vendredi 5 août 2011

Avancer dans un chemin balisé ou propos sur l'aliénation III

C'était une période magnifique. Sur le plan personnel, professionnel, tout. Le bonheur apportait le bonheur, la joie attirait la joie.

Les amies proches se comptaient sur plus d'une main et étaient proches au quotidien. Les gens avec qui je m'entraînais le matin étaient les mêmes que ceux avec qui j'apprenais mon métier le jour, les mêmes que ceux avec qui je prenais un verre le soir. Tout était relié, l'effort, le plaisir, les partenaires de jeu, les colocs.

Nous obtenions des résultats et ne comptions plus les heures. Nous nous appelions tard la nuit, tôt le matin, pour régler des détails. La confiance attirait la confiance. Je pouvais m'appuyer sur les autres et les autres pouvaient s'appuyer sur moi. Les forces se complétaient. La création était collective.

Dans les rues, dans les corridors, sous la neige, je shinais. Sans make-up, sans talons, j'avais un ressort dans le sang, grâce à cette petite musique dans ma tête qui semblait me projeter en avant davantage que mes muscles. La nuque légère, des jambes de fourmi, j'étais inépuisable.

Un ami à moi rêvait de joindre les rangs. Je lui parlais constamment de ces gens que je trouvais merveilleux, de nos projets. Je l'encourageais à refaire les auditions une seconde année, je me déplaçais dans les écoles pour lui donner la réplique. Il avait finalement été accepté dans la mienne. J'étais très contente pour lui, emballée à l'idée de pouvoir partager avec lui mon petit coin de bonheur.

Il ne connaissait personne dans cette ville où il venait s'installer. J'y avais trouvé mes repères, mon quartier. Lorsqu'il m'a demandée de ne pas reprendre de bail avec mes amies que je voyais déjà tous les jours à l'école, pour aller vivre avec lui, au moins pour sa première année, j'ai accepté.

À la veille de son premier jour, il était insécure, plus encore que je ne l'étais à mon arrivée. Il me posait toutes sortes de questions: qui étaient mes préférés dans le groupe, à qui avais-je écrit le plus pendant les vacances d'été ...plus qu'à lui. Il s'inquiétait que je lui préfère la compagnie des gens de mon année. Il voulait me faire promettre de ne jamais sortir sans l'emmener avec moi, de l'inclure dans toutes mes activités sociales sans exception. Je lui répondais calmement, avec tendresse, mais je refusai de promettre en l'assurant que bien vite il aurait ses propres contacts et que ce serait lui qui sortirait sans moi.

Mais il ne voulait pas attendre, il voulait sauter les étapes, sauter le début, l'ajustement, les essais-erreurs. Il ne voulait rien rater et savoir à l'avance la réponse attendue par les professeurs, par les autres. Il était touchant dans son désir de plaire à tous et tout de suite. J'ai cru pouvoir lui épargner les moments de solitude que j'avais connus les premières semaines. J'organisais des fêtes à notre appartement, je l'amenais chez mes amies, je le présentais à tout le monde. Je passais beaucoup de temps à le rassurer. Je me sentais riche et pleine, avec tout à donner et rien à perdre.

«Ça» a commencé avec une nouvelle répartition des groupes. De ceux avec qui j'avais l'habitude de travailler, ceux avec qui j'avais fait la création en première année, aucun ne se trouvait dans mon nouveau groupe. J'étais la seule dans mon année à faire face à cette situation: tout le monde avait au moins un ancien partenaire de jeu dans son groupe. J'y ai vu le fruit du hasard, mon ami et nouveau coloc m'a trouvée bien naïve. Selon lui, il était clair qu'«on» avait voulu me déstabiliser, «on» m'avait volontairement isolée de ma gang pour me mettre à l'épreuve. J'avais eu de trop bons résultats dernièrement, cela avait sûrement dérangé «quelqu'un».

J'avais trouvé cette idée ...tirée par les cheveux: le responsable administratif avait mieux à faire que de se prêter à ce genre de manigance, et si vraiment quelqu'un avait eu l'intention de causer des difficultés supplémentaires aux étudiants, je n'aurais pas été la seule à en faire les frais. D'après moi, il n'y avait là rien à interpréter, rien à déchiffrer, le hasard avait parlé, voilà tout. Ce n'était pas un drame: j'allais simplement devoir développer de nouveaux rapports de confiance, de nouvelles complicités.

