Ça va faire deux gros mois betôt que je m'éreinte à donner des réponses qui ont de l'allure à des questions qui ont de l'allure itou.
Ton postdoc se termine quand? Il te reste quoi encore à faire avant qu'il soit fini? Mais ce texte ne devait-il pas être publié cet été? Quand dois-tu le rendre? Tu le publies où alors? Mais t'avais pas des actes de colloque à préparer pour l'automne? Tu donnes quel cours à Paris cet automne?
J'ai comme une envie de régler ça une fois pour toute et d'étendre une grande banderole sur mon balcon (si j'avais un balcon). Une banderole où l'on pourrait lire en gros: je me suis faitte slaquer. Et en plus petit, au bas de la banderole: c'est-ti plusse clair là?
Mais est-ce que je peux dire ça, heille tu le crerras pas mais je me suis faitte slaquer, le dire comme ça, alors que c'est pas tout à fait ça, pas vraiment ça?
C'est pas ça, mais ça revient au même, presque. Alors autant le dire d'une façon que tout le monde comprend.
Je me suis fait virer. I get fired. Sti.
Ce n'est pas ça, bien sûr. Car le postdoc n'est pas vraiment un emploi, mais un stage de perfectionnement. Mon superviseur ne me payait pas de salaire. Ce n'était pas mon patron. Ce n'est pas la même logique, la même dynamique: on ne vire pas un postdoc. Pas officiellement.
Donc ce n'est pas ça. Et c'est un peu ça, quand même. Le projet de publication d'un ouvrage collectif (traitant de la problématique de la journée d'étude que j'ai co-organisée et réunissant les mêmes chercheurs) a été annulé par mon superviseur. Ce travail de co-édition devait être l'aboutissement de mon postdoc: j'aurais travaillé à la préparation de l'ouvrage en plus de collaborer à son contenu, par un article.
«devait» en principe, car ce n'était pas garanti. Mon superviseur ne s'était pas engagé à donner le feu vert et à aller jusqu'au bout du plan de travail. Il fallait réévaluer en cours de route et entreprendre des démarches telles que trouver un éditeur. Mais lorsque nous avons reçu un financement pour le projet, j'ai cru que c'était dans la poche. Au Québec, à l'UQAM, c'était toujours ce qui accrochait: la subvention. C'était ce qui pouvait manquer et poser problème. À Paris, nous avions des sous, beaucoup, suffisamment pour convaincre un éditeur en minimisant le risque de pertes pour lui. Alors je n'ai pas vu venir le non. (C'est ça, une autre affaire que je n'ai pas vu venir pantoute.)
Mon superviseur m'a expliqué qu'il était pris par d'autres projets, d'autres publications plus pressantes et/ou plus importantes à ses yeux. Il préfère consacrer son temps ailleurs et limiter le nombre de publications en chantier en même temps. Alors ça ne se fera pas, on laisse tomber. Ce sont des choses qui arrivent dans la vie d'un chercheur. On avale et on passe à autre chose.
Sauf que.. mes services n'ont pas été retenu pour aucun des autres projets d'enseignement et de publications sur lesquels travaillent les autres membres de l'équipe de recherche à laquelle je suis affiliée. Que mon superviseur décide de ne pas poursuivre notre projet de publication, ce ne serait pas si grave s'il avait pu/voulu m'inclure dans l'un ou l'autre de ces autres projets plus pressants, si j'avais pu prendre de l'expérience en édition et publier ailleurs, dans un autre contexte mais toujours au sein de l'équipe de recherche.
C'est «non» et après pu rien, il n'y a pas de suite. Mon dernier courriel est demeuré sans réponse.
Qu'on renonce à une publication, ça arrive souvent, c'est banal. Le problème, c'est qu'on en reste là. Et le gros de la conséquence, c'est pas maintenant, c'est plus tard. Et ça... j'ai eu bien du mal à l'expliquer à mes proches.
