lundi 11 juillet 2011

L'argent

Notre rapport personnel à l'argent est sans doute plus intime, plus tabou que notre rapport à la sexualité. Surtout au Québec. Des semaines que je me retiens d'en parler, comme si c'était sale, comme si un propos sur l'argent ne pouvait être que mesquin.

Je suis originaire d'une ville industrielle située dans une région vivant essentiellement de l'exploitation des matières premières. Le travail est dur mais s'apprend vite. Les gens rentrent jeunes à l'usine, jeunes ils ont leur voiture, leur maison, les enfants, le 4 roues, le camp de chasse. Sur la côte-nord, on trouve une bonne job avec une technique collégiale, une job pas pire avec un DEP, et une job tout court avec un secondaire 4.

L'expression « élite intellectuelle » ne signifie pas grand chose dans une petite ville minière. Ou en tout cas, elle ne renvoie pas à l'idée de réussite, de succès. Les pousseux de crayons n'ont pas nécessairement les situations les plus enviables.

Quand j'ai choisi de me diriger vers les arts, je savais que je choisissais «la misère»: le guide des métiers du cours d'ECC (choix de carrière) évaluait à 5000$ le salaire annuel moyen d'un artiste (à l'époque). C'était le plus petit chiffre de tout le guide. Je l'avais noté pour le devoir à remettre au professeur. À 13 ans, je savais à quoi je pouvais aspirer et je commençais à me préparer, à m'entraîner à ne pas désirer.

Ne pas dépenser, ne pas ressentir le besoin d'acheter, pouvoir renoncer à ce qui semble essentiel aux autres. Cela me donnait une longueur d'avance, je croyais. C'était ma force à moi, mon habileté, mon talent, c'était un pouvoir: je pouvais me présenter au bal de graduation avec un vieux costume de ballet rafistolé et des bijoux bricolés par ma soeur. Les autres ne pouvaient pas, n'osaient pas. Je pensais: les autres auront besoin d'argent, pas moi. Je me souviens de ce que je ressentais en cousant les «gants» pour aller avec la «robe» de bal, à partir des retailles étendues sur le lit. Le mouvement frénétique de l'aiguille. Ma détermination.

C'est devenu une habitude, un automatisme. Je ne me voyais plus le faire, recoudre les chaussettes au lieu d'en racheter, réparer les bottes avec du ducktape, récupérer les échantillons, l'usagé, ce dont les autres ne veulent plus, les bouts de chandelle. Au cégep, une des filles s'est échappée. Je parlais de mes résultats scolaires, de mon exigence envers moi-même. Elle s'est étonnée que je puisse être aussi fière ...et m'habiller ainsi. Elle ne voulait pas m'insulter, elle avait cherché ses mots: le confort avant tout? Je n'avais pas réalisé avant qu'elle m'en parle ce dont j'avais l'air, vue du dehors, avec les vêtements de ma mère, trop larges et trop courts, et les vestons que mon père ne portait plus. Pas de bijoux, pas de parfum, un rouge à lèvres pour les sorties au théâtre (Marcel me donnait ses billets gratuits), les cheveux coupés n'importe comment un soir de brosse. J'étais arrivée à Montréal avec le 20 000$ de l'assurance-vie de ma mère et je devais le faire durer deux ans pour arriver sans dettes à l'école de théâtre. Je n'en souffrais nullement, n'en ressentait aucune honte. Au contraire. Mon choix était fait. La sensation de me rapprocher chaque jour de mon but comblait tous les manques.

Je le voyais comme une ruse, une astuce que j'aurais développée et qui était mon arme secrète dans la vie, ma forme particulière d'intelligence: faire des miracles avec un paquet de courgettes en spécial. Je me trouvais ben ben brillante d'avoir découvert tout ce dont on peut se passer.

Les livres ont remplacé la scène, mais le principe est demeuré le même. J'ai regardé les gens de mon âge s'acheter des vêtements de marque, des cellulaires, des écran plasma, puis des voitures et des condos, pendant que je gardais ma passe de bus et mon petit appart à l'escalier pas de rampe. L'hiver, j'empilais des gros tapis commercials que je faisais monter le long des murs, pour sauver sur le chauffage. Je souriais en regardant le vieux matelas que je recouvrais d'oreillers pour servir de divan quand venait les amis: le pas de salon signifiait pas de carte de crédit. Quand je m'inquiétais du peu de débouchés dans mon domaine, je regardais autour de moi tout ce que je n'avais pas, tout ce que je n'avais pas dépensé, et cela me rassurait, m'apaisait. Mon appart minable, comme certains ont dit, c'était mon assurance-emploi, ma petite puissance.

J'ai souhaité unir ma vie à celle d'un homme qui avait fait d'autres choix.

