas trompé, mon frère ne serait pas né pour souffrir, ma soeur ne serait pas née pour se voir priver si jeune de tant de choses, et moi...

Les enfants. La maladie. Le malheur. L'échec. La perte systématique. Et chaque fois tout à reconstruire. Cela aurait pu être évité.

La vieille maison sur le bord de l'eau serait habitée par une autre famille. Elle serait habitée point. Des parents en santé auraient donné naissance à des enfants forts. Je les imagine en train de réparer la maison, de s'occuper du terrain, d'aller à la pêche, de faire du ski. Eux-mêmes auraient eu de petits enfants qui seraient en train de ramasser des coquillages sur la plage en attendant impatiemment que rougissent les framboises. Il y aurait des gens pour prendre la relève, pour mettre la main à la pâte et d'autres pour manger le pain.

Je suis restée plusieurs minutes assise près des plates-bandes vides, près des pots sans fleurs, à regarder la gazon trop haut. Incapable de partir la tondeuse. Mon père souffrant des effets secondaires des médicaments. Et moi de ma mauvaise épaule. Pas de bras dans cette maison. Plus de forces vives, de ressort, de source nouvelle d'énergie.

Dans le sous-sol, des boîtes et des boîtes. Les livres d'écoliers, les poupées, les vêtements de mariage, les vieilles photographies. Et personne pour recevoir l'héritage, personne pour estimer la valeur sentimentale. Et bientôt plus personne pour s'intéresser à ces gens disparus, dont je ferai partie, pour prêter l'oreille à l'histoire des morts.

Mon père continue le rituel de transmission, en automate, aveuglement. Il classe les affaires de famille, met des jouets de côté pour les petits-enfants. Il m'explique comment changer le chauffe-eau: pour plus tard, il dit, quand tu auras ta propre maison. Il me donne une foule de conseils comme si j'avais encore la vie devant moi. Oublier mon âge lui permet de revivre mes débuts prometteurs, il confond les époques et me donne une heure de rentrée. Il se dit que c'est de la peinture et non des cheveux blancs.

Je l'imagine avec des enfants qui ont des jobs et de l'argent pour le gâter pendant sa retraite. Je l'imagine avec un fils capable de conduire une voiture pour aller faire les courses quand le père a mal aux jambes. Je l'imagine avec une fille capable de partir la tondeuse.

J'imagine le monde sans nous. J'imagine le monde sans moi et je le trouve plus réussi.

Je vois le monde peuplé d'être forts aptes à survivre parmi les loups. Et il apparaît juste que la terre leur appartienne. Eux méritent de se reproduire.

Je contemple leurs enfants, ce sang que j'imagine riche et fougueux. C'est pour leurs bouches avides que rougissent les framboises.

***

Ce qui me surprend dans ce fantasme uchronique, c'est qu'il repose sur l'idée d'un ordre supérieur, d'une volonté transcendante, d'une sorte de logique du cosmos: le hasard pourrait faire des erreurs.

Je ne comprends pas comment mes émotions peuvent soudainement se laisser entraîner par des réflexions qui frôlent l'ésotérisme: comme si rien n'arrivait pour rien, comme si la vie était un destin.

Des enfants maudits par le sort. Une malédiction, un déterminisme donc: ça ne me ressemble pas.

Je me demande comment j'en suis venue à considérer l'ensemble de mon existence comme le fruit d'une erreur, et à voir la cause de notre malheur à tous les trois dans un défaut de fabrication: ce qui ne devait pas avoir lieu, ce qui n'aurait jamais dû existé, not meant to be.

Réduire trente-cinq années à un seul événement, à un convoi retardé, telle une erreur d'aiguillage depuis laquelle tout déraille: cela ne me ressemble pas.

Et pourtant c'est là. Dans ma tête, les pensées d'un autre.

Comme si quelqu'un d'autre pensait à ma place.

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