En écoutant une rediffusion de Le temps d'une paix la semaine dernière, j'ai commencé à imaginer comment je parlerais de ce qui m'arrive avec mes grands-parents, si j'en avais la chance, si l'un d'eux était encore vivant.
Écoute, c'est un peu comme si mon poste avait été coupé et que je n'avais pas été relocalisée ailleurs dans la compagnie. Je suis pas dehors, je suis juste... en suspens dans les limbes. Tsé comme un joueur de hockey qu'on garde sur le banc pour le reste de la saison. Officiellement il fait encore partie de l'équipe. Il a son chandail et tout. Et lorsqu'il rentre le soir, avec son gros sac, sa femme peut croire qu'il a patiné comme d'habitude, comme avant. Et il sait encore bien patiner, c'est encore un joueur de hockey, un vrai. Sauf qu'en restant sur le banc, il ne peut pas faire de points, il ne peut pas faire de passes, il ne remplit pas sa fiche de joueur, pis si ça continue de même pendant un boutte, le joueur perd ses chances de se faire engager par une autre équipe à la fin de son contrat.
Bien sûr, il peut s'entraîner tout seul dans son aréna de quartier. C'est clair qu'il peut continuer de se lever tous les matins pour aller patiner: il n'a pas perdu son coup de patins. Mais il a perdu l'entraîneur, l'équipe, et le public, les recruteurs. Il patine dans le fond d'une ruelle. Il aime toujours autant jouer au hockey, c'est pas la question.
Le travail accompli pendant le postdoc, je vais le mettre sous forme d'articles que je vais sans doute réussir à faire publier. Mais un article tout seul, en annexe, hors dossier, ça n'a pas la même pertinence qu'un texte qui prend part à un ouvrage collectif dont l'ensemble porte sur une même problématique. Et ça n'obtient pas la même visibilité.
En solo, mon travail ne vaut pas la même chose. Écoute Pat, je vais t'expliquer. Toi tu construis des maisons, hein? Ben imagine qu'on est une gang à construire une maison. Pis moi je m'occupe des fenêtres et des portes. Finalement, la maison ne se fera pas, et moi je repars avec mes plans de fenêtres, quelques vitres, quelques planches déjà commandées. C'est sûr que je peux essayer de les vendre ailleurs mes ébauches, mes morceaux, mais ils ont été pensés pour aller dans cette maison-là, qui se voulait nouvelle, qui se voulait différente; pis ils ont été pensés pour bien s'agencer avec les plans des autres, pour que ça fitte. Ça fait que... oui j'ai toujours mes affaires à moi, j'ai pas perdu mon stock, je peux essayer de «vendre» mes textes en vrac, mais en bout de ligne, c'est pas pareil.
Et ce qui me fout vraiment la chienne grand-maman, c'est que... la personne à qui je présenterai mes textes pourrait se demander pourquoi je ne les publie pas avec mon équipe de recherche, dans les ouvrages que produisent mon superviseur et ses collègues. Et cette personne aurait raison de le faire. C'est une sacré incohérence dans un c.v. ce truc-là. Et j'ai peur que ce soit le genre d'affaire qui te barre de l'université, qui te prive d'un poste, parce que je ne sais pas comment je suis censée justifier cela en entrevue d'embauche. Je ne sais pas comment je suis censée en parler, ou pas en parler, de c't'affaire-là. Même si ça fait des semaines que j'y jongle, je trouve pas.
Les raisons données par mon superviseur ne me concernent aucunement. Pantoute. J'ai beau relire, c'est clean clean clean. Alors j'imagine que si on me demande, je devrais donner ces raisons là, les raisons officielles, le hasard, le conflit d'horaire, le cette année ça adonne pas, manque de temps, priorités.
Mais entre toé pis moé pis le barreau de chaise, chu pas sûre sûre que cela ne me concerne pas. Chu pas convaincue que ce ne soit pas de ma faute tout ça, pis juste de ma faute à moé.
