mardi 16 juillet 2013

Titi - Coco

J'ai toujours eu du mal à comprendre les gens qui s'adonnent en toute conscience à une identification recouvrante, un total effet de miroir, surtout avec les vedettes ou avec leurs personnages : tu iras voir ce film, je te jure, c'est moi! Dans telle pièce, c'est comme si c'était moi qui parlais. Tel livre, j'aurais pu l'écrire.

À l'école de théâtre, on me demandait souvent qui était «mon» actrice, celle en qui je me reconnaissais, celle en qui je me voyais. Une de mes camarades «était» Juliette Binoche, une autre vivait tout «à la manière de» Sylvie Drapeau. Ou alors il y avait UN personnage. Un tel était né pour jouer Scarpin alors qu'un autre «était» clairement un Hamlet. 

J'ai été influencé par plusieurs artistes, pas par une personne en particulier. J'ai préféré certains personnages, surtout ceux qui ne me ressemblaient pas. J'ai admiré le travail de plusieurs écrivains, mais jamais je n'ai pensé qu'ils écrivaient mes mots.

Un amant à Paris m'avait conduite devant la maison de Marguerite Duras, croyant me faire très plaisir. Je ne voyais pas l'intérêt. Certes, je dévorais les textes de Duras, j'écrivais une thèse sur son oeuvre, mais je ne ressentais aucunement le besoin de voir un lieu où elle avait écrit. L'homme m'avait demandé si je regrettais de ne pas avoir eu la chance de la connaître alors qu'elle était vivante. J'ai répondu sincèrement non : je pense qu'elle m'aurait rapidement tapé sur les nerfs.

Bref, le double, ce n'est pas mon truc. 

C'est pourquoi je suis gênée de constater que je m'identifie complètement à un personnage de film. Mais alors là... complètement. 

Et ce n'est même pas à cause de l'actrice qui interprète le rôle : Audrey Tautou a perdu dans Da Vinci Code le peu de points qu'elle avait gagnés à mes yeux avec Amélie Poulain. Je ne suis pas une fan de l'actrice, et pourtant je n'en suis pas revenue de son interprétation de Gabrielle Chanel dans Coco avant Chanel.

Je regarde le film sans rire, sans être émue, sans avoir l'impression d'aimé particulièrement. Quand il est terminé, je le recommence, sans trop savoir pourquoi. Je reviens sur certaines scènes comme pour les mettre à distance, les réentendre jusqu'à la banalisation. Je comprends alors que j'essaie de me débarrasser d'un malaise, d'une reconnaissance, de cette phrase honteuse qui me vient aux bords des lèvres et que je repousse : elle, c'est moi. 

Mais la répétition ne casse pas le fil, au contraire, plus je regarde le film, plus l'étrange impression augmente, le déjà vu, la captation par l'image dans le miroir.

Ce regard sombre, déjà chez l'enfant, l'absence du sourire au moment attendu, le corps chiche de la femme garçon, les mauvaises manières, le manque de tact, le mot de trop, abrasif.

Merde, c'est moi.

Rêche. Incurablement rêche.

Inapte à la facilité, toujours à contre-courant, sans pommade, à rebrousse-poils, à faire chier la parade. 

Et merde... c'est moi.

C'est qu'elle a failli mourir dans la misère cette fille. C'est qu'il en faut du talent pour se faire une place dans le monde avec une attitude aussi peu séduisante.  Il faut un talent d'exception pour réunir autour de soi des gens intéressés à aider pareille mésadaptée sociale. 

Gabrielle Chanel. Ce qu'elle était douée, cette emmerdeuse. 

Il en faut du talent et je ne suis pas sûre d'en avoir assez pour compenser ma raideur.

Je sais que je suis douée, mais je ne ne suis pas sûre de l'être assez pour faire ouvrir les portes que me ferment mes présences / absences en société, en audition, en entrevue.

Il reste donc une brèche dans le miroir.

Elle, c'est moi, mais moi, je ne suis pas elle, pas assez. 

***

Cette limite à l'identification paraît se dissoudre lorsque je regarde la scène où Gabrielle discute avec l'homme qu'elle aime, debout devant une fenêtre. 

C'est-à-dire que pendant quelques secondes, j'ai vraiment l'impression que c'est moi qui parle, que c'est moi qui ai écrit cette scène ou qu'elle a été écrite d'après mon vécu. Et j'ai alors le besoin de le dire à quelqu'un, de le crier en pointant l'écran : voilà c'est ça, c'est ce que je voulais vous expliquer, voilà, c'est moi. 

Si je comprends mieux ce que ressentaient mes camarades qui me tenaient ce genre de discours à propos d'un film ou d'une pièce, je n'en suis pas moins embarrassée par le côté puéril, réducteur, d'une telle affirmation. 

Bien sûr que ce n'est pas moi. Mais quand même...

Comment elle se convainc que le mariage d'amour de sa mère fut la grande erreur, la faiblesse à ne pas reproduire, comment elle se représente sa mère mourant d'avoir trop attendu le père. Et puis surtout cette phrase, que je suis sûre d'avoir déjà dit, et de l'avoir dit comme ça, avec cette voix-là, ce regard vide de reproche : 

J'ai toujours su que je serai la femme de personne. 
Même pas la tienne. 
Seulement parfois... j'oublie.

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