mercredi 27 août 2014

Bures



Je me suis finalement acheté le laminé de la toile qui me fascine depuis quelques années. Je la trouve encore plus belle maintenant que je peux l'admirer de près, en grand format. L'effet est immédiat : je ne peux pas la regarder sans sourire. Pourtant, j'ai très peu souvent marché dans une de ces forêts denses, leur préférant les petits bois ouverts sur la mer: des arbres oui, mais avec une porte de sortie, un 4e mur par où s'évader.

La seule forêt où je me suis enfoncée longtemps, profondément, c'est celle qui était à une heure de train de Paris, près de l'endroit où j'avais une chambre pour quelques semaines. Les sentiers disparaissaient sous les feuilles, les vieux arbres effondrés, la boue, et on voyait peu le ciel à travers les branches. J'avais du mal à trouver mes repères et très vite je ne sus plus du tout dans quelle direction je marchais. Il n'y avait pas vraiment de danger, j'avais de l'eau avec moi, plusieurs heures avant l'obscurité. J'étais juste assez excitée, j'avais juste assez peur pour ressentir le besoin de prendre des photographies de ce qui m'entourait (ce que je ne fais pas systématiquement quand je voyage). J'ai aussi enregistré plusieurs vidéos où je m'adressais à mes proches. Je murmurais mes pensées aux gens que j'aimais le plus au monde, en me faufilant entre deux troncs. 

Aucune de ces photos n'a été vue, aucun de ces vidéos n'a été entendu, par personne. 

J'ai certes publié sur facebook un album de photos d'arbres d'un parc où je me suis promenée à la même période, mais c'était dans une toute autre atmosphère. C'était encore le début du séjour, une marche paisible dans une nature civilisée. On voit sur ces photos des arbres dodus et orgueilleux, chacun dans son coin, régnant sur son territoire. Rien à voir avec ces familles tricotées serrées où l'on se bat pour une gorgée d'air, au coeur de la forêt. 

J'ai pu discuter sur skype avec mes proches des photos que j'avais prises des arbres du parc. C'est d'ailleurs une des dernières conversations que nous ayons eues. Mais ce que j'ai ramené des profondeurs est resté sans destinataire. 

Je ne le savais pas encore. Je ne savais rien. J'étais confiante, sereine, prenant le risque de me perdre dans un lieu où personne ne m'entendrait crier. Je me tordais les chevilles sur des racines en riant de mes chutes sans savoir que tout était perdu. 

Toutes ces feuilles, toutes ces taches de couleurs, toutes ces heures merveilleuses tombées au sol.

J'étais heureuse dans cette forêt des derniers jours, je l'ai été jusqu'à la fin. Plus que sur les photos, plus que dans les vidéos que tu ne verras jamais, les dernières minutes du bonheur sont dans cette toile, dans la profondeur dorée.

***

Tu dis que les longs arbres fins traversent l'image comme des barreaux de prison. Je n'ai jamais dit que le bonheur était autre chose.

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