Tu te souviens... à la fin mars, pis début avril, j'étais faible comme un petit chat, je tenais à peine sur ma chaise avec mes feuilles devant moi. J'avais pas de force, pas de drive, la voix me sortait pas de la gorge pis mes mains shakaient. J'avais pu rien dans le ventre pour me tenir en face de mes pairs, pour soutenir le regard des profs, des collègues. Je suis venue toute écrapoue pendant ma présentation à l'université. J'ai pas eu le poste et il y a eu des gens pour dire que le choix avait été facile. Mon superviseur était ben ben déçu.
Je suis retournée à Paris pas remise, les genoux en jello. J'avais pas réussi à travailler comme il aurait fallu: j'avais juste mon analyse sur Binet à présenter, et non la comparaison entre Binet, Littell et Haenel. Déjà ça partait mal, mais en plus, en mai, j'ai appris que mon superviseur avait détesté le livre de Binet. Et j'ai pas été d'accord avec lui, pour dire que Binet c'est rien qu'un opportuniste sans talent. Encore là, ça arrive des désaccords, on argumente, on discute. Sauf que là... je l'avais pas la force pour me soutenir dans une confrontation d'idées. Je me suis plantée. Mon estime de moi a continué de dégringoler et je suis finalement arrivée au colloque de juin avec une attitude de doormat. Il y a eu des questions après ma présentation sur Binet, et une critique négative de la part de quelqu'un du public. C'est sûr que t'es pas censé répondre fuck you, mais t'es pas censé répondre non plus: vous avez sûrrrement raison.
J'ai pas impressionné fort fort le grand monde, les gens que mon superviseur estime. Et j'ai déçu des gens qui croyaient en moi à mon entrevue à l'Uqam, pis ça mon superviseur le sait.
Lui ben... il est pris dans la compétition féroce que se livrent les chercheurs à Paris. Ça joue raide là-bas, encore plus qu'icitte. Ça joue ben ben raide. Il se cherche des appuis sérieux pour défendre son travail. Ce qui est bien normal. Il s'est sans doute lassé d'attendre que je sois assez reconnue pour lui être utile.
Ouain. Peut-être ben qu'il s'est tanné d'attendre que je me ressaisisse pis que je sois capable de performer comme avant mars.
C'est peut-être ça.
Ou pas.
Tu me dirais quoi si je te disais toutte ça mom, que je déborde? Que c'est rien que des spéculâtions pis que je parle à travers mon chapeau?
Ou bedon tu dirais rien, tu me donnerais une branche de rhubarbe trempée dans le sucre pour que j'aille la manger sua galerie.
***
Le triangle du désir, ça marche aussi avec l'amour propre. Il m'est difficile de m'intéresser à mon travail d'écriture et d'analyse quand d'autres, des présences significatives, s'en désintéressent. De plus en plus, je regarde en spectactrice la débâcle, ma vie personnelle entraînant ma vie professionnelle dans sa chute. J'entends à l'arrière-plan de mon quotidien le bruit sourd de cet avion pour Paris qui n'en finit plus de s'écraser, comme s'il y avait toujours quelque chose d'autre à perdre, une autre marche à descendre. Mais je me vois descendre de loin à présent, assise que je suis sous un arbre, avec un roman, de la poésie, ou un ami.
Pendant plusieurs heures de suite, parfois plusieurs jours, je me désintéresse complètement de ma personne et de mon existence, de mon travail, de mes ambitions, de mes textes laissés en plan.
