jeudi 21 août 2014

bouchée par bouchée

Jessie semble accepter davantage l'idée qu'elle n'aura (sans doute) pas d'enfant. Du moins, elle n'en parle plus à chaque dimanche, elle saute des semaines. Elle sait qu'elle pourrait difficilement faire vivre l'enfant en étant sur l'aide sociale, elle sait qu'il pourrait être en danger pendant ses moments d'absence, elle sait surtout que ses médicaments affecteraient la santé du foetus pendant la grossesse. Elle sait, puis elle oublie, puis elle sait à nouveau, mais elle oublie de moins en moins, sait de plus en plus.  

Un bambin court derrière un écureuil trop près de l'étang, de longues manches la rattrapent, boucles argentées, Jessie s'exclame : quand je serai une grande-mère, j'emmènerai mes petits-enfants au parc tous les dimanches, je les laisserai courir après les écureuils mais pas trop près du bord et je leur ferai faire un tour de petit train. 

Je hoche la tête en souriant, car je peux imaginer la scène, puis je réalise: ça n'arrivera jamais. Ou du moins, c'est très peu probable. Je ne dis rien à Jessie, je la laisse rêver, déjà qu'elle n'a pas parlé d'être mère aujourd'hui. Une bouchée à la fois. 

Quand nous étions adolescente, je lui disais que bientôt tout redeviendrait à la normale, que l'on aurait une vie comme les autres, qu'on pourrait rattraper le temps perdu

Plus tard, elle a réclamé de pouvoir vivre ce qu'elle avait raté, son bal de graduation, une première sortie sans couvre-feu, un premier amoureux. Mais il fallait renoncer à la jeunesse, laisser partir au vent ce qu'on tenait pour acquis. Jamais elle n'allait entrer au cégep, se débaucher dans un party de fin de session ou simplement aller en gang au cinéma. Elle y a renoncé je crois, elle en parle de moins en moins, maintenant ce sont des désirs d'adulte qui sont trop demander. 

On sait, mais on oublie. Même moi je n'avais pas réalisé qu'elle n'allait pas être grand-mère. 

Et voilà que brusquement je sais autre chose aussi : je ne serai pas, moi-même, une jeune grand-mère. Je savais que, quoi qu'il arrive à présent, je n'allais pas, je n'allais jamais être une jeune mère. Mais je n'avais pas encore réalisé que cela implique nécessairement que je n'aurai que peu ou pas de temps du tout pour voir grandir mes petits-enfants (advenant que j'aie un enfant... et que cet enfant décide d'avoir un enfant plus tard...). 

Je vais m'efforcer d'oublier cela très vite. On ne peut pas renoncer en même temps à la jeunesse et à la vieillesse. Il faut bien mastiquer le réel. 

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