jeudi 25 juin 2020

Fusion


Je devais lui apprendre à me quitter. L'enfant doit pouvoir survivre à la mère, je savais cela. C'était un cadeau à lui faire. Renoncer à être tout pour elle, renoncer à être seule son univers entier. Il fallait la partager. 

Je l'ai fait du mieux que j'ai pu jusqu'en mars dernier.

Il y a eu les pique-niques avec le groupe de mères, les dodos sous les arbres avec les autres bébés, il y a eu le bébé-massage, le bébé-bricolage et le bébé-yoga, toutes ces activités des organismes communautaires qui la mettaient en contact avec les autres ou avec elle-même, pendant que je m'éloignais doucement.

Les taties sont venues, les amis et les grands-parents. Au début, ça me permettait à peine de prendre une douche, mais, au fil des mois, j'ai fini par pouvoir aller faire les courses, m'absenter. 

Ce n'était pas évident avec un bébé qui ne prend pas le biberon, mais on pouvait quand même la faire garder deux heures. On le faisait une fois par semaine, même quand je n'avais pas de rendez-vous, pour l'habituer.

Il y a eu les nombreuses et très longues promenades en poussette qui étaient censées l'endormir et qui ne réussisaient qu'à lui faire découvrir le vent, la neige, les autres enfants en traîneaux. Il y a même eu un voyage sur la Côte-nord, un aéroport, un avion. Il y a eu des fêtes, de la bousculade et du bruit. 

Après Noël, j'ai pesé sur l'accélérateur. Je voulais qu'on avance, qu'on se dirige vers l'entrée à la garderie et mon retour au travail. On avait encore du temps devant nous et je voulais que la transition se fasse par étape, en douceur, naturellement. J'espérais même que ça viendrait d'elle, à la fin du printemps, qu'elle aurait envie de quitter la maison et d'explorer le monde, un nouveau lieu, d'autres gens. 

Nous avons multiplié les séances de garde, augmenté graduellement la durée, jusqu'à ce que finalement, au début du mois de mars, elle se sente assez à l'aise pour accepter d'être nourrie par quelqu'un d'autre. 

C'était un jeudi, le 12 mars, la première fois qu'elle a bu un grand biberon de lait dans les bras de sa gardienne, la première fois qu'elle a passé quatre heures sans moi, depuis sa conception. Son père et moi avons fait nos premiers projets de sorties. Le lendemain, nous avons contacté les volontaires disponibles. Nous discutions de l'horaire de garde lorsque nous avons appris que les écoles venaient de fermer. 

*** 

Toutes les gardiennes avaient en haut de 60 ans. Et même si ça n'avait pas été le cas, on n'aurait pas pu prendre de chances avec la santé de son père. 

Les organismes sont fermés depuis deux mois. Il n'y a plus eu d'activités ni de visites, plus de sorties chez les grands-parents, à peine quelques promenades en poussette, masquée. Tous les jours avec moi, du matin au soir enfermée dans la maison, à inventer le nouveau jeu de la semaine. Tous les jours avec elle et les purées, à prendre la température des humains, à laver l'épicerie. Il n'y a plus eu d'autres bébés, plus d'autres mères, qu'elle et moi dans l'univers, fusionnées. 

Ce n'est plus le même bébé.

Et ce n'est plus la même mère. 

Il a fallu faire le confinement sévère et le télétravail et l'école à la maison. Il a fallu renoncer à recevoir de l'aide 

Ce n'est plus la même famille. 

Soudés dans l'épuisement, nous avons atteint la limite où nous ne pouvons plus espérer conserver nos emplois sans placer la petite en garderie. Le risque a été jugé acceptable, pour nous... mais pour elle? 

Au téléphone, l'éducatrice me liste ce qu'on attend d'un bébé d'un an qui entre à la garderie. Je dis non, enfin oui, oui avant, je veux dire qu'elle l'a déjà fait, en février, en mars, elle le faisait, elle ne le fait plus, oui elle a un an mais... ça a évolué à l'envers, vous comprenez? Ce n'est plus le bébé de février. Elle ne fait plus ses nuits. Elle ne tient plus sa cuillère. Je ne peux plus fermer la porte des toilettes. Elle crie si je sors de la pièce, m'appelle, me tend les bras, s'accroche à mes vêtements, cache son visage dans mon ventre. Elle est plus vieille mais plus jeune. C'est le un an-covid, la régression du printemps, ce que je n'ai pas pu empêcher. 

L'éducatrice me liste les nouvelles directives de la Santé publique, ce qui ne sera plus possible à présent, ce qui sera plus dur, plus radical, non négociable. Ce dont nous avions convenu au printemps n'est plus légal. Il n'y aura pas de transition avec maman dans la pouponnière, pas de période d'adaptation avec les jouets de la maison, pas de doudou ni de berçage, pas de câlin ni de sourire. Il y aura un bébé laissé à la porte et une inconnue carmélite, comme le tour des églises, médiéval. 

Je dis que ce ne sera pas possible, que je ne peux pas faire vivre ça à ma petite fille. Avant, oui, peut-être, mais pas maintenant, au pire moment possible. Je dis qu'elle est à son pire et la garderie aussi, que c'est pire que tout ce que j'avais imaginé, un fracassement. 

Je retarde encore, je marchande quelques semaines. Nous dormirons moins. 

***

Nous sommes en juin à présent. Nous travaillons la nuit, quand les enfants sont couchés. Nous essayons de tenir encore une semaine, puis une autre. Les chiffres baissent trop lentement, les mesures changent très lentement. 