Je m'intéresse à la carrière des autres. Aux projets des autres. Aux désirs des autres. De ceux pour qui ça va bien. J'aime entendre parler des thèses qui achèvent, celle de Manon, celle de Jonathan. J'aime voir le résultat d'un postdoc mené à terme, Annie à New York, Boris qui retourne en Allemagne. J'aime entendre parler des nouvelles recherches en cours, celle de Petr. Les nouvelles jobs, la carrière d'Isabelle, le contrat de Luc. Les livres de la rentrée, les lancements. Tous ces gens qui avancent, accomplissent, aboutissent. Des créateurs en pleine possession de leurs moyens, avec un public au rendez-vous. Les romans de Simon, de Guy, de Jean-Simon. Les oeuvres d'Enna Esil, de Marie-Chantale, d'Andrée-Anne.
La vie par procuration. Une autre façon de ne pas mourir.
***
Notes de lecture
L'effet de l'homme-van dans Relief de Mahigan Lepage:
Ton postdoc se termine quand? Il te reste quoi encore à faire avant qu'il soit fini? Mais ce texte ne devait-il pas être publié cet été? Quand dois-tu le rendre? Tu le publies où alors? Mais t'avais pas des actes de colloque à préparer pour l'automne? Tu donnes quel cours à Paris cet automne?
J'ai comme une envie de régler ça une fois pour toute et d'étendre une grande banderole sur mon balcon (si j'avais un balcon). Une banderole où l'on pourrait lire en gros: je me suis faitte slaquer. Et en plus petit, au bas de la banderole: c'est-ti plusse clair là?
Mais est-ce que je peux dire ça, heille tu le crerras pas mais je me suis faitte slaquer, le dire comme ça, alors que c'est pas tout à fait ça, pas vraiment ça?
C'est pas ça, mais ça revient au même, presque. Alors autant le dire d'une façon que tout le monde comprend.
Je me suis fait virer. I get fired. Sti.
Ce n'est pas ça, bien sûr. Car le postdoc n'est pas vraiment un emploi, mais un stage de perfectionnement. Mon superviseur ne me payait pas de salaire. Ce n'était pas mon patron. Ce n'est pas la même logique, la même dynamique: on ne vire pas un postdoc. Pas officiellement.
Donc ce n'est pas ça. Et c'est un peu ça, quand même. Le projet de publication d'un ouvrage collectif (traitant de la problématique de la journée d'étude que j'ai co-organisée et réunissant les mêmes chercheurs) a été annulé par mon superviseur. Ce travail de co-édition devait être l'aboutissement de mon postdoc: j'aurais travaillé à la préparation de l'ouvrage en plus de collaborer à son contenu, par un article.
«devait» en principe, car ce n'était pas garanti. Mon superviseur ne s'était pas engagé à donner le feu vert et à aller jusqu'au bout du plan de travail. Il fallait réévaluer en cours de route et entreprendre des démarches telles que trouver un éditeur. Mais lorsque nous avons reçu un financement pour le projet, j'ai cru que c'était dans la poche. Au Québec, à l'UQAM, c'était toujours ce qui accrochait: la subvention. C'était ce qui pouvait manquer et poser problème. À Paris, nous avions des sous, beaucoup, suffisamment pour convaincre un éditeur en minimisant le risque de pertes pour lui. Alors je n'ai pas vu venir le non. (C'est ça, une autre affaire que je n'ai pas vu venir pantoute.)
Mon superviseur m'a expliqué qu'il était pris par d'autres projets, d'autres publications plus pressantes et/ou plus importantes à ses yeux. Il préfère consacrer son temps ailleurs et limiter le nombre de publications en chantier en même temps. Alors ça ne se fera pas, on laisse tomber. Ce sont des choses qui arrivent dans la vie d'un chercheur. On avale et on passe à autre chose.
Sauf que.. mes services n'ont pas été retenu pour aucun des autres projets d'enseignement et de publications sur lesquels travaillent les autres membres de l'équipe de recherche à laquelle je suis affiliée. Que mon superviseur décide de ne pas poursuivre notre projet de publication, ce ne serait pas si grave s'il avait pu/voulu m'inclure dans l'un ou l'autre de ces autres projets plus pressants, si j'avais pu prendre de l'expérience en édition et publier ailleurs, dans un autre contexte mais toujours au sein de l'équipe de recherche.
