La première fois qu’on m’a traitée de «Kawich», j’ai tenu à savoir ce que ça voulait dire. Personne ne savait. Ceux qui me criaient ce mot pensant insulter une Innue (ceux qui ne me reconnaissaient pas un statut de Blanche) n’avaient pas la moindre idée de son sens, de son origine, de son histoire. Je me souviens avoir pensé que c’était de cette ignorance que le mot tenait son pouvoir destructeur, que cela en faisait un mot magique, performant en lui-même, comme un rituel, une malédiction.
Quelques années plus tard, un professeur a lu en classe la lettre de menaces que venait de recevoir sa sœur journaliste. Le mot «jupe» revenait toutes les deux lignes : «Vous autres, les jupes… tu n’es qu’une sale jupe… comme toutes les autres jupes…». Dévié de son sens premier, le mot devenait, pour l’auteur de la lettre, la pire insulte possible, et sa meilleure béquille, intervenant chaque fois qu’il était à court d’argument, chaque fois que rien ne pouvait justifier sa haine. Un mot venait colmater la brèche. J’ai commencé à saisir ce qu’était la misogynie à partir de ce mot, en observant l’usage particulier qui en était fait dans le texte. De même, j’ai commencé à comprendre l’efficacité de la propagande nazie à partir du mot «Stück». J’ai voulu comprendre comment les mots deviennent des outils du mal.
Il ne faut pas avoir peur des mots. Il faut les saisir par la chair, acoustique et graphique, il faut bien étaler le signifiant sur la table, il faut l’étudier et l’analyser, l’ouvrir et le décortiquer, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une coquille vide qui ne fera plus jamais de mal à personne.
Ce travail doit être fait, non pas au nom de la liberté d’expression, mais par devoir d’expression. Je ne pense pas qu’un professeur reçoive une carte blanche en entrant dans sa classe lui donnant le droit de parler de tout et n’importe quoi devant un auditoire contraint. Utiliser les mêmes arguments que les radio-poubelles pour défendre notre travail, c’est rater la cible. Ce n’est pas notre liberté, c’est notre devoir, un devoir éthique qui exige plus que jamais une grande rigueur (éduquer n’est pas enrôler).
Après des années d’enseignement et de recherche, je suis maintenant convaincue que le tabou sacralise et que les noms de la haine doivent être convoqués dans les lieux d’enseignement afin d’y être dépossédés de leur puissance, privés de leur performance, de leur magie. C’est pourquoi, tant qu’on ne viendra pas m’arrêter ou m’assassiner, je vais continuer de faire lire des textes misogynes dans mes cours de féminisme, de citer Mein Kampf pour déboulonner Hitler et d’attaquer le mot «nègre» pour combattre le racisme.
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