La plus exigeante reste en place: pas de parents dans la garderie, pas le droit d'entrer avec le bébé. Je n'arrive pas à accepter cette partie-là, c'est le morceau qui ne passe pas. 

Mais je suis censée suivre des formations sur l'enseignement en ligne, je suis censée préparer mes cours, je suis censée me reposer. Nous avons convenu d'une date avec l'éducatrice. C'est la limite, le dernier report. 

Tout est à recommencer depuis le début. Maman s'absente 10 minutes dans l'autre pièce. Maman s'absente 20 minutes mais tu restes avec papa. Maman et Papa sont partis 30 minutes. Comme si elle avait six mois. 

Les crises sont immédiates, énormes, sans précédent. 

Les vomissements arrivent au bout de 3-4 minutes. Systématiquement, elle s'étouffe dans son vomi, perd le souffle, perd la voix. Elle s'amortie quelques minutes puis les hurlements reprennent. Les cris sont tellement forts que la voisine descend l'escalier. Elle va passer le mots aux autres voisins. 

Quand elle n'a plus rien dans le ventre, elle entre dans une sorte de transe où on dirait qu'elle ne voit plus rien, n'entend plus rien, qu'elle est toute seule dans la terreur, dans le vide. Elle fixe quelque chose devant elle, hébétée, abasourdie. Pendant longtemps, on dirait qu'il n'y a pas d'issue dans sa tête. Ça tourne en rond dans la vague de douleur, comme si ça n'allait jamais finir. 

Mais la dernière fois, au bout de 30 minutes, elle a commencé à diriger ses cris vers la personne présente, ça a commencé à ressembler à un appel. Elle voyait que son gardien était là. À nouveau, il y avait de l'autre. 

Ça progresse un peu, lentement. 

***

On ne fait pas garder un bébé dans le stationnement. Il faut faire entrer le gardien dans la maison. Nous prenons des risques en mettant l'enfant en contact avec d'autres gens. Nous espérons que c'est la bonne décision. 

La nuit, je rêve que mon chum est à l'hôpital et mon bébé à la garderie, je rêve qu'elle va bien et qu'il est mort, je n'arrive jamais à sauver les deux en même temps. 

Il est trop tard pour reculer. 

Les crises sont toujours très fortes. Après la période de séparation, ma fille passe des heures la larme à l'oeil, hypersensible. Elle se remet à hurler dès que je disparais de son champ de vision. La première heure surtout, elle pleure si je me lève, si je m'asseois, le moindre déplacement dans l'espace déclenche l'angoisse de séparation. Elle fait des colères, refuse de manger. Elle ne veut pas que je la dépose sur le dos pour changer sa couche. Elle crie les yeux fermés comme si elle tombait dans le vide. 

Elle est méconnaissable, fragilisée. 

Ça n'a jamais été une enfant difficile, jamais une enfant à problème. Mais c'est tellement exiger d'elle en ce moment. On fait en six semaines ce que j'avais prévu faire en six mois. 

C'est le contraire de tout ce que j'avais souhaité pour elle.

Cela me rappelle son accouchement. Comment j'avais tout fait pour lui rendre ce passage le plus facile possible. Tous les exercices et les étirements, tous les tests et les tisanes pendant de longs mois glacés. Tout ce que j'ai enduré à froid pour que cela se fasse à son rythme, naturellement. Pour qu'au final, ça déboule comme un mur de briques, et qu'on soit séparées à l'arraché, à grands coups de scalpel dans le ventre. 

C'est décourageant. 

Bientôt, je vais devoir aller la mener devant cette porte où je n'aurai pas le droit d'entrer, je vais devoir lâcher sa main avant l'heure, dans un contexte dénaturé. 

Je ne vais pas pleurer, je vais essayer de sourire. Ce sera mon cadeau. 

Je vais lui dire que tout ira bien

Plus tard, quand elle sera grande, je lui dirai combien je suis désolée. Que ce n'était pas censé se passer comme ça, que ça ne devrait jamais se passer comme ça. 

Je lui dirai que sa mère a essayé, dans une famille comme dans l'autre, à chaque jour, sa mère a essayé fort, mais elle n'a pas pu sauver tout le monde.


1 commentaire:

  1. On ne se connaît pas, on ne se connaîtra fort probablement jamais mais je me permets de vous proposer une autre formulation de votre problématique : d'abord, vous n'avez pas encore accepté ''qu'on soit séparées à l'arraché'' et continuez de porter (nourrir et transmettre) ce traumatisme (parmi d'autres peut-être aussi?).
    Ensuite, on ne parle pas à un bébé (ou jeune enfant, ni même à soi-même) on doit lui faire sentir les choses et pour y arriver il faut réduire la dissonance entre nos actes et nos paroles.

    Vous n'êtes pas responsable de ce qui s'est passé à l'accouchement (ni de beaucoup de choses dans votre vie, comme beaucoup de gens et la plupart des victimes), vous n'êtes pas plus responsable des conséquences organisationnelles de la pandémie, vous ne l'êtes (dans le cas présent) que des peurs que vous entretenez et donc transmettez.

    La peur n'est qu'une émotion, le produit de votre esprit, prenez le temps de la nommer, de l'observer et surtout de la laisser filer.
    Chaque fois que vous aurez à agir dans votre vie (tout le temps), à plus forte raison lorsque vous ferez un choix pour autrui, faites le en conscience et donnez-vous les moyens de l'assumer : ''ma chérie, ce que je vais faire n'est pas forcément idéal, mais c'est le mieux que je puisse te proposer, ça va forcément bien aller''.

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