(J'emprunte le titre de Charlotte Lacoste)
Dernièrement, quelqu’un a qualifié ce blogue de forum public.
Pff... combien de gens ont déjà lu un texte sur mon blog : dix, vingt personnes? Combien de gens le suivent assidument : cinq? sept personnes? Pour le forum public, on repassera… C’est bien parce que je sais que je m’adresse à un lectorat très réduit que je me permets d’exprimer une opinion sur un sujet d’actualité.
Qui dit opinion dit lecture non savante, sans compétence. Je vais tout de même essayer de situer mon propos dans une sphère de pensée qui m’est familière, en évitant donc les questions portant directement sur la loi canadienne (l’interdiction de séjour dans les dix années suivant le crime, les critères permettant l’exception, etc.).
Le droit légal de Cantat de venir au Canada, c’est une chose, le droit du créateur de mettre ce qu’il veut et qui il veut dans son spectacle, c’est une toute autre question.
Posons l’évidence : je ne vais pas au théâtre pour les bons sentiments. Je n’attends pas de l’art qu’il me fasse la leçon. Je ne vais pas au spectacle pour applaudir.
Il y a moyen je crois de réagir sans interdire. Du moins dans notre société. Il est permis au Québec de prendre position publiquement, de contester, de manifester sa désapprobation, de huer même au besoin. Il est possible donc de refuser sans pour autant avoir recours à la censure.
Il est permis de ne pas acheter de billet. Il est aussi permis d’acheter le billet, de prendre connaissance de la proposition de l’artiste avant de se prononcer. J’aurais aimé avoir la chance de recevoir cette proposition artistique, dans son ensemble et dans son aboutissement, avant de m’en faire une opinion.
Cette proposition m’aurait probablement dérangée*, pour une raison en particulier, mais c’est un risque que j’aurais assumé en achetant le billet, c’est le risque à prendre avec l’art.
*M'aurait dérangée, interpelée, provoquée, stimulée, aurait alimenté ma réflexion...
***
Au cas où ça intéresserait quelqu’un, j’élabore sur ce qui, je crois, m’aurait dérangée dans ce spectacle (que je dois me contenter d’imaginer!). Cette spéculation participe d’une réflexion plus large sur la figure du bourreau dans la littérature contemporaine que je développe dans le cadre d’une recherche postdoctorale.
À lire ce qui s’écrit ces dernières semaines sur l’affaire Mouawad-Cantat, je m’interroge sur la tendance à associer pardon et identification (moi c’est lui, lui c’est moi). Je m’étonne du fait que dans le discours de plusieurs personnes, prendre position pour la réhabilitation implique de s’attribuer les actes de l’autre, sur un mode conditionnel, potentiel : ça pourrait être moi.
Je cite un passage du texte que Wajdi Mouawad adresse à sa fille :
«En tout point. Il aurait pu être mon frère. J'aurais pu être lui. Et si c'est mon frère qui te tue, malgré la chute et le désastre, je me refuse, pour ma part, le droit de prononcer les mots de Caïn; et si je suis moi-même ton propre assassin, je ne voudrais pas être jeté aux orties des humains. Mon fardeau serait infini, mais si je décide de vivre et de faire face à ma propre horreur alors la vie, toute la vie devrait m'être accordée.»
Je m’étonne devant l’individu qui situe le bourreau du côté de l’étrangeté radicale, de la bibitte, de l’inhumain. Mais je m’étonne aussi devant l’individu qui place le bourreau en miroir, en double, en égal.
Ne connaissant pas grand-chose à la violence conjugale, je change d’échelle et me rabats sur ce que je connais un peu mieux, la violence collective. Les camps, les massacres, la guerre.
Rappel (schématisé++) sur l’évolution des représentations bourreau/victime en Occident.
Années 40 et 50, l’après-guerre = simplification, manichéisme, les héros et les monstres, le film d’action embrase les foules : les gentils et les méchants. Identification au symbole national : l’armée, De Gaulle.
Fin des années 60, 70 = remise en cause des stéréotypes et des lieux communs, place au doute, à l’anti-héros, à la zone grise. Identification à la figure du collabo, du bandit.
Années 80, 90 = banalisation, la Shoah devient kitsch : s’émouvoir à défaut de comprendre.
Années 2000 = relativisation excessive (?) pouvant (peut-être) conduire à la confusion.
La parole des témoins de l’horreur a mis du temps à nous parvenir. On ne voulait rien entendre, rien savoir de ces témoins et de cet univers qu’ils nous révélaient, un monde de zones grises où le bourreau est humain, où la victime doit souvent se compromettre pour survivre. Des écrivains ont osé pendant les années 70 placer sur la scène de l’Histoire la figure du collabo et celle du kapo.
