- Tu ne te sentirais pas plus libre si tu faisais de la fiction?
- Non, ce serait aussi compliqué. Plus encore peut-être. Mon imagination n'est pas libre du tout.
- Je comprends que le vécu intervienne, que tes trucs de famille ressortent parfois dans la fiction, mais pour une simple rêverie éveillée, quand tu fantasmes des scénarios sur un gars par exemple, tu inventes bien ce que tu veux, non?
- Non justement : ce que je veux n'est pas sans scrupules. Même sur un plan imaginaire, mon désir a besoin d'une scène éthique sinon il débande, c'est super chiant, ça exige toute une élaboration.
Je n'arrive pas à rêver seulement à la réalisation de l'acte satisfaisant, je dois me rendre là, imaginer ce qui vient avant. Or, je ne peux me complaire dans un scénario qui, dans la réalité, ferait du mal à quelqu'un, ça bloque, comme si ma tête me suivait dans le monde inventé. Tout peut être irréel mais moi je suis encore là, avec mes exigences de principe qui viennent tout alourdir.
Par exemple, si je veux imaginer que tel ami couche avec moi, alors que dans la réalité, il a une copine, même si dans mon scénario, on est des vampires ou des hobbits, je vais devoir imaginer comment il a pu rompre avec sa copine...et rompre d'une façon qui n'entame en rien le désir que j'ai de lui (ça ne peut pas être un salaud).
Habituellement, j'imagine que c'est elle qui l'a trompé et qui est partie avec un autre (l'elfe-garou, tiens). Il faut donc que j'invente pourquoi elle le trompe. Ce doit être une bonne raison, car la fille ne peut pas être trop conne, car si le gars sort avec une conne inconstante, j'ai moins envie de lui. Mais il ne faut pas que ce soit une trop bonne raison, qui viendrait destituer l'objet de mon désir, donc il ne peut pas, lui, être trop dans son tort. Ça ne peut pas être de sa faute si elle part. Je vais donc inventer un super elfe-garou, le gars génial, l'âme-soeur de la blonde auquel elle n'a pas pu résister, et je finis par passer plus de temps à imaginer le super gars qui séduit la blonde que le gars avec qui moi je vais finir.
- Hishh...
- De plus, il faut que le gars, celui que je convoite, ne l'ait pas trop mal pris, qu'il ne soit pas démoli par sa rupture, afin que notre super scène de baise ne devienne pas un sauvetage, connoté d'un accent clinique ou maternel. Donc, ils se séparent, mais ce n'est pas tragique, et lui réalise vite que c'est mieux comme ça, que c'était déjà fini en quelque sorte et, quand on se rencontre, il va bien, il est serein.
- C'est vrai que c'est compliqué pour rien comme histoire. Tu n'es pas obligé de le séparer «sainement» de sa copine juste pour un fantasme de baise.
- Ah si, car je n'ai aucun intérêt pour les hommes infidèles. Le gars marié qui me fait des avances perd toutes ses chances, même si je le désirais aller jusque-là. L'idée qu'un gars pourrait tromper sa blonde avec moi est un turn-off total: L'IDÉE est un turn-off donc sur la scène du fantasme aussi. C'est vrai que je n'ai pas à défaire le couple nécessairement, mais je dois quand même inventer une situation où lui serait «forcé» de coucher avec moi, contre son gré, mais avec plaisir.
Habituellement, ça implique des extraterrestres qui font des expériences sur des humains, ou des terroristes qui s'ennuient et qui s'amusent avec leurs otages, des psychopathes impuissants qui préfèrent regarder.
- Wow...
- Mais là aussi, ça se complique, car, pour que ce soit bon pour moi, il faut que je puisse y croire et je suis un public dur à convaincre.
Une espèce extraterrestre suffisamment brillante pour parvenir jusqu'à notre planète n'a rien de mieux à faire une fois rendue ici que de forcer des «échantillons» à s'accoupler? Et avec tous les humains qui font ça volontairement, à ciel ouvert, pourquoi les E.T. auraient-il besoin de capturer des gens?
