vendredi 22 avril 2011

Drôle de mois

(Notes éparses rédigées au cours du dernier mois.)

On pourrait se sentir vieille.
Traînée au bord du chemin par un homme plus jeune.
Remise de force sur le marché.
Avec les années en plus, les rides en trop.

On pourrait se sentir usée.
Si ce n'était de la douleur si vive.
De la note cristalline de l'appel.

Comme si j'étais née.
De la dernière pluie.

***

Je pense parfois n'être jamais revenue.
J'avais si peur que l'avion s'écrase.
Moi qui n'ai jamais eu peur en avion.
J'avais peur que la vie ait été trop généreuse
et qu'elle sente le besoin de rétablir la balance.

Je pensais très fort pas maintenant.
Pas maintenant, alors que je suis comblée.

Je craignais que ce ne soit pas permis d'être si heureuse
et qu'on m'arrache à lui.

Je murmurais aux moteurs, aux ailes, aux nuages.
Laissez-moi encore un peu de temps.

Sur le vol de retour, j'ai fait la rencontre d'une dame très gentille dont j'avais tout oublié jusqu'à aujourd'hui. Elle enseignait les mathématiques en Roumanie.

Des semaines ont passé.
Ma valise ne m'a plus quittée.

L'avion s'est écrasé.

***

J'ai mis trois jours à compléter l'achat en ligne du billet.
Pourtant je n'ai rien à craindre du prochain séjour, rien à perdre.

Mais les noms font trembler ma main sur la souris.
Air France, Charles-de-Gaulle, Paris.
Ce sont les mêmes que pour l'autre voyage.

Départ, arrivée, retour, et tout perdre entre les deux, entre les deux noms sur l'écran.

Les mêmes lieux. Mais des mois différents.
J'hésite malgré tout à cliquer sur les dates prévues.
Peut-être parce que c'est la même durée.

Il avait été convenu entre nous de ne pas excéder un mois par séjour.
D'éviter cette année de trop s'ennuyer l'un de l'autre.
Il avait été convenu de ne pas se faire souffrir.

Je reste les mains suspendues au dessus du clavier. 17h. 20h. Je ne sais plus quel vol choisir maintenant qu'il ne s'agit plus d'éviter à l'aimé de conduire durant l'heure de pointe. Mes gestes, mes choix, mes décisions semblent retardés maintenant qu'il ne s'agit plus d'aimer.

***

Ces derniers jours mon esprit abandonne la partie. Il n'a plus la force d'essayer de comprendre et me laisse stupide, hébétée, devant ce qui continue, un jour à la fois.

Je me surprends à déambuler de longues minutes dans une pièce sombre où chaque pas fait craquer le sol. À seulement quelques mètres devant les fenêtres se dresse un grand mur de briques que le soleil atteint quelques heures par jour. Marie Uguay pouvait voir les couleurs du jour se refléter sur la brique. Moi je ne vois que de la brique et parfois l'ombre d'un oiseau. Je ne sais plus imaginer.

***

Ce voyage est interminable et je n'ai plus de port d'attache. Je me laisse soulever par la houle. Chaque jour apporte ces petits riens, son lot d'inconfort tolérable, d'incommodités sans gravité. À Rome on fait comme... je ne réagis plus.

Je n'essaie plus de comprendre pourquoi certains jours il y a de l'eau chaude et d'autres pas, pourquoi elle devient subitement bouillante ou glacée. Seulement je remarque que d'un jour à l'autre je me retire plus lentement du jet, comme si mon corps s'habituait aux chocs, comme si ma peau s'habituait à ce que plus rien ne soit vraiment doux.

À l'étranger, on se fait une carapace, on va à l'essentiel, on ne s'en fait pas pour si peu. Il faut accepter de redevenir des débutants, des petits nouveaux pour qui le quotidien présente des défis. Il faut réapprendre.

J'accepte que ce que je prenais pour acquis me résiste. Le téléphone. L'internet. La carte Opus. Ma banque de musique itunes, désintégrée. J'accepte que les choses se brisent quand j'essaie de m'en servir. L'ordinateur. La caméra. Le VHS. Je ne m'étonne plus que tout flanche en même temps, comme au milieu d'un tour du monde trop bien programmé.

Le premier jour, j'ai trouvé le moyen d'arracher une porte d'armoire et de foutre le bordel dans le filage électrique. On devient maladroit quand on vit chez les autres, on devient un enfant lourdaud qui se cogne aux meubles, qui ne sait plus dans quel boîte il a mis le dentifrice, qui prend 10 minutes pour trouver une spatule.

La première semaine dans l'appartement de transition, je redeviens une adolescente humiliée par les robinets d'une laveuse, je redeviens cette orpheline désemparée devant le dîner calcinée, qui calculait si elle avait le temps de retraverser les ponts à pied pour aller chercher d'autres steaks. Je redeviens la quémandeuse qui doit appeler à droite et à gauche pour demander services, infos, support. Et qui n'a plus rien à offrir en échange puisqu'il a tout gardé.

Je me demande à quel moment j'ai pris le mauvais chemin, le mauvais tournant pour me retrouver là de nouveau, après tant d'années. Moi qui avait juré never again. Moi qui veillait au grain.

***

Ce soir je manque de courage et la vie me fait peur.

La vie est un zombie.

La vie est grotesque quand l'ampoule rouge qui tamisait mes nuits d'amour sert maintenant à éclairer le four.

La vie est sinistre quand l'homme qui parlait de sculpter un berceau pour l'enfant préfère construire un lit suspendu, qui le bercera lui.

Je n'aurais pas dû remettre les pieds à la maison (je voulais des outils pour réparer mes dégâts), car depuis c'est à peine si j'ose bouger, à peine si j'ose respirer tant je voudrais me faire petite. Je voudrais que la vie m'oublie un peu et que cessent les surprises.

J'ai peur de la suite.

Peur de manquer de force pour me défendre contre la cruauté aveugle (accidentelle?) de la bêtise.

Je sens dans mes bras, dans ma bouche, un engourdissement. Mes mains peinent à se refermer, à s'élancer pour saisir, retenir. Je laisse la vie me glisser d'entre les doigts, en espérant qu'elle me laissera quelque chose.


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