Sur une photo, des centaines de corps poussés par un bulldozer.
Sur l'autre photo, une femme et son enfant sont sur le point d'être abattus par un soldat.Laquelle dérange le plus et pourquoi.
Je pense que la photo de la femme de Kiev dérange davantage que celle des victimes de Bergen-Belsen, qui représente pourtant beaucoup plus de morts, et surtout, une mort lente.
La photo du massacre en Ukraine montre un meurtre en train de s'accomplir: la femme n'est pas encore morte. Il y a du vivant dans cette scène, du vivant qui se débat pour vivre, qui fuit le danger. Je pense que le public tend à s'identifier davantage à cette vitalité en suspens qu'à l'inertie, la passivité des cadavres. Il se reconnaît dans cet être qui court dans un champ et qui adopte une attitude connue, la protection du petit. La femme qui se met entre son enfant et le danger semble plus humaine que les «objets» épars qui couvrent la place du camp nazi. De plus, les «personnages» de la seconde photo ont encore leurs vêtements, leurs souliers, ce sont encore ...des gens. Plus le public se reconnaît, plus il est ému. Plus il pense que quelque chose de semblable pourrait lui arriver, plus il se mobilise.
On présente souvent l'image du muselman agonisant ou celles de centaines de corps décharnés pour illustrer le génocide. Or il m'arrive de penser que le plus «efficace» à représenter l'horreur nazie, ce serait la photo d'une famille en santé entrant dans la chambre à gaz, une photo de ceux qui mourraient dès leur arrivée et ne subissaient pas la métamorphose, cette déshumanisation que causaient les mois de survie dans le camp. Davantage que la photo de l'être méconnaissable dans un charnier, je diffuserais la photo de l'individu avec ses cheveux et ses vêtements, balayant sa cour ou faisant la vaisselle, avant d'être arrêté et envoyé au camp (ou affamé dans un ghetto). Car il me semble que l'humain n'est vraiment touché, n'est profondément atteint, que par quelque chose qui lui ressemble...
De même pour ces enfants qui meurent de faim en Afrique et que le public s'est «habitué» à voir avec leur gros ventre et leurs mouches. Je crois qu'il faudrait aussi montrer ce dont ces enfants avaient l'air avant que la famine ne s'abatte sur eux, avant la guerre et l'exil. Car je pense que bien des gens ont besoin de voir «l'avant» et non seulement «l'après», pour bien mesurer l'ampleur du désastre.
Les cadavres des camps nazis ont des jambes comme des bouts de bois, des corps de pantins désarticulés, et leurs visages sans joues aux yeux immenses évoquent davantage l'image que l'on se fait des extraterrestres que l'image que l'on retrouve chaque jour dans le miroir. Mais avant d'avoir l'air d'un pantin venu d'ailleurs, la victime a eu des joues, des cuisses, des dents et des cheveux, elle a eu un logement et un travail, une famille et des amis.
L'image offre un instantané, un présent figé, et généralement le public n'a pas la capacité de voir dans l'image ce qu'elle ne montre pas: les rapports de cause à effet, le travail long et méthodique de l'oppression.
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Les nazis faisaient circuler des prisonniers d'un chantier à l'autre, d'un camp à l'autre parfois. On sait maintenant que régulièrement ces groupes ont été aperçus par un public civil. Aux gens de «l'extérieur», l'interné apparaissait presque nu, sans cheveux et édenté, les traits du visage comme fondus, difficilement distinguables de ceux des autres. Le groupe évoluait lentement et leur gestes contraints de corps blessés donnait une impression de mécanique, de robotisation. S'ils avaient une main de libre, ils s'en servaient pour gratter les croûtes sur leurs corps, les morsures des poux. Presque tous souffraient de diarrhée et souillaient leur unique pantalon, tous puaient horriblement. Parfois le nazi jetait un morceau de pain au milieu du groupe pour le plaisir de les regarder se battre en eux. Et plus souvent qu'autrement le bon villageois s'exclamait: mais ce sont des bêtes!
L'état des prisonniers après quelques mois (semaines?) au camp pouvait ainsi servir à justifier les arrestations massives et les déportations. Un état final ou avancé dans le processus pouvait servir à justifier l'acte initial, à justifier le procédé lui-même. Il était clair à les voir que ces individus étaient plus près de l'animal nuisible, du rat, que de l'humain. Il était clair qu'il s'agissait d'une sous-espèce, d'une race inférieure, dégénérée. À les voir se rouler dans la boue pour un morceau de pain, il paraissait normal de soumettre à l'esclavage une collectivité qui sans l'autorité d'un maître s'autodétruirait dans sa décadence. Il paraissait normal d'en faire (d'en avoir fait) des bêtes de somme, puisque c'était ce dont ils avaient l'air (maintenant). Il paraissait normal de tuer ce qui semblait si peu digne de vivre.
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Le phénomène d'aliénation à l'autre atteint son plein succès lorsque le prisonnier, dégoûté de lui-même, lève la tête vers son bourreau et le trouve superbe dans son uniforme impeccable.
Lorsque l'esclave noir regarde ses mains ravagées plus celles des enfants blonds de son maître et qu'il lui apparaît juste que ce soit à eux que la terre appartienne. Lorsqu'il justifie la violence qu'il subit, lorsque seul sur sa paillasse il se dit les mots du maître: après tout, tu n'es qu'un esclave. Lorsqu'il transmet ce discours à sa descendance.
L'esclave n'est vraiment un esclave que lorsqu'il se reconnaît dans le regard que le maître pose sur lui.
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