Ce que je fis. Et j'obtins à nouveau des résultats satisfaisants. Mais lors de la diffusion des résultats, alors que je recevais des félicitations, mon coloc vint m'avertir qu'il avait décelé, chez plusieurs personnes venues me féliciter, de l'hypocrisie, de la fausseté. Selon lui, ces sourires dissimulaient une grande jalousie. Sur le coup, je ne pus me retenir de rire et de le taquiner: il avait vraiment trop d'imagination, ces collègues n'avaient rien à m'envier, ils réussissaient tout aussi bien que moi et ...à moi ils avaient semblé sincères.

Blessé par mon rire, exaspéré par mes propos, mon ami s'était lancé dans une diatribe contre les enfants de hippies qui pensent que tout-le-monde-il-lé-fin, que tout-le-monde-il-lé-beau. Il m'avait traitée de Mère Thérésa qui se croit dans un univers de calinours et qui pense que l'amour peut tout. Il m'avait dit surtout que personne ne m'aimait autant que lui, que lui seul avait vraiment à coeur mes intérêts dans cette école, que je devais lui faire confiance et le laisser me protéger.

Je m'étais excusée d'avoir ridiculisé ses appréhensions et avais promis de me montrer plus prudente. Je le laissais me «protéger» s'il en ressentait le besoin. Je le laissais, quand il le désirait, se placer derrière moi lorsque j'échangais avec des gens de mon année, afin qu'il puisse faire de la traduction simultanée en me glissant à l'oreille le sens véritable, le sens caché des paroles qui m'étaient adressées. Les semaines passaient. Et parfois, il me semblait que cette petite voix dans mon oreille, je l'entendais même quand mon ami ne se tenait pas derrière moi. C'est-à-dire que je pouvais deviner ce qu'il aurait dit, ce qu'il aurait entendu derrière les mots de tel collègue ou ami.

J'éprouvais de plus en plus souvent un inconfort avec certaines personnes dont je doutais des intentions affichées. Petit à petit, je perdais mon insouciance et me m'étais à scruter les visages, les sourires, à la recherche de certains signes. Je dormais moins bien et la fatigue des longues journées de travail me rentrait dans le corps bien davantage. À l'approche de Noël, je me sentais excédée et lorsque je regardais autour de moi, il me semblait que je pouvais enfin le percevoir, ce décor, ces masques, cette fausseté dont mon ami parlait tant. Le soir, à la maison, je lui confiais mon malaise et lui s'en trouvait rassuré: j'étais en train de m'ouvrir les yeux.

J'eus un premier mauvais résultat. Mes amies les plus proches, qui étaient dans l'autre groupe, se montrèrent réconfortantes. Mon «gardien», lui, se montra plus vigilant que moi et m'avertit que ces amies m'avaient parlé avec condescendance, comme à une enfant. D'après lui, il n'y avait pas de respect dans leur douceur, seulement de l'attendrissement. Pour elle, je n'étais qu'une pôvre petite chose, lui seul m'estimait à ma juste valeur.

Je répondis avec froideur et détachement au support offert par mes amies. Le téléphone cessa de sonner. De mon côté, j'hésitais à appeler la gang pour sortir pendant les vacances de Noël. J'en parlai avec mon coloc qui me dit que selon lui c'était un bon test à faire: seuls ceux qui me méritaient vraiment prendraient de mes nouvelles. Très peu téléphonèrent, j'en voulu à tous les autres comme s'ils m'avaient gravement offensée.

Les cours reprirent et mon isolement devint une évidence. Et tous les jours, mon ami avait une phrase, une façon de me regarder en soupirant, en hochant la tête. Il me jetait des regards entendus lorsqu'il me voyait seule dans les corridors. Il avait raison au fond: lui seul se préoccupait de moi, lui seul comprenait ce que je vivais. J'avais l'impression d'enfin voir clair, tous m'avaient trahie sauf lui. Tout était faux autour de moi. Les dés étaient pipés. Il avait raison. Tout était noir et pourri du dedans. Nous étions les seuls à être authentiques, deux vivants perdus au milieu des ombres.

