Ceux-là même.
Ceux-là même qui m'encourageaient à écrire.
Ceux qui me nourrissaient dans la parole, dans le poème.
Sont blessés par mes mots.
La lecture est brisée.
Mes phrases désormais illisibles émergent de l'autre côté de la vitre tordues, perverties.
Quand les mots jettent des murs. Plus rien n'est possible.
J'ai échoué.
J'ai échoué dans le langage.
Peu importe le comment, peu importe la forme.
Peu importe mes intentions.
On n'y verra que du feu.
Que de la médisance, que de la petitesse.
La vengeance d'un être mesquin.
Le coeur n'a pas de bouche.
Ma bienveillance est inaudible.
J'écris dans l'amour et on n'entend que fureur.
J'écris pour faire appel.
À l'altérité où qu'elle se trouve.
Pour lui désigner le non sens, l'inouï. Dans l'espoir que l'autre soit le détenteur du sens. Ou qu'il puisse, sinon, se faire le complice de mon effarement.
J'écris pour ne pas être seule à rester bouche bée devant le dessin saugrenu que découpe le ciel en s'effritant
J'écris pour faire entendre un bruit discret, ce froissement de poster tombé du mur, mon petit univers qui se déchire.
J'écris pour ne pas demeurer inerte, stupéfiée devant l'inventivité dont fait preuve le malheur.
J'écris pour ne pas rester seule dans un monde sans dieu.
***
Tant d'années, tant de lettres, l'adresse toujours à reconstruire.
J'ai cherché toute ma vie une façon d'écrire le désarroi des miens, leur incompréhension et leur impuissance devant la catastrophe personnelle.
Les fuites, les dénis.
Et la roue qui toujours ramène ce qui ne nous a pas oublié.
J'ai tenté par l'écrit de retisser les mailles dans les êtres et entre les êtres. De forger des liens d'ariane pour rattacher les exilés à la terre, humains parmi les humains.
J'ai cru que par le livre il serait possible d'ancrer ma famille dans une communauté, de mettre fin à l'isolement des parias.
Mais il n'y a pas d'écriture sans violence.
Peu importe la visée de l'oeuvre.
Peu importe l'intention. Peu importe ma bienveillance.
L'effet sur mes proches serait dévastateur.
Les mots restent des mots. Une rencontre manquée.
Je ne suis pas une magicienne.
Il n'y aura pas de livre.
***
Tout ce travail.
Les couches de glace sont remplacées à mesure que je les brise.
L'écran conserve son épaisseur.
Et aujourd'hui, si j'appelle mon père au secours.
Il me jette à nouveau entre les mains de mon frère.
Rien n'a eu lieu
Tous ces textes, tous ces mots.
Et rien n'a eu lieu.
Rien n'a été possible dans la parole.
J'ai été abandonnée à la merci des loups.
***
Dans ma vie, je n'ai connu qu'une seule vraie réussite.
Ma réussite je la trouvais dans nos dialogues, dans cet échange quotidien qui faisait, chaque jour, reculer le territoire du malentendu.
Rien n'était plus précieux à me yeux que cette répartie.
Le rythme, le pouls, de notre amour.
Une danse à deux.
Nous avions cette capacité de nous rencontrer dans la parole.
Tout était possible.
J'ai échoué à nous sauver.
J'ai échoué dans la parole.
Nos enfants sont morts en même temps que nous.
Rien n'a eu lieu.
Migration
Il y a 13 ans
Aucun commentaire:
Publier un commentaire