lundi 8 juillet 2013

Cartographie imaginaire


Je discute fréquemment avec mon amie d'enfance de cette ville à laquelle nous rêvons et qui ne correspond que peu à notre ville natale réelle, dans sa disposition et son architecture, actuelle ou passée, mais qui présente néanmoins des récurrences d'un rêve à l'autre. Du moins, c'est ce qui nous semble quand nous y repensons éveillées: chacune à l'impression d'avoir rêvé à nouveau à sa ville inventée. 

La même chose se produit avec Montréal. L'entortillage d'autoroutes et de gratte-ciels à laquelle chacune rêve n'est jamais tout à fait à l'image de la vraie métropole, mais reprend des éléments de rêves précédents, comme si ces villes clairement constituées n'existaient qu'en rêve.

La ville imaginaire emprunte parfois à d'autres villes visitées, pour la carte du métro notamment. Je sais que, dans mon cas, le triangle vient de Prague, la fourche au nord, de Paris. Ainsi, j'ai pu retracer le modèle de certains traits de mon Montréal onirique, mais de certains traits seulement, et je ne suis pas convaincue que l'impression de déjà-vu soit toujours fondée. Dans le rêve, en tout cas, je connais bien la ville que je parcours, je reconnais les rues, les immeubles, je peux annoncer ce qui va apparaître au tournant : tout me laisse croire que j'y habite ou que j'y suis déjà venue. 

Or, dans mes rêves, plus que dans ceux de Chris je crois, la ville imaginaire peut se mettre en mouvement, comme le labyrinthe de Cube, et je finis par m'égarer dans cet univers que je croyais connaître par coeur.

Les rues ne sont plus là où je les ai laissées, les immeubles ne communiquent plus entre eux par des souterrains comme je le croyais, la nuit tombe soudainement et les portes se verrouillent, la ville se boucle à toute allure et me repousse dans un quartier industriel éteint, sur un viaduc interminable, dans une ruelle en cul-de-sac.

Ou encore, c'est le jour et les rues sont bien animées, et je cherche en vain à me rendre de toute urgence à un endroit qui n'était pourtant pas si éloigné. J'ai beau changer de direction, je suis à contre-courant de la foule, je ne suis jamais du bon côté pour que l'autobus s'arrête, les entrées de métro débouchent simplement de l'autre côté du bâtiment, les cartes se chargent de noeuds, les plans des métro sont illisibles ou alors le passage des trains et leur destination ne correspond nullement à ce qui était prévu. Je finis par manquer le dernier métro, ce qui dans mon rêve est toujours très grave: si je ne trouve pas vite un abri, je risque de mourir de froid dans la neige ou bien d'être assassinée, comme si j'étais dans un ces films où des créatures sortent de l'ombre à la minute où le soleil disparaît.  

Il est évident que la ville de Montréal à laquelle je rêve a très peu à voir avec la ville où j'habite depuis bientôt 20 ans, mais s'inspire plutôt de la représentation que je m'en faisais enfant à partir des histoires que les gens de ma région racontaient: cette ville du vice et de la violence où il pouvait devenir mortel de se perdre et où personne jamais ne te viendrait en aide. Mes rêves empruntent sans doute aussi aux angoisses que j'ai connues lors des premières semaines après mon déménagement à Montréal, à l'été de mes 16 ans. Ils empruntent également aux quelques moments où j'ai bien failli me retrouver dans le pétrin, à New York, à Budapest. 

Je sais d'où proviennent les matériaux du rêve. Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi je rêve aussi souvent à ces exceptions, à ces rares moments où j'ai eu peur dans une ville, où j'ai eu peur de la ville. 

Pourquoi c'est à cette ville inventée et invivable que je rêve encore aujourd'hui, plutôt qu'à la ville où j'ai marché paisiblement tant de nuits, où je m'endors sur le balcon, la porte ouverte. 


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