Pour ce qui est de l'attaque du terroriste du sexe, ça devient vachement compliqué de composer au personnage une psychologie crédible. Il serait assez violent pour entrer dans un lieu public armé, faire sortir les enfants et les personne âgées (parce que... non), garder seulement un groupe d'adultes réunissant à peu près tous les gens que je trouve excitants (reste à trouver le prétexte les ayant réuni dans ce lieu), mais tout ce qu'il ferait subir à ses victimes, ce serait de devoir coucher entre elles? Lui ne violerait personne? Il n'y aurait ni torture ni mutilation ni exécution? Il ferait juste regarder en tenant sagement son gun? Ça ne tient pas la route.
Il faut que ce soit plus violent. Mais pour que les gars puissent bander, il ne faut pas qu'ils aient trop peur, alors on ne peut pas vraiment ajouter des coups et des humiliations de leur coté. Je ne veux pas imaginer que moi je suis battue parce que je n'arrive pas à imaginer que ça pourrait être le fun de me faire brasser après si j'ai mal partout, ça ne peut pas vraiment être agréable de frencher si j'ai la lèvre fendue et que je saigne du nez (et le but de tout ça est que ce bout-là de l'histoire soit agréable à imaginer.) Et pour ce qui est d'imaginer que les autres filles se font battre et pas moi... que d'autres otages pourraient être tués... non, j'aime pas, même si c'est pas en vrai, mais si c'est pour ri... jouir, j'aime pas.
- Les gars pourraient être forcés juste sous la menace de l'arme, sans que personne ne soit frappé. Ça pourrait être un pervers voyeur qui pète un plomb comme dans One hour photo. Il était menaçant mais aucunement violent avec eux. Ça se peut comme psychologie, c'est crédible.
- Ouain. Ok, mettons. Sauf que... il reste un truc qui cloche. Comment faire en sorte que je puisse me sentir un peu désirée si les gars sont forcés? Il faudrait que le psychopathe-soft leur fasse choisir les femmes.
- Il pourrait vous faire défiler, ça ferait marché aux esclaves, un classique.
- Non non non car si le gars choisit, me choisit moi, une fille qu'il connait, ça devient davantage volontaire alors il trompe un peu sa blonde.
- Pfff... tu ne peux pas fantasmer sur quelqu'un que tu ne connais pas, un inconnu croisé dans la rue? Tu ne saurais même pas s'il est marié ou non, ce serait beaucoup plus simple.
- Je n'ai jamais pu fantasmer sur quelqu'un que je ne connaissais pas. Même les vedettes à la télé, ça ne le fait pas, c'est trop loin.
- Fuck... je décroche.
- Ok ok mettons que le fou armé dit « Celles que vous ne choisirez pas seront tuées » non trop heavy «...elles seront privées de nourriture ». C'est pas trop violent ça, le gars est un peu forcé mais pas trop. Il n'est pas terrifié (il peut bander), mais ne veut pas que je souffre. Sauf que là ça devient du dévouement, il couche avec moi pour me sauver de l'inanition, c'est moins excitant.
- C'est pas excitant pantoute ton histoire.
- Attends... je pourrais avoir tenté une évasion, en faisant plein de moves d'aérobie pour m'accrocher au plafond, juste en bobettes, je pourrais avoir permis à plein de gens de s'échapper, je serais une héroïne ben en forme, et là, le méchant de l'histoire s'élance pour me tirer une balle dans la tête (ce qui serait la réaction crédible) juste au moment où un petit anévrisme éclate dans son cerveau et il ordonne plutôt que je sois violée en guise de punition. Il désigne n'importe qui (LE gars) dans le groupe, puis s'assoit sur une chaise où il meurt doucement sans que personne sans aperçoive, l'arme toujours pointée sur nous, ce qui pourrait expliquer qu'il n'y ait pas d'autres coups ni menaces et que la fameuse scène de baise qu'on attend depuis une demi-heure d'élucubrations ait enfin lieu. C'est seulement après qu'on se rend compte qu'il est mort et chacun rentre chez soi. Fin.
- T'as raison, t'es vraiment nulle avec la fiction.
- Hep!
Migration
Il y a 13 ans
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