Non, je ne retire pas de cette expérience plus de cynisme ou de mépris envers l'humanité (mon semblable).
Certes, il y en a qui m'ont prise par surprise...
hotsex69 titre son message : « En toute amitié »
Un gars de 25 ans dit que je suis adorable et qu'il veut m'adopter comme soeur (mauvais move, man, mauvais).
Un autre de 42 ans dit qu'il sait qu'il est trop vieux pour moi mais que peut-être j'aimerais me faire gâter (n'êtes-vous pas un peu jeune pour jouer les sugar daddy?)
amoureuxlucide me dit que mes photos sont trop différentes et qu'il est impossible qu'il s'agisse de la même femme (alors pourquoi tu m'écris, Sherlock?)
amoureuxlucide me dit que mes photos sont trop différentes et qu'il est impossible qu'il s'agisse de la même femme (alors pourquoi tu m'écris, Sherlock?)
« J'aime mieux te prévenir tout de suite que je suis policier. » (comme s'il s'agissait d'une mts)
« Je vais être franc, je voudrais surtout te baiser. » (C'est le «surtout» qui fait peur.)
Bref, quelques surprises, quelques bassesses, mais ce n'est pas ce que je retiens.
C'est plutôt:
C'est plutôt:
1. Il y a vraiment beaucoup de monde sur cette planète. Il y a vraiment beaucoup de gens dans cette ville. On le sait, mais on ne le sait pas, pas concrètement.
Je lis les profils sur le site de rencontre et j'aime constater que des gens aussi différents coexistent dans un même lieu, à une même époque, dans un point précis de l'histoire. Une telle diversité me ravit. Pour ça, c'est quand même une belle époque...
Plus fascinant que de rencontrer sur FB quelqu'un avec qui on partage 40 contacts, rencontrer quelqu'un avec qui on ne partage aucun contact. Nous habitons tous les deux cette ville depuis plusieurs décennies et jamais tu n'as connu aucun de mes amis, de mes collègues, jamais tu n'es allé dans ce restaurant, dans ce bar, vraiment?
Nous suivons des chemins tracés dans nos cercles quotidiens, le monde paraît petit et puis paf.... 2000 inconnus célibataires de 25 à 45 ans vivants à Montréal sont inscrits sur ce site (et encore, j'avais précisé : ne pratiquant pas une religion).
2. J'ai aussi été touchée par l'espoir qui jaillit de certains textes, de l'expression de certains visages sur les photographies. Je pense surtout aux papas dans la cinquantaine, veufs ou séparés, qui parlent avec tellement de fierté de leurs ados. Ils sont heureux avec leur famille mais n'abandonnent pas pour autant le désir d'un lien d'un autre ordre. Ils font leur vie, mais gardent la porte ouverte.
C'est beau à voir, à lire.
Voilà ce que j'aurais à dire là-dessus.
Voilà le beau en tout cas.
Et pour le reste ben...
pff...
bah...
ce que je retiens de moi? ce que je retiens du fait que je ne peux pas aller plus loin que de lire quelques profils...
pas sûre que ce bout-là soit intéressant à lire...
3. Je retiens que le problème n'est pas que je n'assume pas mes désirs, mais que je n'assume pas l'absence de désir, mon refus, mon non.
Même virtuellement, même quasi anonymement, j'ai beaucoup de mal à dire non, à «ignorer», rejeter l'appel.
Par le passé, en général, j'ai mieux vécu les ruptures que j'ai subies que celles qui étaient de mon fait. Être rejetée me cause de la peine, de la souffrance, mais pas cette angoisse qui me vient à l'idée de rejeter moi-même.
Ce que j'ai pu constater en allant sur ce site, c'est que j'appréhende tant les non à venir que cela m'empêche de dire le premier oui.
Si je clique, si j'entame, si je commence à lui écrire et que la conversation me déplaît par ses propos dogmatiques, par exemple, que vais-je dire pour mettre fin à la discussion?
Si j'accepte de le rencontrer, mais qu'au bout d'une heure, je sens que je ne serai jamais à l'aise dans l'intimité avec cette personne, puis-je simplement me lever et partir?
Ce serait plus simple si le visuel influençait davantage mon désir, si d'un regard je pouvais savoir jusqu'où je veux me rendre. Mais je ne sais jamais avant d'avoir senti la texture de la peau, senti l'odeur d'un cou, je ne sais jamais avant d'avoir embrassé quelqu'un si je vais avoir envie de coucher avec lui, or je trouve tellement malvenu, tellement malheureux de freiner un homme dans son élan après un premier baiser, après avoir ouvert une porte: après avoir dit oui, dire non à la suite. Je déteste cet instant où ma bouche se ferme et mon poids revient dans les talons, mes yeux fixent le sol cherchant les mots, le malaise supplémentaire que crée mon hésitation.