Lorsque nous avons aménagé ensemble, il est rapidement apparu que nous n'avions pas les mêmes «standards». Il avait connu un autre mode de vie, un quotidien entouré de confort et de beauté. Il tenait à cette abondance. Et moi je tenais à lui. Je ne voulais pas que de me choisir moi le prive de quelque chose.

Ça a commencé par du vin plus cher, des restaurants avec serviette sur les genoux, des robes pour paraître à ses côtés. Mon vieux matelas et mes fauteuils pelés n'étaient pas assez bien pour «recevoir». Je me suis laissée convaincre d'investir dans un grand divan, neuf de surcroît. Puis il a voulu de la vaisselle tout du même modèle, je n'ai jamais compris ce besoin mais ça lui semblait nécessaire. J'avais mis de l'argent de côté en prévision des années à venir qui s'annonçaient maigres pour moi. Nous avons convenu que même si je n'avais pas encore d'emploi, j'allais mettre autant que lui, 50/50. Même pour des choses que je ne désirais pas et dont je n'allais pas me servir, la clim par exemple. Je finissais toujours pas dire oui, pour le plaisir de dire oui, pour le plaisir que me causait son plaisir, pour voir l'expression sur son visage au moment de passer à la caisse, cette intense satisfaction.

En moins de deux ans, j'ai investi toute mes économies dans des bébelles de maison. Tout ce qu'il voulait, tout ce qui lui paraissait essentiel et urgent, tout ce qui ne pouvait attendre, tout ce qui manquait à son bonheur, jusqu'à cette énorme machine de sport au milieu du salon. J'étais même en train de considérer sérieusement la possibilité de m'endetter afin qu'il puisse s'offrir une voiture pour aller au boulot.

J'étais dans un amour fou, dans une confiance et dans une espérance absolue, et je m'abandonnais à sa gouverne, au rythme qu'il voulait donner à notre vie, à ses élans spontanés, ses coups de tête superbes et l'irrésistible insouciance de celui qui n'a jamais manqué de rien.

Auprès de lui, je goûtais à une nouvelle sensation de puissance. Celle de pouvoir entrer dans un magasin et de pouvoir décider, comme ça, d'acheter un lit neuf pour soulager le dos de mon amour. Chick-chick, la carte visa glisse. 800$ en quelques secondes. Une somme que je faisais durer un mois. Et maintenant juste parce c'est mercredi et qu'il fait beau. Comme s'il ne pouvait pas y avoir d'excès dans le don.

Amoureuse, j'ai cessé d'avoir peur de manquer.

J'ai cessé d'essayer d'exercer un contrôle, de me préparer, de voir venir. Je laissais son optimisme vigoureux mener notre barque. Me mener moi. Et lorsqu'un matin il m'a mise à la porte de notre appartement afin de «vivre sa jeunesse», je n'ai pas pensé à prendre la chemise avec les factures qui prouvent que j'ai payé la moitié de tous nos biens communs.

Je n'ai pas pensé non plus d'exiger un avis d'éviction, un document écrit me permettant, en vertu de la loi, de réclamer trois mois de loyer ainsi que les frais de déménagement. Je n'ai même pas pensé à prendre mon bail. Je suis partie avec mes larmes.

Quand le camion de déménagement est arrivé, mon homme, mon géant, s'est planté devant notre mobilier et m'a empêchée de prendre ma part de nos biens. Il m'a laissé mon vieux matelas, mes meubles de mélanine et mes électros qui dataient du petit appart, de l'époque d'avant que je n'ouvre mon compte d'épargne pour nous faire un intérieur de catalogue.

Plus de 15 ans à vivre selon certaines règles, certaines limites, et puis tout cède, deux ans à dépenser comme jamais, à accumuler des biens de valeur, et puis en quelques jours pouf, magie, plus rien, tout cet argent que j'avais accepté d'investir dans du matériel, parti en fumée.

Je reste hébétée devant le vol. Un été, j'avais décidé de mettre 150$ sur une bicyclette usagée. Le premier jour que je l'utilise pour aller au parc. Je prends la peine de mettre le cadenas même si je reste tout près. Une connaissance vient me parler quelques minutes, je me retourne, plus de vélo. Je suis restée plusieurs minutes la bouche ouverte, l'oeil vide, l'air abruti sûrement. Un «pourquoi» au bord des lèvres.

Pourquoi. Chacun a son analyse, psycho, socio, écono, chacun sa logique.

Pourquoi vingt fois par jour, à en perdre le sommeil.

Pourquoi. Peut-être parce qu'il le peut, tout simplement.