Nous étions trop passionnés, trop intenses, trop vrais. Et cela dérangeait. Il avait raison: je dérangeais les gens de l'école qui aimaient vivre dans le mensonge. Je me méfiais de tous à présent, même de ceux dont j'avais été si proche. Je perdais l'appétit, maigrissais à vue d'oeil, me levais le matin épuisée. Les mauvais résultats s'accumulèrent. J'interprétai ces notes dans la logique du complot que m'exposait mon ami qui savait tellement mieux, qui voyait tellement plus de choses que moi, la naïve. Il avait raison: même les profs étaient contre moi, jaloux de mon intelligence. Je confrontais ceux qui cherchaient à m'aider. Je ne savais plus si je devais suivre leurs directives ou faire le contraire de ce qu'ils me demandaient afin d'éviter de tomber dans le piège. J'échouai un cours.

Celle qui avait été ma meilleure amie à la fin de la première année vint me trouver pour dire qu'elle avait eu très peur après avoir vu une ambulance tourner le coin de ma rue. Elle avait craint que je me sois enlevée la vie. J'étais restée complètement abasourdie: certes les choses allaient mal, mais je n'en étais pas rendue là! Elle me confia alors qu'elle parlait régulièrement avec mon coloc qui l'avait avertie de ma dépression et de mes idées sombres. Il lui parlait de mes «problèmes» depuis le début de l'année. À elle et aux autres...

Depuis les premiers mois, il avait fait part à mes amies les plus proches de son inquiétude à mon endroit: ma joie de vivre était «fake», mon assurance était forcée, mon enthousiasme cachait un côté sombre et torturé, en fait je ne me sentais pas bien dans cette école et je songeais à partir.

Il avait travaillé des deux côtés de l'interaction, me rendant hyperattentive à des attitudes qu'il encourageait chez les gens de mon année. Il leur tenait des propos inquiétants, leur disait que 90% de ma personnalité était une invention de ma part, une parade, puis, ma réaction de retrait face à leur regards inquisiteurs ou fuyants leur confirmait que c'était vrai, quelque chose clochait avec moi. Lui venait me consoler, puis allait leur conseiller de me laisser de l'espace, le temps que je me «trouve».

Lorsque je tentai d'expliquer à mes amies ce qui m'était arrivé, cela sortit de ma bouche en menus détails, en petits exemples anecdotiques, sans vue d'ensemble. Je n'arrivais pas à décrire le mécanisme. On attendait que je nomme la faute, l'erreur, l'événement, mais il n'y avait pas UN événement, seulement de petites phrases, de petites phrases entendues à tous les jours pendant des mois. De la violence verbale? Non. Des cris, des menaces? Non. Alors comment expliquer le ravage accompli par ces petites phrases, le mal souterrain qui creuse lentement, discrètement, d'une semaine à l'autre, pendant des mois? J'allais de l'un à l'autre pour essayer de leur dire... quoi au juste. Je voulais qu'ils comprennent que c'était faux, que j'allais bien, et alors je m'embrouillais, cédais à la panique et éclatais en sanglots. Pas très convaincant...

Et la réaction de mes amis et collègues à mes propos ne faisait qu'exacerber mon désarroi. En effet, aucun de ceux que j'abordai pour me justifier ne manifesta de surprise, car mon ami, mon «âme soeur» les avait prévenus que j'étais au plus mal, que je devenais paranoïaque et que mes obsessions visaient ...sa personne. Selon la version qui circulait: pour mon bien, il avait pris le risque de mettre en péril notre amitié et avait avoué aux gens de l'école que depuis des années j'étais obsédée par lui, que je le voulais tout à moi, que j'étais possessive et contrôlante et qu'il ne savait plus quoi faire... D'après ses dires, c'était moi qui avait insisté pour vivre avec lui et qui avait voulu l'empêcher de se faire des amis en le suivant partout. Je ne supportais pas qu'il se soit fait une vie à lui, un monde à lui dans cette école, alors j'étais prête à raconter n'importe quoi sur son compte pour qu'on le rejette et qu'il me revienne. Après tout, il n'y avait qu'à me voir déambuler dans les corridors avec mes cernes et mon air hagard pour comprendre que ça n'allait pas.

Plus je cherchais à donner ma version des faits, plus je confirmais la sienne. Plus je me répandais en larmes et en plaintes, plus je donnais à voir ce côté sombre qu'il avait été jusque-là «seul à connaître». Des collègues venaient gentiment me proposer d'aller voir un psy, ils me parlaient d'un proche qui avait fait une tentative, d'un parent en dépression. Certains venaient me rappeler que l'école de théâtre était un programme difficile, qu'il fallait être en santé, que ce n'était pas fait pour tout le monde. Plus personne ne voulait travailler avec moi sur des projets de pièce pour l'été. Je pleurais de plus en plus, correspondait de mieux en mieux au «diagnostic» de la rumeur.

