C’était mon groupe préféré, le plus dynamique, plein de grandes gueules sympathiques.
Le cours allait commencé, je demandai le silence, tout le monde vit mon geste sauf un grand gars à l’arrière, c’est pourquoi on entendit ce qu’il disait à son ami : « Hey merci, t’es mon nègre!».
J’ai tout lâché et j’ai couru vers le fond de la classe comme si des coups venaient d’y être donnés: « Est-ce que j’ai bien entendu? L’as-tu vraiment traité de nègre?» Les deux étudiants m’ont regardée arriver sur mes grands chevaux, ils ont éclaté de rire.
- Wôooo madame, c’est pas ça, vous n’avez pas compris, c’était un compliment. Je lui ai dit qu’il était mon nègre pour le remercier, parce qu’il m’a rendu service.
- Un service? Il t’a servi ...comme un nègre, c’est ça la comparaison que tu fais?!
J’étais de plus en plus en colère. Les gars secouaient la tête d’un air découragé. Ils ont appelé en renfort d’autres gens de la classe, des amis qui savent mieux dire : «Explique-lui, toi, elle comprend pas.»
- Madame, quand nous disons ce mot, ça ne veut pas dire la même chose, ça devient une qualité, ça veut dire que tu es un bon nègre, une bonne personne sur qui on peut compter.
- Vous changez la connotation du mot?
- Oui.
- Vous l’inversez complètement?
- Oui, c’est ça, ça veut dire le contraire, donc c’est correct.
Je levai les bras au ciel en retournant à l’avant de la classe. Le cours devait commencer, mais j’étais tellement troublée que c’est à tout le groupe que j’ai demandé : «Mais comment suis-je censée savoir, moi, si vous êtes en train d’insulter un autre étudiant ou de le complimenter? Il faut que je devine? »
- Ben ça dépend qui le dit, Madame. Si c’est un jeune, c’est moins grave que si c’est un vieux.
- Pis si c’est un Black, c’est correct.
- Les Arabes aussi, ils peuvent le dire.
- Mais ça dépend quels Arabes.
- L’important, c’est surtout à qui tu le dis.
- Pis comment tu le dis…
On aurait pu croire que la situation était en train de dégénérer solide, mais à part moi qui était encore un peu crinquée, tout le monde était détendu. Ça jasait relaxe. Ça rigolait. Ça s’interpelait.
-Toi, tu passes pour Blanc, hein?
- Au Maroc, je suis Blanc, mais ici, non, pas en été.
-Attends, mets ton bras à côté du mien…
J’ai redemandé le silence.
- Écoutez. Je sais que chaque génération ressent le besoin de s’approprier le langage, de changer les usages pour se créer des signes d’appartenance. Je comprends que, pour plusieurs d’entre vous, ce mot occupe une fonction particulière qui n’est pas celle qu’il occupe pour moi. Et en littérature, on ne s’en tient pas à la convention collective de la langue : on se permet de sortir du dictionnaire. Alors, je vais devoir réfléchir à la question. En attendant, pour le moment, parce que vous êtes dans mon cours, parce que je suis responsable de ce qui se dit dans ma salle de classe, je vais vous demander de ne plus employer ce mot pour vous désigner entre vous. Pas dans mon cours en tout cas. Vous êtes tous assez intelligents et cultivés pour avoir d’autres mots en réserve. Je vous fais confiance.
- Mais madame, moi, je le dis sans y penser…
- Eh bien, ce sera l’occasion d’y penser, justement, dans ce cours où il sera question du colonialisme, de l’esclavage et de l’eugénisme nazi. Vous allez devoir y penser, lorsque nous lirons des textes qui emploient ce mot avec une connotation très nettement péjorative. Vous verrez à quels violences ce mot est associé, à quelles haines, à quelles injustices. Pis après, ben… peut-être que ça va vous tenter d’en choisir un autre comme signe d’appartenance générationnelle, hein? Peut-être un mot qui n’est associé aux pires moments dans l’histoire de l’humanité, ok gang?
Les étudiants avaient ri, accepté la règle, dans la bonne humeur. La session avait continué. Quelques semaines plus tard, j’étais revenue sur la question.
