C’est peut-être parce que je n’arrive plus à concevoir que le savoir puisse faire l’économie de l’agression.
Parce que ce qui, de la pensée, m’est le plus précieux, est aussi ce qui me fait le plus mal. Parce que je vois la lucidité comme un état douloureux.
La question s’est posée au premier jour, au premier cours sur l’écriture du deuil et du trauma, sur la Shoah et sur la folie : tous ces récits de survivance qui font violence en employant les mots du bourreau. La question s’est posée dès le début, avec les récits des Sonderkommando, les pamphlets de Céline, Le sang du ciel. De ce qu’il est nécessaire d’entendre pour savoir.
De mes cours sur le témoignage, les étudiants ne sortent pas indemnes. La violence faite au lecteur est partie prenante de ce qui est analysé. Dans les cours sur les textes haineux, c’est encore plus clair : ce qui serait inquiétant, c’est qu’il n’y ait pas de malaise.
J’ai pris ma décision il y a longtemps, quand j’ai su que les professeurs japonais qui avaient respecté l’interdit de parler de la bombe à leurs étudiants ne les avaient protégés de rien.
De ne rien leur cacher mais de ne jamais les lâcher, de les accompagner pas à pas alors qu’ils découvrent ce que des humains ont fait à d’autres humains, ou mettent des mots sur leur cauchemar, lorsqu’ils se souviennent de la première fois. Je m’efforce de leur tenir la tête hors de l’eau, mais sans leur épargner l’entame. Non, je ne veux pas qu’ils oublient.
C’est peut-être aussi que je n’arrive plus à faire la différence : il n’y a que des cas particuliers.
L’étudiante enceinte qui voulait que j’achète son bébé, le réfugié syrien à sa première semaine de cours, l’élève en transition dont les mains tremblaient, l’enfant de survivant rwandais, le membre d’un gang, celui dont la mère était morte pendant le week-end, celle qui est entrée dans ma classe en disant je suis venue vous dire que c’est aujourd’hui que je meurs, je me tue après votre cours madame.
Ils sont déjà dedans. Inutile de nier, de taire. Je ne peux que tenter d’être là-dedans avec eux et leur dire apporte-moi ça, le mot qui t’enferme, apportez-les en classe, les pires, ceux qui te restent collés à la peau, ceux qui t’empêchent de trouver l’air, on va les mettre sur le tableau, on va regarder ça ensemble.
Quand j’ai su que mon enfant aurait droit à une haine de plus, j’ai voulu connaître les mots, ceux qu’on ne m’avait pas lancés, ceux contre lesquels je devrai l’armer, pour lui épargner la surprise, le saisissement, d’être épinglée devant tous, d’être enfermée soudainement par un mot, inconnu et consensuel : quand le sens du mot se lit dans les yeux. Les pires mots qu’on dit aux filles arabes, je veux qu’elle les entende de ma bouche en premier.
Qu’elle n’ait pas peur de les palper, de les revirer dans tous les sens pour en mesurer les limites et les séductions, les ellipses et les facilités, qu’elle les triture de ses petites mains, jusqu’à ce qu’elle puisse bien le sentir, dans son esprit et dans sa chair, qu'elle soit bien convaincue que, même du haut de ses trois pommes, jamais un mot ne sera assez grand pour la faire tenir toute entière. Qu’elle sera toujours la plus forte.
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