jeudi 5 mai 2011

Sélection naturelle

(29 avril 2011)

Je pleure toujours au même endroit dans Les triplettes de Belleville.

Quand je vois cette grand-mère traverser l'océan en pédalo, pour aller à la rescousse de son petit-fils. Chaque fois je me dis que c'est ça, que c'est exactement ça, pour moi, aimer quelqu'un.

C'est ce que je suis prête à faire pour ceux que j'aime.
L'océan en pédalo.

De Ste-Thérèse jusqu'à l'hôpital de Sept-Iles, au chevet de ma soeur: d'un seul grand élan. Ma grand-mère, dans la direction inverse, 1000 km en bus pour revoir ses trésors: une vague que rien n'arrête. Sinon la mort, quelques jours plus tard.

J'ai appris à aimer en observant ma mère aimer mon père, aimer ses frères, ses amies, et surtout ma soeur.

Ma mère disait que ma soeur était sans malice, sans calcul, qu'elle avait l'intelligence du coeur. Ma mère avait une foi absolue en son intégrité et sa bienveillance et je lui ai donné raison.

Elle se serait fait mettre en pièces pour ma soeur. Littéralement.

C'était quelque chose qui se sentait autour d'elles, qui était là constamment, comme une tension amoureuse dans la pièce, le fauve prêt à bondir. Là aussi j'ai repris le flambeau.

Très rarement je me suis senti l'objet d'une pareille tension.

C'est arrivé pendant la soutenance...


elle s'était assise en première rangée, désolée de ne pouvoir se tenir plus près, à mes côtés

elle se tenait sur le bout de la chaise et l'on sentait l'effort qu'elle faisait pour ne pas se projeter en avant, entre eux et moi

elle n'avait pas lu la thèse pourtant, n'avait aucune idée de ce que j'allais présenter, de la valeur objective de mon travail, mais elle était convaincue de savoir, elle, ce que je méritais

elle était vendue d'avance, d'une partialité magnifique
elle savait sans savoir

elle ne connaissait pas mon travail, mais me connaissait moi

à ce moment là, elle savait
pour l'intelligence du coeur

pendant l'épreuve je fuyais ce regard qui allait sans relâche d'eux à moi, je ne pouvais me laisser distraire et lui consacrer de l'attention, je ne pouvais me permettre de me sentir coupable de l'angoisse que je lui causais

dans les heures qui ont suivi, j'ai été désolée de l'avoir mise dans un état pareil

sur le coup, c'était un mauvais souvenir donc, mais avec le temps, le tableau a pris une autre couleur, une autre saveur: l'inconscient n'a pas de scrupule

et maintenant je m'accroche à ce souvenir
à travers lequel j'ai l'impression de pouvoir faire l'expérience

de pouvoir me rapprocher du moins de comment ma soeur se sentait en présence de ma mère
de pouvoir mieux comprendre aussi ce qu'elle a perdu avec sa mort et ce qu'elle s'est redonné dans la folie

***

en moins de deux mois, j'ai perdu les quatre personnes les plus présentes dans ma vie, j'aurais trouvé terrible d'en perdre une seule

je perds mon logement, je perds mes économies, je retourne quinze ans en arrière, à charge, mineure

on me dit que c'est bien dommage
on me dit aussi que j'aurais mieux fait de me taire

on sait que je vais finir par remonter la pente, par me refaire, je finis toujours par m'en sortir, pas vrai
pas vrai

plus que le reste, mes écrits me condamnent
parce qu'on me voit dans la maîtrise, on me croit dans le calcul
parce qu'on me voit calme, on me croit froide
parce qu'on connaît ma force, on me croit dure

je n'ai jamais eu l'air de quelqu'un qui avait besoin d'être défendue
je ne suscite pas l'empathie

ce n'est pas un talent
ce n'est pas quelque chose qui s'apprend
c'est quelque chose qu'on a ou qu'on a pas
une surface de projection

le monde est une jungle de miroirs

peut-être est-il plus naturel de se reconnaître dans l'inconstance

peut-être est-il plus facile de s'identifier à celui qui a lâché les rênes qu'à celle qui a tenu bon

le monde est une jungle de miroirs et malheur à celui qui ne renvoie pas d'image

l'être qui n'a ni la capacité de survivre seul
ni la capacité de susciter l'empathie
succombe à une sélection naturelle

il n'a plus qu'à disparaître

1 commentaire:

  1. Doucement ma belle. Tu n'es ni dure, ni calculatrice, non plus ton écriture. À toutes les fois que je te lis, j'ai l'impression d'émotions à l'état brut tellement tu trouves toujours les mots justes. Te refaire, oui sans aucun doute. Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir. Tu en sais quelque chose.

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