- J’ai eu le temps de réfléchir sur votre usage du mot «nègre» là, en tant que compliment. J’ai fait des lectures aussi. Saviez-vous qu’il existe un courant littéraire de la négritude? Des écrivains noirs ont employé le mot «nègre», sans que cela soit une insulte.
- C’est comme nous, alors!
- Je n’en suis pas sûre. On parle ici d’un travail de réappropriation de l’identité noire, dans un contexte de décolonisation. La valorisation du «nègre» rend compte de la dévalorisation que le mot a opéré pendant des siècles. On cherche à réhumaniser un mot qui a servi à déshumaniser.
- Je ne comprends pas.
- Ce que je veux dire, c’est que, dans ces textes, le mot est très important, il reste chargé politiquement, ce n’est jamais employé à la légère, pour dire : «hey, merci de m’avoir prêté tes notes de cours». Chez ces écrivains, le mot «nègre» est lié au droit d’exister, ça ne veut pas juste dire «t’es cool». La littérature de la négritude ne banalise pas le mot comme je crois que vous le faites. Ce n’est pas la même chose.
- Ouain, ok.
- Alors voilà ce que je vous propose. Dans ce cours, quand nous employons le mot «nègre», nous tenons compte de l’histoire de ce mot, de son utilisation dans le discours haineux, par les groupes racistes, tout comme de sa réappropriation par les mouvements de décolonisation. Donc, vous pouvez distinguer les différents usages du mot, vous pouvez utiliser différentes connotations, mais vous ne pouvez jamais utiliser ce mot sans lui donner son poids, vous ne pouvez pas l’employer comme si ça ne voulait rien dire. Jamais dans mon cours. Peu importe la couleur de votre peau, à l’hiver ou à l’été.
- Deal!
Cela fait 5-6 ans déjà que ces échanges ont eu lieu. Je n’ai jamais oublié les discussions que j’ai eu avec ces étudiants qui m’ont fait avancer. Ce sont eux qui m’ont donné l’idée de faire des débats en classe sur l’usage du mot «nègre» dans Speak White. Ce sont eux qui m’ont convaincu de la nécessité de parler de Toni Morrison au niveau collégial, de James Baldwin aussi. Ils m’ont donné un élan pour ouvrir des portes que je tente à présent de garder ouvertes.
Vous me voyez venir : je me demande si cette rencontre entre eux et moi serait encore possible aujourd’hui, ou si, au premier «nègre» sorti en classe, de la bouche de l’étudiant ou de celle du professeur, tout aurait été fini, aboli, éjecté, réduit au silence. Leur parole et la mienne.
Jamais, à l’époque, il ne me serait venu à l’idée de faire appel à une autorité quelconque pour décider de ce qui pouvait être dit ou pas dans ma salle de classe. Et jamais les étudiants ne m’ont menacée de faire intervenir une instance extérieure pour défendre leur liberté d’expression ou leurs droits. Le dialogue était ouvert.
Le dialogue était ouvert mais, ultimement, c’était ma décision. J’étais responsable de ce qui se passait dans mon cours, c’est-à-dire que c’était à moi de trouver une solution qui soit à la fois fonctionnelle et éthique. Je leur ai proposé un rapport à la langue qu’ils ont accepté, cette entente ne concernait que notre relation pédagogique, circonscrite dans le temps et dans l’espace. Et cela a été possible, parce qu’ils me faisaient confiance.
Ils me faisaient confiance et je le leur rendais. Si ce rapport de confiance n’avait pas été là, si j’avais douté de leurs intentions, s’ils avaient douté des siennes, la situation aurait pu être très différente, et c’est tout le cours, ses thèmes et ses corpus, qui aurait pu être empêché.
***
Corpus féministe en littérature québécoise. Table ronde. Discussion à propos de l’évolution des archétypes. Comparez les deux affirmations suivantes : « Nécessairement putain », « Ni vierge, ni mère, ni putain ».
Il y a la question à laquelle on s’attend, qui revient d'une session à l'autre: « Est-ce France Théoret est misogyne? Est-ce que Josée Yvon insulte les femmes? » C’est la même confusion à tous les coups, du moment qu’ils lisent «putain», «chienne», «salope» ou «sorcière»… Iels ont du mal à saisir la réappropriation du discours haineux par les féministes, c’est normal. Il faut bien expliquer, dans le calme.
