mardi 19 août 2014

ce que youngling sait

Je suis toujours à la recherche d'émissions légères à écouter le dimanche matin avec Jessie, de préférence des dessins animés (tradition oblige). Sur Netflix, j'ai trouvé la série «The Clone wars» qui développe en détail les événements qui se déroulent entre l'épisode II («Attack of the Clones» et l'épisode III («Revenge of the Sith»). Or, la série est diffusée à partir de 2008, soit après la sortie de l'épisode III. Cela implique que même un jeune spectateur n'ayant pas vu les films des années 80 (épisodes IV, V et VI) sait qu'Anakin Skywalker va adhérer au côté obscur de la force et devenir Darth Vader. Au minimum, donc, il connaît la conclusion de l'épisode III. Ce qui rend le dessin animé... pas si léger. 

Au coeur de la série se trouvent les accomplissements d'Anakin, tant ses exploits militaires que ses réussites personnelles (notamment ses relations d'amitié avec Obi-wan et Ahsoka). À travers les cent et quelques petits épisodes, le personnage prend de la consistance, il devient plus crédible et beaucoup plus attachant que dans le film. On tremble lorsque sa vie est en danger, puis on se souvient... 

Je me demande comment un public (surtout un jeune public) gère ce genre d'identification cathartique au héros futur vilain, futur meurtrier des autres personnages aimés. Doit-il compartimenter les informations, oublier la suite, pour mieux apprécier la série? Ou est-il au contraire davantage intéressé du fait qu'il sait, qu'il en sait non seulement plus que les personnages mais plus que le narrateur (la voix-off qui annonce ponctuellement les faits soutenant chaque événement)? 

Le spectateur est le seul à «tout» connaître de l'histoire, incluant son futur catastrophique. Il me semble qu'il doit pouvoir mettre ce savoir de côté pour pouvoir sourire devant l'attachement que manifeste Anakin envers R2D2, ou alors, c'est un sourire cynique. Et si on adopte la posture cynique, on ne va pas écouter plus d'un ou deux épisodes... non?

Pour ma part, comme spectatrice de la série, je suis dérangée, freinée par ce que je sais. Il est plus difficile de s'intéresser à des personnages, de désirer les connaître sachant qu'ils vont bientôt mourir, trahis par leurs plus proches. J'ai du mal à les soutenir en pensée dans leur quête, sachant qu'ils vont échouer, à m'attacher à leur monde, leurs planètes qui seront ravagées les unes après les autres. Je garde mes distances. Et lorsque ma résistance échoue et que je m'identifie aux futurs perdants, cela produit une angoisse tout à fait nouvelle : 

Autant je n'ai pas embarqué dans les nouveaux-premiers épisodes, autant je n'avais rien à foutre des personnages des films des années 2000 (zéro catharsis), autant me voilà à présent en train de fouiller l'internet pour savoir si finalement Lucas sauve la vie de Shaak Ti ou s'il n'y aurait pas eu un survivant parmi les Padawans. Car maintenant, ils ont des noms ces petits apprentis Jedi! Dans le dessin animé, on les voit grandir, franchir des étapes, on connaît leur caractère particulier, les forces et les faiblesses de chacun, alors leur massacre dans «Revenge of the Sith» a rétrospectivement un plus grand impact. Encore là, je me demande comment un jeune de 10-12 ans qui a vu le film de 2005 réagit devant ces personnages condamnés (qui ont plus ou moins le même âge que lui.). 

Je n'arrive pas à trouver d'équivalent parmi ce qui était accessible quand j'étais enfant. Même dans les émissions tristes du samedi matin (Démétan, Rémi sans famille, etc.), il n'y avait pas cette situation. Du moins je n'arrive pas à me souvenir d'un cas où, pendant plusieurs épisodes, on pouvait s'identifier à des personnages d'enfants qui allaient être tués, tous sans exception, par un de leur gardien, leur protecteur, leur idole. 

Cela présente aux enfants une vision de la vie très dure, très... franche?? Ils voient là une possibilité, extrême bien sûr, mais ça reste une possibilité réaliste. Ce sont assez souvent les gens les plus proches de l'enfant qui peuvent représenter un danger pour lui, mais cela, l'enfant doit-il le savoir, doit-il craindre un revirement de ses protecteurs? ...pas sûr. Pas sûr que toute vérité soit bonne à dire dans ce cas. Et je ne suis pourtant pas pour la censure, au contraire, c'est pourquoi ce dessin animé me laisse perplexe. 

