Jessie arrive quelques secondes après les autres à la table commune, elle a pris le temps d'aller porter son sac dans sa chambre. Elle s'assoie à sa place, commence à piger dans les frites dégelées sur la grille, elle ne remarque pas tout de suite. C'est au moment de porter une aile de poulet à ses lèvres qu'elle constate : quelqu'un a grugé le plus gros de la viande en deux trois morsures pressées puis a vite remis les os dans son assiette.
Elle dit c'est ça que j'ai pas aimé. C'est ça qui m'a fait feeler drôle. Plus que rater la viande, même si on n'en a pas souvent, même si j'avais faim, ce qui m'a fait de la peine, c'est qu'on ait remis les os dans mon assiette, comme pour rire.
Elle dit c'était mes ailes dans mon assiette, mais avec les dents d'un autre dessus. Personne disait rien autour de la table, chacun avait le nez dans son assiette, je ne savais pas quoi faire, je ne savais pas quoi dire.
Jessie est Jessie, elle n'a rien fait, rien dit.
J'essaie de la consoler en lui disant que la personne qui a remis les os dans son assiette ne l'a sans doute pas fait pour se moquer d'elle, mais plutôt pour éviter de se faire prendre (si le voleur avait gardé les os supplémentaires dans son assiette, la responsable à la cuisine aurait pu s'en rendre compte).
Ce n'est pas la première fois qu'elle se fait voler, mais habituellement il s'agit de la nourriture que je lui donne ou qu'elle s'achète avec ses économies (surtout des fruits et des noix, car on ne leur en sert presque jamais au centre). Elle les place dans le frigo avec son nom, le matin elle se lève et il n'y a plus rien. Elle dit qu'elle préfère comme ça, quand il n'y a plus rien et qu'elle peut croire avoir rêvé, se dire qu'elle a dû le manger sans s'en rendre compte, elle dit que c'est plus simple comme ça, qu'elle préfère ne pas avoir de peine.
Les os dans l'assiette, c'est une preuve. Tu ne peux pas faire comme si ce n'était pas là. Et puis c'est devant tout le monde. Elle se demande si le voleur a regardé son visage pendant qu'elle regardait les os.
Je l'amène au parc voir les canards. Je soupire : je pensais qu'après l'expulsion du gars qui la harcelait la nuit, on serait tranquille un moment, mais elle est toujours à la merci des loups.
Jessie demande ce que cela veut dire, le merci des loups.
Je lui dis que, d'après moi, les pensionnaires ne volent pas parce qu'ils sont méchants et qu'ils veulent faire de la peine, mais parce qu'ils ont faim. La nourriture est trop rationnée, surtout depuis que la responsable se fait remplacer pendant son congé de maternité. La nouvelle cuisinière a une étrange manière de faire les comptes, les pensionnaires sont frustrés, impuissants, alors ils s'en prennent les uns aux autres.
En cela, ils me font penser aux loups qui ne sont jamais aussi cruels que peuvent l'être les humains. Ils vont tuer le petit lapin parce qu'ils ont faim. Par nécessité, ils se jettent sur le plus faible d'entre eux au creux de l'hiver, sans penser à mal, sans voir plus loin.
Jessie comprend la nécessité, elle ne comprend pas pourquoi c'est toujours elle qui se fait voler, pourquoi c'est elle le plus faible d'entre eux. Toujours la même question...
- Et si c'était arrivé à Gisèle, que crois-tu qu'il serait arrivé?
- Elle se serait mis à donner des gifles à tout le monde, comme la fois où la police a dû venir.
- Et si c'était Pierre qui s'était fait voler ses ailes de poulet?
- Il aurait donné des coups de poing sur la table en sacrant sans arrêt.
- Et si ça avait été Dania?
- Elle aurait pleuré toute la soirée et aurait dérangé tout le monde.
- Bien alors...
- C'est pour ça que je suis la plus faible? parce que je frappe personne et que je ne crie pas?
- C'est pour ça que tu ne fais pas un bon loup, que tu es le plus faible des loups. Et c'est pour ça que tu es la plus forte des humains, la meilleure d'entre eux.
***
Mon humaine préférée est repartie avec le sourire. Je peux maintenant laisser éclater ma colère, crier, brailler, cogner dans les murs, changer pour les oreillers (moins durs), reprendre mon souffle, calmer ma voix, appeler le travailleur social, officiellement cette fois, porter plainte.
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