Parce qu'il a le pouvoir, le vrai pouvoir. Il a les documents, les factures et les parents propriétaires prêts à corroborer ses dires. Il a notre appartement qu'il s'est approprié en tant qu'héritier. Il a nos meubles derrière de grandes portes verrouillées. Il a l'initiative, le contrôle de l'effet de surprise, du choc qui fait obéir en automate. Et, en dernier recours, il a ses 200 livres de muscles et d'os qu'il n'hésite pas à interposer entre mes économies et moi, entre ma sécurité et moi. Il a le pouvoir de dire que ce qui est à moi est à lui et que je ne passerai pas. Du moment qu'il le peut, à quoi bon m'épuiser à essayer de comprendre pourquoi...

Il n'y a rien à comprendre. C'est très simple au fond. Il n'a pas eu à dépenser un sou pour me faire partir, pour me trouver un nouveau logement, pour le double déménagement et l'entrepôt, et, en me mettant à la porte, il s'est fait de l'argent. Lui n'a rien perdu au change, bien au contraire. En rompant avec moi, il a gagné des milliers de dollars en biens. Il se retrouve avec un appartement que j'ai aidé à meubler et à décorer, je me retrouve sans appartement et sans les moyens de m'en trouver un autre, avec une dette de 2500$ en frais de déménagement et plus aucun «coussin» pour affronter les années maigres.

C'est tellement simple, et tellement réussie comme arnaque que parfois j'en ai le fou rire quand j'y pense. Ma grande, tu t'es fait fourrer en beauté... On t'a tournée en bourrique et roulée dans la farine avant de te vendre un frigo pour esquimaux. Trois ans d'amour. Un gros frigo.

Et le plus absurde, c'est que j'étais censée avoir trouvé LE bon gars: fiable, honnête, de bonnes «valeurs», le coeur à bonne place. Pas un artiste, pas un gratteux de guitare philosophe, mais le truc solide, du roc. Au final, je ne me serai pas fait voler par un de mes chums fuckés, par l'amoureux sans papiers qui travaillait au noir ou par l'amant qui faisait de la poudre et se faisait arrêter par les «cochs»; ne-ne-non, moi, j'ai trouvé le moyen de me faire voler par un «petit gars de la banlieue» comme on dit, et de la banlieue chic: faut le faire quand même !

La personne qui aura été la plus malhonnête avec moi aura été mon compagnon le plus présentable, le gars de bonne famille toujours prêt à parler éthique, à discourir sur le civisme et la bienséance. J'en suis abasourdie, sur le cul, loin loin en bas de ma chaise.

La vie continue et je retrouve ma prudence, mes vieux trucs, mais ce n'est plus pareil. Je ne ressens plus aucune fierté à faire des miracles avec les courgettes en spécial, seulement un vague sentiment de ridicule, comme une nausée. Je recouds mes espadrilles pour qu'elles tiennent un été de plus et cela ne me procure aucune sensation de sécurité. J'ai beau tendre le fil et le planter avec acharnement, je n'ai plus cette impression que chaque coup fait reculer la misère, l'impuissance.

Rien ne me protège, rien ne me protège de moi, de cet humanisme juvénile qui a su résister à la perte de la foi.

Je n'ai jamais tout à fait compris pourquoi il ne m'est pas possible de mentir ou de voler même quand il n'y a aucun risque d'être pris. Je ne sais pas quelle est la nature de cette autorité que j'ai intégrée, comment elle opère sur moi. Ce n'est pourtant pas une obéissance aveugle au code, à la loi, ce n'est pas pour être plus catholique que le pape, ce n'est pas de la bigoterie. Ça m'est impossible, c'est tout. Et parce que moi je ne le fais pas, je suis toujours portée à croire que l'autre non plus ne le fait pas, ne le fera pas.

Peu importe ma capacité à me priver, je serai toujours à la merci de ma foi en l'autre. Je serai toujours prête à croire en l'intégrité des gens. Parce que je veux y croire. C'est là sans doute le fond du problème, un vouloir souterrain.

À quoi bon savoir renoncer à tant de choses si je ne sais pas renoncer à ce qui est peut-être mon plus grand désir: inévitablement, je succombe au désir de croire en «l'humain», à une certaine vision de l'humanité, qui fait le bien pour le bien, sans peur d'un jugement dernier, sans garantie de récompense éternelle. Croire qu'au fond c'est ce que nous voulons tous, la bienveillance sur terre, dans la seule vie à vivre, y croire en dépit du bon sens, des faits, de l'Histoire. Mon cynisme n'est jamais venu complètement à bout de cet idéal enfantin. L'espoir qui triomphe de l'expérience. L'espoir comme une maladie.

Alors non, je n'apprends pas de mes erreurs. Je ne suis pas plus avisée, plus solide d'avoir souffert. Et ce n'est pas de faire valser dans les airs une aiguille et un bout de fil qui me protègera contre le prochain vendeur de frigo.

Et pour cette inaptitude à me protéger, je déteste mon esprit.

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