Il est arrivé à Pierre Foglia d'employer une telle dose d'ironie dans ces chroniques qu'il en devenait difficile de cerner sa position sur le sujet traité. Je pense entre autres à l'un de ses textes sur les environnementalistes. Plusieurs lecteurs se laissaient berner, ça suscitaient des réactions, un brassage d'idée. En lisant ses textes sur le bourreau (Turcotte, les nazis), j'ai cru d'abord qu'il s'agissait de cela. J'ai cru qu'il s'agissait d'une posture ironique, d'un second degré ayant pour but de faire réagir. Je me suis trompée.
Foglia endosse (au premier degré) une pensée qui semble faire retour ces dernières années et qui, selon Charlotte Lacoste (Séductions du bourreau) et d'autres (Terestchenko), serait une déformation de la formule de Arendt sur la banalité du mal. Si je devais résumer cette pensée en une phrase: tous les bourreaux sont des hommes ordinaires, donc nous sommes tous des bourreaux.
Je reprends ici l'extrait d'un entretien avec Arendt déjà cité par Amélie Paquet sur son mur: « Et je considère comme tout aussi intolérable le récent bavardage sur l'«Eichmann au fond de nous», comme si chacun, ne serait-ce que parce qu'il est homme, recelait inéluctablement un «Eichmann» en lui.... (p.1414 dans le Quarto»
J'aime beaucoup le travail de M.Foglia. Il m'est rarement arrivé de ne pas être d'accord avec lui. Aussi, je me suis permis de lui écrire pour lui signaler ce qui m'apparaît comme un danger de confusion: la banalité du mal ne fait pas automatiquement de tout homme un bourreau, la banalité du mal ne condamne pas à l'avance tout individu quoi qu'il ait fait. À lire sa réponse, on aurait dit que je venais de déclarer que les sympathisants nazis étaient tous des malades mentaux exceptionnellement inhumains et non des pères de famille. Comme s'il n'y avait que deux postures possibles et qu'en refusant de faire du bourreau la norme, je me plaçais nécessairement dans le camp de ceux qui rejettent le bourreau hors de l'humanité.
Mon but en écrivant un courriel à Foglia n'était certes pas de condamner qui que ce soit, de me faire juge d'un crime, mais d'attirer l'attention sur le fait que, de plus en plus, le bourreau vole la vedette, tant dans la littérature contemporaine sur la Shoah que dans la couverture médiatique des crimes passionnels.
À l'occasion de l'affaire Cantat-Mouawad, j'ai exprimé une opinion (Voir Pour l'homme fort et Séduction du bourreau?) En gros: j'aurais aimé voir le spectacle avec Cantat, j'aurais aimé pouvoir me faire une idée de la proposition artistique de Mouawad menée à terme; cela dit, je m'inquiète de la fascination qu'exerce la figure du bourreau dans notre société actuelle, quand cette fascination paraît épaissir l'ombre qui recouvre les victimes et surtout ceux qui ne sont pas passés à l'acte.) Ici encore, avec l'affaire Turcotte, je manifeste le désir d'entendre parler davantage de ceux qui ne tuent pas femme et enfant, de ceux qui même en dépression, même décompensés, même effondrés sous les coups du malheur ne recourent pas à la violence. Si le but est de «comprendre» le «mal» pour mieux l'éviter, alors il me semble que les cas de ceux qui ont su l'éviter, justement, devraient être étudiés. Et si les cas de non violence dans des conditions difficiles (voire extrêmes) sont si rares, si exceptionnels (ce dont je doute un peu), alors ils devraient retenir l'attention des médias autant que les cas des bourreaux.
(Quand je demande à ma soeur pourquoi elle a tellement honte de sa maladie, elle me dit que dans les journaux, on entend seulement parler des schizophrènes qui découpent leurs parents en morceaux, jamais de ceux qui subissent cette maladie toute leur vie sans jamais faire de mal à personne. Certes, la responsabilité criminelle de l'individu qui souffre de troubles mentaux, c'est une tout autre question, mais un constat revient: on ne s'intéresse pas assez à ceux qui réussissent à ne pas devenir des «monstres» malgré tout le mal que la vie leur a fait.)
Foglia me dit d'aller lire Primo Levi, il me renvoie aux témoins.
Levi, Antelme, Delbo et les autres ont accordé une place non négligeable dans leurs oeuvres aux rares gestes de solidarité et de bienveillance qui ont su persister dans l'enfer concentrationnaire. Que de tels gestes aient pu exister dans les camps, dans les wagons, dans les villes occupées, voilà ce qui me fascine moi. Et ce qui me laisse perplexe, c'est de constater le peu d'intérêt que suscitent ces gestes qui sauvent des vies, le bout de pain lancé au-dessus du mur...
Bien sûr que nous pourrions être des bourreaux, mais nous pourrions aussi être ce paysan anonyme qui lance un pain au-dessus du mur du camp, nous pourrions être cet homme détruit qui ne détruit rien, cet être bafoué qui ne tue personne, et il m'apparaît très important de garder cette possibilité ouverte. Tant que l'acte n'est pas posé, rien n'est encore joué. L'humain recèle un potentiel de violence, mais il n'est pas pour autant un bourreau d'emblée, à l'avance. Il n'est pas un bourreau simplement parce qu'il pourrait le devenir. Et ce n'est pas toujours clair dans le texte de Foglia.
Il faudrait souligner aussi qu'entre dire à quelqu'un «Je vais te tuer» et le faire, il y a une différence énorme. Ce n'est pas parce que nous avons tous déjà souhaité la mort de quelqu'un (celle de Ben Laden semble en réjouir plus d'un) que nous sommes tous des bourreaux. Entre le penser et le faire, il y a tout un monde ,et c'est dans cet écart que s'ouvrent des possibilités, dont celle de tenter par tous les moyens de ne pas devenir un bourreau.
Si la lecture des témoins de la Shoah m'a appris quelque chose, c'est que c'est tout un travail que de ne pas devenir bourreau dans des conditions extrêmes. C'est un travail de tous les instants, pour ne pas voler, pour ne pas frapper, pour ne pas tuer. Et il me semble qu'on risque de passer à côté de cette possibilité d'intervention, de la possibilité de l'acte et donc de l'individu, et qu'on risque comme société d'abandonner la partie si on se dit qu'au fond c'est inévitable, que c'est là, toujours déjà là, en nous comme en tout le monde, et qu'il n'y a rien à faire, que c'est le contexte sociohistorique qui décide, que c'est la vie qui décide.
Commentaires (sur facebook)
JB
Mâ
Allo JB. Je suis tout à fait pour le questionnement, pour qu'on se demande ...et moi, qu'est-ce que j'aurais fait à leur place? Mais j'ai l'impression que Foglia ne fait pas que soulever la question: il donne une réponse. Je suis un homme ordinaire, donc je suis comme Turcotte. (Le bourreau est un gars ordinaire donc les gars ordinaires sont des bourreaux, etc.) Alors qu'il me semble qu'on ne peut pas répondre à la question, pas avant de poser ou non le geste de violence. On ne peut jamais savoir pour sûr avant d'être placé dans la même situation. En tout cas moi je pense que personne ne sait à l'avance ce qu'il ferait dans des conditions extrêmes (les camps). Bref, ce n'est pas la question de Foglia qui pose problème pour moi (bien au contraire), c'est l'assurance dans la réponse, la certitude dans la spéculation.
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