C'est «non» et après pu rien, il n'y a pas de suite. Mon dernier courriel est demeuré sans réponse.
Qu'on renonce à une publication, ça arrive souvent, c'est banal. Le problème, c'est qu'on en reste là. Et le gros de la conséquence, c'est pas maintenant, c'est plus tard. Et ça... j'ai eu bien du mal à l'expliquer à mes proches.
En écoutant une rediffusion de Le temps d'une paix la semaine dernière, j'ai commencé à imaginer comment je parlerais de ce qui m'arrive avec mes grands-parents, si j'en avais la chance, si l'un d'eux était encore vivant.
Écoute, c'est un peu comme si mon poste avait été coupé et que je n'avais pas été relocalisée ailleurs dans la compagnie. Je suis pas dehors, je suis juste... en suspens dans les limbes. Tsé comme un joueur de hockey qu'on garde sur le banc pour le reste de la saison. Officiellement il fait encore partie de l'équipe. Il a son chandail et tout. Et lorsqu'il rentre le soir, avec son gros sac, sa femme peut croire qu'il a patiné comme d'habitude, comme avant. Et il sait encore bien patiner, c'est encore un joueur de hockey, un vrai. Sauf qu'en restant sur le banc, il ne peut pas faire de points, il ne peut pas faire de passes, il ne remplit pas sa fiche de joueur, pis si ça continue de même pendant un boutte, le joueur perd ses chances de se faire engager par une autre équipe à la fin de son contrat.
Bien sûr, il peut s'entraîner tout seul dans son aréna de quartier. C'est clair qu'il peut continuer de se lever tous les matins pour aller patiner: il n'a pas perdu son coup de patins. Mais il a perdu l'entraîneur, l'équipe, et le public, les recruteurs. Il patine dans le fond d'une ruelle. Il aime toujours autant jouer au hockey, c'est pas la question.
Le travail accompli pendant le postdoc, je vais le mettre sous forme d'articles que je vais sans doute réussir à faire publier. Mais un article tout seul, en annexe, hors dossier, ça n'a pas la même pertinence qu'un texte qui prend part à un ouvrage collectif dont l'ensemble porte sur une même problématique. Et ça n'obtient pas la même visibilité.
En solo, mon travail ne vaut pas la même chose. Écoute Pat, je vais t'expliquer. Toi tu construis des maisons, hein? Ben imagine qu'on est une gang à construire une maison. Pis moi je m'occupe des fenêtres et des portes. Finalement, la maison ne se fera pas, et moi je repars avec mes plans de fenêtres, quelques vitres, quelques planches déjà commandées. C'est sûr que je peux essayer de les vendre ailleurs mes ébauches, mes morceaux, mais ils ont été pensés pour aller dans cette maison-là, qui se voulait nouvelle, qui se voulait différente; pis ils ont été pensés pour bien s'agencer avec les plans des autres, pour que ça fitte. Ça fait que... oui j'ai toujours mes affaires à moi, j'ai pas perdu mon stock, je peux essayer de «vendre» mes textes en vrac, mais en bout de ligne, c'est pas pareil.
Et ce qui me fout vraiment la chienne grand-maman, c'est que... la personne à qui je présenterai mes textes pourrait se demander pourquoi je ne les publie pas avec mon équipe de recherche, dans les ouvrages que produisent mon superviseur et ses collègues. Et cette personne aurait raison de le faire. C'est une sacré incohérence dans un c.v. ce truc-là. Et j'ai peur que ce soit le genre d'affaire qui te barre de l'université, qui te prive d'un poste, parce que je ne sais pas comment je suis censée justifier cela en entrevue d'embauche. Je ne sais pas comment je suis censée en parler, ou pas en parler, de c't'affaire-là. Même si ça fait des semaines que j'y jongle, je trouve pas.
