Chaque soir, je revenais du travail la mâchoire flottante, la gorge en feu : surtout ne plus avoir à parler à personne, ne plus avoir à écouter personne, ne plus entendre de voix humaine, surtout pas la mienne cherchant à s'imposer dans la multiplication des chuchotements, qu'on me laisse tranquille, qu'on me laisse seule.
Désirer vivement quelques heures de solitude, loin des corridors grouillants, des cris, des heurts.
Même pendant les pauses, même à la toilette, partout des pieds, des sacs, des sonneries, des gens, de la parole, ping-pong : question, réponse, question, réponse, question, et merde. Puis le retour en métro bondé, le bus suant, vite refermer la porte derrière soi, verrouiller.
Et maintenant l'été.
Tant de silence pour moi toute seule. Tant de minutes, d'heures, tant de livres à lire. Régulièrement, je passe plus de 24 heures sans prononcer un seul mot, sans entendre une voix humaine, parfois plus de 2-3 jours sans voir une personne en vrai, sauf le matin, à travers la vitre, quand j'ouvre le rideau, un passant.
J'aimerais que ce ne soit que soulagement, liberté, luxure de la solitude sur une planète surpeuplée. J'aimerais aller jusqu'au bout de la misanthropie, savourer l'isolement. Profiter. Seulement profiter.
Mais après 2-3 jours sans humain, une semaine sans amitié, ça commence à me démanger, entre les dents.
Ce besoin de parler à quelqu'un. Et qu'une voix me soit adressée. Ce besoin d'échanger. Ce besoin de ce que pense l'autre, de ce qu'il aime ou n'aime pas, de ce qui le fait rire, rager. Le besoin de partager la vie des autres, comme si la mienne n'était pas assez, pas longtemps, quelques jours. J'en ai honte comme d'un vice, d'une addiction.
C'est tellement gênant quand ça me prend. Je saute sur le moindre
prétexte pour appeler quelqu'un. Et si je passe plus de 3 ou 4 jours sans voir un visage autre que le mien dans le miroir, alors c'est plus fort que moi : je vais à l'épicerie acheter de la
gomme, du lait, juste pour voir les gens dans l'allée et souhaiter à la caissière une bonne journée.
Je vais voir la caissière la plus âgée. Quand elle me demande si je vais bien, elle a l'air de vraiment me poser la question. Et là je sais que je vais pouvoir tenir une autre journée avant de me commettre en errance dans un lieu public, une foule.
Ces foules que je fuis le reste de l'année.
Et maintenant, comme une quêteuse...
Incapable de faire des réserves pour le retour dans la masse d'août.
Pourquoi je n'arrive pas à tenir deux mois sans contact humain? Ce n'est pourtant pas si long...
Tant de fois je me suis vue hermite retirée en forêt prête à tirer au gros sel sur les intrus. Mais je me sais, après une semaine dans ma cabane, en train d'apprivoiser le raton laveur, de hurler au loup.
Je voulais traverser l'océan, seule en bateau.
Combien de jours sur une île déserte avant que je me mette à jaser avec le ballon?
Misère de moi, incapable de gérer le tout ou rien.
J'ai la sainte paix.
Personne.
Personne pendu à mes basques.
J'ai ma vie toute à moi et je me mâche les joues.
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