vendredi 13 janvier 2023

PORTAGE

Encore des chiffres mais les bons ceux-là, on est parti du 5e percentile pour dépasser le 15e, « on », comme si c’était mon corps. Andréa a atteint 30 livres, la rondeur du chiffre ne veut rien dire mais elle aide à respirer, on se sent plus lousse pour finir l’hiver. Le poids donne des ailes, seulement le dos proteste, on a beau voir l’ostéo, ça coince au sciatique, changer d’habitude n’est facile qu’à dire. On parle beaucoup du sevrage de l’allaitement mais nous l’avions vécu moins longtemps, je te porte depuis près de 5 ans, si on compte la grossesse, tu as ta place dans mon corps, elle s’est seulement déplacée vers les hauteurs.
Princesse au petit poids. Nous avons eu cette chance dans ton dénuement : ces longues marches impromptues quand je sortais de la maison sans rien d’autre que toi et que je revenais une demi-heure plus tard sans t’avoir déposée. Bébé plume, je ne te prenais pas pour te mettre ailleurs mais pour te porter, longtemps, sans attache, sans appareil ni véhicule. Nous ne nous sommes jamais habituées à ces ramassis de sangles et de pinces, non, juste du mou et des os. Même plus tard, pas de poussette dans la rue, pas de poussette dans le métro, pas de poussette dans les magasins : tu n’avais qu’à m’escalader au besoin. Maman cheval. Ma colonne a été à ta disposition du moment que le ventre fut recousu. Maintenant, après 2 minutes, je tremble des genoux. Tu vas pouvoir remonter bien sûr quand je serai assise, tu pourras m’envahir dès que je serai couchée, mais il n’y aura plus cette cadence. Je ne pourrai plus te donner mes yeux en te faisant avancer à ma hauteur, dans la forêt, sur la plage, dans la foule. Mais je vais garder ces photos pour me souvenir de la confiance avec laquelle tu découvrais le monde par-dessus mon épaule et de tout ce temps où j’ai porté des yeux dans mon dos.
Moncef me corrige, soutien plutôt que support, tu ne lui offres pas un cintre, mais je résiste car j’ai besoin du port pour dire ce que je donne. Le portage arrime l’enfant. Tu pourras toujours revenir ici.

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