La zone grise est précieuse. L'ambiguïté est précieuse. Le doute est précieux. Mais il me semble qu’il y a dérive lorsqu’on oublie que les témoins nous ont aussi parlé de l’individu, et non seulement de la masse et de sa banalité, de la banalité du mal. Les témoins des camps ont parlé d’un tel qui avait choisit de partager son pain, d’un autre qui n’avait pu abandonner derrière lui le poids du mourant. Ils nous ont raconté des histoires de trahison et de lâcheté, mais ils nous ont aussi raconté la solidarité, la fidélité et la compassion. Ils nous ont dit surtout que chacun réagit différemment dans des conditions extrêmes. Et qu'on ne sait pas. On ne sait pas avant comment on va réagir. On ne se connaît pas avant. On se découvre collabo ou résistant. On se découvre prêt à se sacrifier ou à se faire kapo. On se découvre tueur.
Je me demande comment ils savent, ceux qui affirment qu’en des circonstances semblables ils auraient «fait pareil». Peut-être ont-ils eu déjà l’occasion de se connaître, peut-être que par le passé ils ont agi, ou n'ont pas agi, et que maintenant ils savent… Mais j’ai l’impression qu’il y a là autre chose.
J’ai l’impression que pour une majorité de gens, s’identifier au bourreau donne moins froid dans le dos que s’identifier à la victime. J’en vois tant se creuser la tête, faire de rares efforts d’imagination pour tenter de se mettre à la place de celui qui a frappé (à quoi pensait-il? que ressentait-il? etc.) et j’en entends très peu manifester la même curiosité concernant ce qui se passait dans la tête de la personne frappée (à quel moment a-t-elle compris que cette fois il n’allait pas s’arrêter? a-t-elle été surprise? a-t-elle eu le temps de savoir qu’elle allait mourir?).
Je m’interroge sur ce qui m’apparaît comme une tendance dominante à se placer du côté du plus fort, de celui qui a usé de son pouvoir sur l’autre et a survécu à l’horreur.
Je pense parfois que rien n’est plus valorisé désormais dans la culture populaire que la survie. Sur une île déserte ou enfermé dans un loft, dans un groupe, au travail, à l’école, il faut être prêt à tout faire pour supplanter les autres, tous les moyens sont bons pour être le dernier à tenir debout. Il faut être à tout prix ce survivor dont on fait parfois un exemple de résilience.
C’est pourquoi je pense que l’identification au bourreau est peut-être un excellent exutoire, un moyen de laisser sortir un peu de la frustration accumulée. Il y a sans doute une certaine forme de plaisir ou du moins de soulagement à s’imaginer exploser, péter un plomb, laisser la rage déferler. Je pense qu’il y a un gain à s’imaginer tueur et qu’il est beaucoup moins satisfaisant de s’attribuer potentiellement la terreur, la stupeur et l’impuissance de la victime.
Il me semble en tout cas que les ça aurait pu être moi se font plus rares à propos de la personne demeurée sur le tapis.
***
Sur un plan plus général, faudra qu’on m’explique un truc légal, ce qu’on entend par «passionnel» dans le cas d’un meurtre, car je ne suis pas sûre de comprendre. Si on dit que le meurtre se distingue de l’exécution (ordonnée par l’État) et du geste du soldat dans le cadre d’un conflit armé (j’ai bien dit «si»), en quoi le meurtre peut-il être non passionnel?
Et surtout, en quoi le meurtre entre gens qui se connaissent est-il moins grave que le meurtre entre étrangers? Si mon conjoint m’attaque ou si j’attaque mon conjoint, en quoi est-ce moins un crime que si j’attaque quelqu’un dans la rue ? Je comprends et ne comprends pas.
J’en parlais avec un ami récemment. Imagine que tu sors avec une fille. Vous habitez ensemble. Tu la trompes. Ou elle pense que tu la trompes. Elle perd les pédales et un soir que tu écoutes la télé ou que tu lis un livre dans ton lit, elle se met à te varger dessus, probablement pas avec ses poings (ici, oui, la différence des sexes) mais avec le premier objet qu’elle aura trouvé dans la pièce (=c’est non prémédité). Ton cerveau heurte la boîte crânienne et se met à saigner, hémorragie cérébrale, tu ne te réveilles pas. On conclut au meurtre passionnel. Elle en prend pour moins longtemps que si c’était une étrangère qui s’était mise à te frapper dans la rue, à te lancer des bouteilles de bières dans un bar par exemple.
Je comprends et ne comprends pas, parce qu’il me semble que l’on est tellement plus vulnérable chez soi, enfermé entre quatre murs avec l’être aimé, sans témoin, sans personne pour donner l’alerte, pour venir à notre secours. Il me semble qu’on est tellement moins sur ses gardes dans l’intimité, tellement moins prêt à faire face, et à survivre.
Moi, je vote pour le forum public pour que ta voix résonne haut et fort partout. Tu brilles.
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