Mon coloc était de plus en plus populaire auprès de mes anciens amis. À la maison, je ne pouvais plus supporter de le voir, je me cachais. Un soir qu'il avait été particulièrement pénible, je m'enfermai dans la toilette pour fuir sa présence et je refusai de lui ouvrir. Le lendemain, il raconta que j'avais essayé de me suicider dans le bain, et que sans lui...

L'année précédente, j'avais été classée parmi les tragi-comique: même quand j'essayais de jouer du drame, irrésistiblement j'allais chercher le rire du public, c'était plus fort que moi, l'auto-dérision. J'étais née pour faire rire. Mais moins d'un an plus tard, ces mêmes professeurs venaient me rencontrer pour me dire qu'il était clair à me voir que j'étais un être sombre, tragique, et qu'il allait être très difficile pour moi de réussir les examens de comédie. D'ailleurs on n'avait toujours pas réussi à me caster, aucun rôle léger ou comique ne semblait convenir à mes traits tirés, à ma voix tremblotante. J'allais devoir faire un gros effort pour aller contre ma nature.

À entendre ce que tout le monde disait à l'école et qui était en accord avec ce que j'entendais à la maison, je commençai à douter de moi-même. Peut-être étais-je dépressive pour vraie, peut-être l'avais-je toujours été, peut-être n'avais-je pas été réellement heureuse avant l'arrivée de mon coloc, peut-être n'avais-je jamais eu de talent pour la comédie? Je me sentais très confuse et, sans toujours m'en rendre compte, je reprenais les propos de mon coloc, je reprenais ses mots, ses expressions, et me décrivais en ses termes. Ah tu sais moi... je suis tellement dramatique, on sait bien moi et mon côté sombre... Je n'avais plus de recul et ne me souvenais plus très bien de comment tout cela avait commencé.

De même les gens ne semblaient pas se souvenir de la personne que j'avais été auparavant. Comme si au fond il s'agissait toujours d'une «première impression»: on juge ce qu'on a sous les yeux, on imagine l'ensemble d'une personne, l'essence d'un être, à partir de ce qu'il donne à voir dans l'instant.

J'échouai ma performance de jeu. On me montra la porte. Je fus obligée de quitter cette vie que je m'étais bâtie, de quitter mes amies, mes profs, mon appartement, les coins de la ville que j'aimais, pour tenter de tout recommencer ailleurs. Mon «ami» se dévoua pour m'aider pendant le déménagement.

J'eus une dernière grande conversation avec lui. Maintenant que tout était accompli, il pouvait me dévoiler les raisons de son agissement. Je fus frappée par l'aisance avec laquelle il répondit à mes questions. C'est qu'il s'était déjà posé ces questions. Il avait déjà trouvé pour lui-même une justification à ses actes.

Il était venu dans cette ville pour recommencer à neuf, se faire une nouvelle vie avec une nouvelle personnalité. Il croyait cela, que l'on pouvait changer de personnalité. C'était possible pour lui ici, seulement voilà, je le connaissais d'avant et le connaissais trop bien. Je le ramenais en arrière, par mes souvenirs, mes anecdotes. Moi seule ici connaissais ses erreurs de jeunesse, ses passions, ses faiblesses. Il était profondément affecté par le moindre de mes commentaires, par mon jugement. J'avais un trop grand pouvoir sur lui, et sur les autres également puisque mon avis était écouté. Il avait très vite compris que ma présence était une menace et qu'il fallait que je parte avant que je puisse influencer l'image que les autres se feraient de lui. Il fallait que personne ne me croit, il fallait que je disparaisse. C'était lui ou moi, il n'avait pas eu le choix.

Il avait répété cela à plusieurs reprises: c'était toi ou moi. Pour lui les choses étaient simples. Il avait pris conscience de sa réalité après avoir déménagé avec moi et avait pris une décision rationnelle: sauver sa peau.

Il espérait bien que je tire une leçon de tout ceci. La vie était une jungle. La vie était un jeu d'échecs et si je n'avais jamais voulu apprendre à jouer, je ne pouvais m'en prendre qu'à moi-même.

Mais il ne s'inquiétait pas pour moi, j'allais m'en remettre: j'étais tellement forte.

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