mercredi 17 février 2021

Agression II (janvier 2021)

 

J'ai vécu le savoir comme une agression. Les livres qui m'ont le plus transformée sont ceux qui m'ont fait le plus mal. Les cours qui m'ont le plus appris sont ceux dans lesquels j'ai été le plus inconfortable. Bien sûr, cela a modelé ma vocation: si mes élèves trouvaient mes cours sécurisants, j'aurais l'impression de passer à côté. 

C'est ce que je répète depuis des mois à ceulles qui me disent que ce n'est qu'un mot à changer, que quelques séances à revoir, un corpus ou deux. Non, c'est l'ensemble de mon enseignement, c'est ma prise de parole, mon intervention, mon geste dans le monde. 

C'est ce que j'ai à donner, je n'ai rien d'autre à vous offrir, that's it. 

Ils ne sont pas pour moi les ornements somptueux, les chaudes couleurs, les certitudes apaisantes, la fraîche douceur de la «vie». Pas pour moi(...) Il est inutile de tricher. Je sais que c'est peine perdue... Chacun aurait tôt fait de découvrir, couverte par ce pavillon, ma marchandise. La mienne. La seule que je peux offrir. Nathalie Sarraute

***

Une nuance, toutefois, pour la nouvelle année : distinguons le cours et son contenu. Le cours doit être sécurisant, quand la matière ne l'est pas. Le cours comme cadre à la parole, la classe comme lieu physique, ce doit être un espace sécuritaire, pour qu'on puisse y trouver le courage d'ouvrir le livre. 

C'est peut-être ce que j'aurais dû dire en premier : la salle de classe était le seul endroit où je n'avais pas peur d'être frappée, ça a été mon premier refuge et ce l'est resté. Sorte de hors monde, de temps suspendu, d'exception, de trêve, c'était là où s'arrêtait la violence et où tombaient les tours, les verticalités: tous pareils, tous égaux, soumis aux mêmes règles qui étaient, pour une fois, sensées.

Mon premier contact avec un monde juste fut dans une salle de classe où les enfants pouvaient se permettre le luxe de penser, libérés un moment de la lutte pour la survie. Alors, oui, j'idéalise mon métier. 

C'est un rêve d'enfant, peut-être, mais c'est ce à quoi je travaille tous les jours : créer ce lieu où l'on se sentira à l'aise de prendre des risques, où je tends des filets, pour la chute maîtrisée... (Perec)





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