Ce qui est nouveau, cette année, ce sont les questions en privé des élèves inquiets :
- Pendant l’évaluation, est-ce que j’ai le droit de dire «putain», quand je parle de l’archétype de la putain?
- Oui, bien sûr, c’est le nom de l’archétype. J’ai dit le mot plein de fois pendant le cours sur la révolution féministe au Québec.
- Ok, j’ai compris pourquoi la féministe le disait, mais est-ce moi j’ai le droit de le dire?
- Pourquoi tu n’aurais pas le droit de le dire? Parce que tu es un étudiant?
- Non, parce que je suis un homme.
- Ahhhh…
- Si c’est une étudiante qui le dit, on va savoir que c’est féministe. Si c’est moi qui le dis, on va croire que je suis misogyne.
- Non, si tu donnes un cadre clair à ton propos et que tu donnes tes références, on va comprendre que tu n’endosses pas un discours misogyne.
- Ouain, mais je suis pas toujours clair quand je parle. J’aimerais mieux faire un exposé individuel, juste avec vous plutôt que de discuter devant le groupe. Je ne veux pas avoir de problèmes avec les autres. S.V.P. madame…
Des bonnes intentions et de la peur. Beaucoup de peur. Un repli hors de la sphère publique, hors du collectif. Peut-on juste en parler seul à seul, à l'abri?
Les murs de la classe semblent plus poreux. Le rapport de confiance est plus difficile à établir, comme si les élèves sentaient que les profs ne sont plus capitaines de leur navire, comme s’ils sentaient que maintenant ça va se décider ailleurs.
N’empêche, je continue d’intervenir dans mes groupes, parce que, oui, on me laisse encore le faire.
« On ne se rencontre pas du tout cette année, et il y a certains d’entre vous que je n’ai jamais vus (les «caméras éteintes»). Mais dans votre dossier scolaire, il y a une photo. J’ai accès à cette photo ainsi qu’à votre prénom. À partir de ces éléments, je pourrais être tentée de déterminer votre genre, votre identité sexuelle. Je pourrais même, un coup parti, décider en fonction de ces éléments de qui a le droit de dire certains mots dans ma classe, des mots utilisés par le discours misogyne.
Allons plus loin. Je pourrais demander à tout le monde d’allumer sa caméra et de bien se mettre dans la lumière, afin que je puisse voir la couleur de votre peau et déterminer, selon une palette fournie par une autorité bienveillante, qui a le droit ou non d’employer des mots utilisés par le discours raciste. Mais peut-être que ça ne sera pas nécessaire, peut-être que bientôt le cégep va nous fournir une nouvelle liste de noms avec des petites étoiles à côté de certains. Ce sera plus simple. 10 points à ceulles qui remarquent la tonalité ironique.
Bon. Sérieusement. Je ne sais pas comment ça se passe dans vos autres cours. Mais dans mon cours, je ne vous attribue pas un genre, je ne vous attribue pas une race, je ne vous attribue pas un statut autre que celui d’élève dans ma classe. (Et j’ose espérer que le cégep aura la même retenue vis-à-vis de ses professeurs…)
Personne dans ce cours ne sera condamné pour avoir prononcé des mots utilisés par les discours haineux, que ce soit le discours misogyne ou le discours raciste ou le discours homophobe, dans le cadre de notre discussion sur les enjeux de la révolution féministe au Québec. Vous pouvez parler des archétypes, vous pouvez citer France Théoret et Josée Yvon en classe, peu importe le genre que vous vous donnez ou qu’on vous donne à l’extérieur du cours.
De même, personne dans ce cours n’est autorisé de par son genre à utiliser les mots du discours haineux pour insulter d’autres élèves ou votre prof. Une étudiante n’a pas plus le droit qu’un étudiant d’en traiter une autre de «putain», pas si le mot est employé pour abaisser, dévaloriser, déshumaniser.
Pendant mon cours, vous avez toustes le droit de penser, de discuter, d’argumenter, même quand il s’agit de parler de violence. Mais vous n’avez pas le droit de vous faire violence entre vous.
Aucun commentaire:
Publier un commentaire