dimanche 15 juin 2014

C'est un vice

Dans mon quartier, il y a plein d'écoles, plein de cours, de grilles. Les enfants jouent au ballon, le ballon passe de l'autre côté de la grille. Les enfants appellent. Madame, madame, le ballon. Je ramasse le ballon, le lance de l'autre côté de la grille, le jeu reprend. 

Le choeur des enfants qui crient vers moi, leurs visages qu'ils écrasent contre la grille comme si cela allait leur permettre de traverser, leurs petits mains tendus par les trous, leurs cris ultra-sons, leurs sourires éperdus de reconnaissance lorsque le ballon franchit la frontière en sans inverse, leur course à qui le touchera le premier. Ça y est, ils m'ont oubliée. À demain. 

Parfois il y a deux ballons la même journée. Je les gronde un peu en riant, leur dit de faire attention. Ils se dénoncent, c'est Marco qui lance trop fort. Entre le moment où je ramasse le ballon et le moment où je le lance, il y a un instant de silence, les enfants se dessoudent de la grille comme des somnambules en gardant les yeux rivés sur le ballon, je tiens dix paires d'yeux suspendus entre mes mains, je suis maître de leur joie, je la leur donne, à poignées. 

C'est un vice. 

Parfois il n'y a pas de ballon. Rien sur le trottoir, rien sous les voitures. Je ralentis le pas pour donner une chance au hasard, si je peux, je repasse deux fois sur la même rue. Je prends le temps. J'attends. Madame, madame, le ballon. Mon fix

Il arrive aussi que quelqu'un soit plus près, que quelqu'un arrive avant moi devant le ballon, comme cette dame qui a lancé n'importe comment sans s'appliquer, le ballon a rebondi sur une branche d'arbre, elle a dû s'y reprendre à deux reprises, les enfants l'encourageaient, petits traîtres. Elle a fini par y arriver et leur a fait de grands tatas en s'éloignant, la garce. Il n'est rien resté pour moi. 

C'est une drogue. 

Le bonheur d'être cette étrangère anonyme qui passe juste au bon moment, qui est là pour répondre, le bonheur de tenir en mains justement ce qui est demandé et de pouvoir le donner tout entier sans que rien ne me manque, le bonheur de pouvoir combler une demande aussi facilement, aussi complètement, détenir l'objet du désir de l'autre (non pas ce que je suis réellement mais ce que l'autre voudrait que je sois), posséder l'objet pouvant répondre à l'appel et le lancer vers eux, entendre leur satisfaction immédiate, leur plaisir collectif, être l'accessoire de cette joie, être ce qui donne la note au choeur, un instant me sentir essentiel à la joie du nombre. 

(Être gardée sur le radeau à la dérive, ne pas être tirée à la courte paille, ne pas être l'enfant du choix de Sophie, être essentielle, être gardée.)

J'ai tellement peur de finir ma vie dans un centre
à tâcher d'être l'employée préférée
à tenir la main des mourants comme Hannah dans Derek
à chantonner pour endormir le dortoir
en souhaitant bonne nuit aux princes du Maine

J'aime m'occuper des enfants, des handicapés, des gens âgés
des gens qui sont assez dans le besoin pour demander quelque chose que j'ai toujours en poche, du temps, un geste, un don de soi
qui ne me font pas sentir impuissante, inadéquate

J'aime me rendre utile
c'est un vice
ou du moins ça peut le devenir

le vice est mono-jouissance, jouissance comme une
qui comble le sujet, le sature
une satisfaction qui prend toute la place
et ne laisse pas les autres modes de jouissance s'épanouir

c'est repasser deux fois dans la même rue dans l'espoir qu'un jouet s'égare au lieu de bosser sur un article que personne ne réclame
dont personne ne désire vraiment l'existence
sauf moi

c'est sacrifier ce qui m'importe à l'appel de l'autre
préférer la simplicité d'un cri d'enfant à l'élaboration d'une oeuvre qui nécessairement ne sera pas ce que l'autre veut
pas immédiatement
pas entièrement

ce que je veux pour moi ne saurait le combler

c'est ce qui me fait peur avec l'enseignement au cégep
l'urgence de la demande de l'autre y prend si facilement le dessus sur ce qui m'importe
surtout avec les étudiants en difficulté
Asperger, dyslexiques, psychotiques
tellement d'occasions de se dévouer
aucune limite aux heures supplémentaires
il y a toujours un manque à combler
la demande est sans fin
tous les jours, à l'année
madame, madame, le ballon

je peux tellement facilement m'y faire croire que je fais une telle différence, croire que l'étudiant en difficulté a réussi parce que j'ai laissé tombé mon heure de lunch
croire que sans moi...
sans moi...

mon existence quotidiennement justifiée

et que ce soit assez

je pourrais disparaître en ce lieu
m'oublier 30 ans à répondre à la cloche
ne plus sentir ma solitude, mes regrets, mes désirs
oublier mes échecs, mes propres manques
laisser le besoin de l'autre effacer les miens

une maternité détournée
le vice du sacrifice de soi,
de l'abnégation dans une structure... efficace

tout cet encadrement, toutes ces grilles, ces tableaux excels
tous ces pointages, ces syndicats
toutes ces règles justes et équitables
n'y a-t-il pas aussi un vice de l'éthique?

30 ans dans ces quadrilatères
et je pourrais croire que je suis une bonne personne
et m'en satisfaire

le risque est que ce soit assez

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