Les raisons données par mon superviseur ne me concernent aucunement. Pantoute. J'ai beau relire, c'est clean clean clean. Alors j'imagine que si on me demande, je devrais donner ces raisons là, les raisons officielles, le hasard, le conflit d'horaire, le cette année ça adonne pas, manque de temps, priorités.
Mais entre toé pis moé pis le barreau de chaise, chu pas sûre sûre que cela ne me concerne pas. Chu pas convaincue que ce ne soit pas de ma faute tout ça, pis juste de ma faute à moé.
Tu te souviens... à la fin mars, pis début avril, j'étais faible comme un petit chat, je tenais à peine sur ma chaise avec mes feuilles devant moi. J'avais pas de force, pas de drive, la voix me sortait pas de la gorge pis mes mains shakaient. J'avais pu rien dans le ventre pour me tenir en face de mes pairs, pour soutenir le regard des profs, des collègues. Je suis venue toute écrapoue pendant ma présentation à l'université. J'ai pas eu le poste et il y a eu des gens pour dire que le choix avait été facile. Mon superviseur était ben ben déçu.
Je suis retournée à Paris pas remise, les genoux en jello. J'avais pas réussi à travailler comme il aurait fallu: j'avais juste mon analyse sur Binet à présenter, et non la comparaison entre Binet, Littell et Haenel. Déjà ça partait mal, mais en plus, en mai, j'ai appris que mon superviseur avait détesté le livre de Binet. Et j'ai pas été d'accord avec lui, pour dire que Binet c'est rien qu'un opportuniste sans talent. Encore là, ça arrive des désaccords, on argumente, on discute. Sauf que là... je l'avais pas la force pour me soutenir dans une confrontation d'idées. Je me suis plantée. Mon estime de moi a continué de dégringoler et je suis finalement arrivée au colloque de juin avec une attitude de doormat. Il y a eu des questions après ma présentation sur Binet, et une critique négative de la part de quelqu'un du public. C'est sûr que t'es pas censé répondre fuck you, mais t'es pas censé répondre non plus: vous avez sûrrrement raison.
J'ai pas impressionné fort fort le grand monde, les gens que mon superviseur estime. Et j'ai déçu des gens qui croyaient en moi à mon entrevue à l'Uqam, pis ça mon superviseur le sait.
Lui ben... il est pris dans la compétition féroce que se livrent les chercheurs à Paris. Ça joue raide là-bas, encore plus qu'icitte. Ça joue ben ben raide. Il se cherche des appuis sérieux pour défendre son travail. Ce qui est bien normal. Il s'est sans doute lassé d'attendre que je sois assez reconnue pour lui être utile.
Ouain. Peut-être ben qu'il s'est tanné d'attendre que je me ressaisisse pis que je sois capable de performer comme avant mars.
C'est peut-être ça.
Ou pas.
Tu me dirais quoi si je te disais toutte ça mom, que je déborde? Que c'est rien que des spéculâtions pis que je parle à travers mon chapeau?
Ou bedon tu dirais rien, tu me donnerais une branche de rhubarbe trempée dans le sucre pour que j'aille la manger sua galerie.
***
Le triangle du désir, ça marche aussi avec l'amour propre. Il m'est difficile de m'intéresser à mon travail d'écriture et d'analyse quand d'autres, des présences significatives, s'en désintéressent. De plus en plus, je regarde en spectactrice la débâcle, ma vie personnelle entraînant ma vie professionnelle dans sa chute. J'entends à l'arrière-plan de mon quotidien le bruit sourd de cet avion pour Paris qui n'en finit plus de s'écraser, comme s'il y avait toujours quelque chose d'autre à perdre, une autre marche à descendre. Mais je me vois descendre de loin à présent, assise que je suis sous un arbre, avec un roman, de la poésie, ou un ami.