À quel âge un enfant devrait-il prendre conscience de la relativité des valeurs? 

Dans le monde de «Clone wars», aucune institution n'est à l'abri de la corruption. Aucune instance, aucun lieu n'est sacré, pas même le temple des Jedi. Les deux puissances en conflit ont en réalité le même chef qui profite de la guerre et la fait durer. Faire son devoir peut à long terme servir la cause adverse. Personne ne peut être assuré de faire la bonne chose et de demeurer du côté du bien. Personne ne conserve vraiment son unité de personnage, personne ne reste vraiment à sa place : je pense qu'il ne se passe pas un seul épisode sans que quelqu'un trahisse sa parole ou change de camp, au minimum quelqu'un désobéira à son supérieur (même Yoda au final refuse de respecter la décision du Conseil Jedi). La mouvance est constante et ne laisse rien intact. 

C'est bien ce qui me plait dans cet univers, sa relativité toute postmoderne. Seulement je me demande si ce savoir est «bon» pour un jeune public, si ce savoir favorise ...l'épanouissement? d'un enfant, s'il ne vaut pas mieux préserver les illusions (de sécurité) un peu plus longtemps. 

Ma question ne me plaît pas, car je vois bien qu'elle ressemble à celles, moralisantes, du censeur. C'est pourtant celle qui me revient en tête, immanquablement, d'un épisode à l'autre, accompagnée d'une autre qui la supporte : n'aurais-je pas préféré un enfance plus insouciante? n'aurais-je pas préféré savoir plus tard?

***

Je réunis quelques mots-clés sur le communisme pour mon cours de 102 et cela me fait penser à l'armée de clones. Plusieurs épisodes montrent le quotidien de ces hommes, de ces semblables conçus pour la guerre, crées pour vivre et mourir ensemble. Il y a tant à dire (et je suis sûre que plein de critiques l'ont fait) sur ces personnages qui se battent aux côtés de reproductions d'eux-mêmes, qui vivent au milieu d'une forêt de miroirs sans pour autant chercher à se réveiller du cauchemar. 

Cette armée, dite parfaite, est composée d'individus n'ayant aucun attachement en-dehors du groupe, pas de famille dont il pourrait s'ennuyer pendant qu'ils sont au front, pas de proches qui pourraient les convaincre de ne pas risquer leur peau, pas d'enfant à qui il pourrait vouloir rapporter quelque chose ou laisser quelque chose en héritage (selon le même principe que l'Église). Ils sont reconnus pour leur sens exacerbé du devoir et du sacrifice. En effet, ils n'hésitent pas à se jeter devant les balles dans la volonté de faire progresser le groupe qui est une extension de chacun. La mort individuelle n'a aucune importance dans la mesure où la survie des autres clones (ses semblables) et la création de nouveaux clones (les remplacements) assurent au défunt une certaine éternité. Il n'y a pas de filiation verticale (les clones ne sont pas issus de la sexualité, ils n'ont pas de parents et n'ont pas à se reproduire par eux-mêmes), mais plutôt un réseau de liens à une multitude de pareils: la perpétuité est horizontale. 

Ces soldats parfaits connaissent des ratés seulement lorsqu'ils subissent, pendant une période prolongée, l'influence d'êtres extérieurs au groupe. Les clones qui deviennent les assistants d'un Jedi, par exemple, tendent à se concevoir comme des personnes à part entière. D'abord, ils réclament d'être distingués par un prénom, puis ils font preuve d'initiative et leur libre-arbitre peut les conduire à la désobéissance. La série présente même un cas de désertion : un clone égaré après une bataille rencontre quelqu'un et va se mettre à l'aimer (pour la première fois, il aime quelqu'un qui n'est pas son propre clone!). Il décide de rester auprès de cette personne. Il devient le membre protecteur et pourvoyeur d'une famille, et refuse alors de retourner se suicider au combat : sa mort devient quelque chose d'indésirable du moment qu'elle peut avoir un impact négatif durable sur des gens qu'il aime (auprès d'eux, il n'est pas remplaçable). Il va continuer de se battre contre le même ennemi, mais en un endroit déterminé par la proximité des proches (un lieu non stratégique) et en prenant moins de risques. Ce clone n'est plus un «bon soldat» du moment qu'il a une raison personnelle de se battre. 

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