Et si je couche une fois et que... peut-on vraiment se prononcer après une seule fois? Non, il faut laisser une chance aux coureurs, alors une autre petite, et on réessaie au cas où pour être bien sûre et vient le moment où je ne sais plus comment arrêter ce qui a trop commencé, comment dire que cette fois c'était la dernière, cette fois plus que celle d'avant alors que rien de fâcheux ne s'est produit particulièrement cette fois-là, que ce n'est pas cette fois-là mais toutes, enfin...
Comment faire les choses civilement, correctement, sans blesser, sans empirer les choses? Je n'ai aucune aisance, aucun tact pour ce genre de situations que je préfère éviter.
***
Ce n'est pas tout à fait exact.
Je veux dire, ce n'est pas seulement un manque de tact, ce n'est pas seulement ça, je le sais, mais je ne veux pas le savoir, je préfère dire, et penser, que je suis maladroite.
Être maladroite à ce point, en perdre tous mes moyens, bafouiller, en trembler presque... pourquoi.
Si je ne suis pas douée pour dire non, si j'en perds mes mots, est-ce par bonté, par empathie? Oui, bien sûr, j'ai peur de blesser, de faire de la peine, oui oui je suis une bonne personne, attentionnée, on le sait, mais plus encore sans doute, j'ai peur, point.
Voilà ce que j'ai découvert finalement, en faisant défiler les profils sur le site de rencontre, en regardant mon doigt suspendu dans le vide, ce que je retiens de cette expérience : la vieille peur n'est pas partie, pas autant que je ne le pensais.
C'est encore là, potentiellement, même si ça ne paraît aucunement au quotidien, dans ma vie actuelle, ma peur resurgit au moment de passer à l'acte pour apporter un changement, bouleverser le statu quo.
C'est encore là, potentiellement, même si ça ne paraît aucunement au quotidien, dans ma vie actuelle, ma peur resurgit au moment de passer à l'acte pour apporter un changement, bouleverser le statu quo.
Que va-t-il se passer lorsque je dirai non, comment va-t-il réagir, va-t-il garder son calme, va-t-il se mettre à crier et à lancer des objets, va-t-il me laisser partir ou va-t-il se transformer subitement en un méconnaissable, d'un coup abandonner le respect, la douceur, la mesure...
J'hésite à rompre, je retarde le refus, visitée malgré moi par des souvenirs, des échos qui m'inhibent, moins idées cérébrales que spasmes, une souris dans le plexus grugeant sa sortie.
Le bruit du gyproc qui cède, les postillons des hurlements, le soufre des allumettes sur ma robe, les pouces dans ma gorge en jello, chercher l'air par les pieds, essayer de respirer par les pieds qui sautillent, de tendres baisers sur mes mains retenues, c'est parce que je t'aime tant tu sais, mon amour, my love, never go away my love, never never leave me
La petite idée se faufile à travers les âges, l'idée que ça pourrait revenir éclate comme un ballon de clown dans une bibliothèque.
Je n'ai pas su me préserver du danger avant, le saurais-je maintenant? Ai-je appris? Ai-je vraiment perdu ce talent formidable que j'avais pour me laisser approcher par les fous en devenir, les romantiques obsessionnels, les jaloux, les stalkers? Verrai-je venir le danger, cette fois? Saurai-je m'en défendre?
Et pourquoi prendre le risque, alors que je suis si bien maintenant, si sereine, en paix... en paix enfermée toute seule, barricadée.
Je veux ouvrir la porte, mais le peur est encore là, agissante.
Si je clique sur un bouton, si je vais prendre un café, si je donne mon numéro de cell, puis une adresse: j'ouvre la possibilité que ça recommence, qu'un autre...
Une autre m'écrit quantité de lettres où il est question d'un grand amour éternel qui jamais ne me concerne vraiment. Un autre me laisse six messages par jour d'une voix qui transpire la détresse lourde comme le plomb. Un autre vient sonner chez moi à 4h du matin en me traitant de tous les noms avant de réclamer un câlin. Un autre me suit dans la rue, interpelle mes amis, me fait des scènes dans les ruelles des bars. Un autre fait irruption sur mon balcon, entre dans ma chambre, brise au hasard, punit. Un autre se sert du double de clés pour venir me regarder dormir. Un autre cherche sur mon corps les traces d'un autre imaginaire et ne reconnaît pas ses propres morsures.
Jamais je ne supporterai à nouveau la peur au quotidien.
Mais je n'accepterai pas non plus de ne plus aimer personne.
Alors comment faire?
Comment puis-je sérieusement penser rencontrer quelqu'un, m'engager dans une relation alors que je gère encore difficilement l'angoisse liée à la pensée qu'un homme puisse savoir où j'habite... où je travaille... quelle rue j'emprunte pour m'y rendre...
Ça va si je t'appelle d'une cabine publique? mais non, je ne suis pas mariée, c'est pas ça.
Oui, j'ai envie de me réveiller dans tes bras, mais à l'hôtel, dans la chambre près du lobby, pour si je crie.
Non, tu ne peux pas m'attacher au lit, ni la prochaine fois, jamais.
Oui, je suis plate de même.
Oui, j'aurais mieux fait de rester chez moi.
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