Pendant plusieurs heures de suite, parfois plusieurs jours, je me désintéresse complètement de ma personne et de mon existence, de mon travail, de mes ambitions, de mes textes laissés en plan.
Je m'intéresse à la carrière des autres. Aux projets des autres. Aux désirs des autres. De ceux pour qui ça va bien. J'aime entendre parler des thèses qui achèvent, celle de Manon, celle de Jonathan. J'aime voir le résultat d'un postdoc mené à terme, Annie à New York, Boris qui retourne en Allemagne. J'aime entendre parler des nouvelles recherches en cours, celle de Petr. Les nouvelles jobs, la carrière d'Isabelle, le contrat de Luc. Les livres de la rentrée, les lancements. Tous ces gens qui avancent, accomplissent, aboutissent. Des créateurs en pleine possession de leurs moyens, avec un public au rendez-vous. Les romans de Simon, de Guy, de Jean-Simon. Les oeuvres d'Enna Esil, de Marie-Chantale, d'Andrée-Anne.
La vie par procuration. Une autre façon de ne pas mourir.
***
Notes de lecture
L'effet de l'homme-van dans Relief de Mahigan Lepage:
Le serrement au coeur des hommes sous les manteaux quand passe Romu le seuil de la porte. L'homme au cadre se tasse pour le laisser passer mais sent en s'éloignant un mouvement de rapprochement.
Une autre phrase, pour le rythme:
La terre est plate aux pères qui fatiguent le sol des plateaux à en oublier les gouffres qui les fendent et qu'on appelle coulées.
Samuel Archibald, Arvida, p. 66:
Maintenant Jim rêve et écoute. Il entend ce qu'ils disent de lui tous les trois. Il voudrait les rassurer, leur expliquer. Il fait souvent un rêve sans dehors ni dedans où la bête lutte avec lui et le dévore. C'est un songe de manducation et de violence mais pas de mort. Il ne s'éteint pas pendant que le couguar détruit son corps, il se fossilise en lui comme un souvenir de chair. Dans son ventre, il se rêve fils rêvé, enfant mort-né d'une créature de légende, songe de couleur et de bruit comme font les chiens endormis à côté du poêle. — Jim dort, dit Doris.
Annie Dulong, Onze, p. 26:
Son père n'écoute pas. Continue de parler de terroristes, de ce qui lui arrive à lui, comme si c'était lui qui étais pris dans la tour. Elle voudrait qu'il se taise, pour qu'elle ait le temps de lui dire qu'elle l'aime, et qu'il fasse l'effort, pour une fois, de la voir elle, Antonia, trente-neuf ans, mère de deux filles, condamnée parce qu'elle est arrivée au travail avec quinze minutes d'avance. [...] la certitude que son père fera tout un plat de sa mort, qu'il se présentera comme un martyr aux yeux de tous, sans respect pour ce que ses filles à elle auront perdu, cela lui donne envie de hurler. Elle sait qu'il utilisera sa mort, qu'elle lui a donné ce dont il rêvait. En mourant ainsi, dans une tour du Lower Manhattan, à regarder les remorqueurs et les traversiers sur l'Hudson, elle lui donnera une histoire à raconter.
***
Quand j'ai le courage de me tenir un peu plus près de moi, je relis Primo Levi. Et ceux qu'il cite. Jean Améry, Par-delà le crime et le châtiment. Essai pour surmonter l'insurmontable:
La pensée ne s'accordait presque jamais de répit. Mais elle se détruisait et se maintenait à la fois, étant donné qu'à chaque pas elle se heurtait à ses propres frontières infranchissables.
Courage. C'est rare que je lis un collègue parler de la violence de l'université. Je ne sais pas si tu accepterais d'appeler « violence » ce que tu décris ici. Enfin moi, je le fais! C'est un beau texte. Merci de le partager.
RépondreEffacerAmélie