Quel est le pouvoir réel de celui qui peut prédire l'avenir? Encore faut-il être entendu, Cassandre en sait quelque chose. Encore faut-il être en mesure d'empêcher quoi que ce soit. Mais le culte perdure, du prophète et de la tireuse de cartes, de la chaîne télé dont la prévision météorologique se confirme.
On ne veut pas être pris de court, on veut avoir vu venir. C'était prévisible. Écrit dans le ciel. On ne veut pas être de ceux qui sont demeurés surpris, quitte à arrondir les coins, à tout simplifier.
À en entendre certains, c'est à se demander comment nous avons pu durer deux semaines, tant c'était foutu d'avance. Des années de vie commune réduites à quelques lieux communs: incompatibilité de caractère, manque d'affinités, conflit d'horaire.
Il faut tout réécrire maintenant que l'on connaît la fin, donner une cohérence à l'histoire, une direction. Il faut que cela ait un sens, que rien n'arrive pour rien.
Dans son principe, cela me rappelle les justifications qui avaient entouré mon renvoi de l'école de théâtre de façon à le rendre sans appel. Il fallait démontrer qu'il ne s'agissait pas d'une erreur de parcours, de celles qui se corrigent, mais que l'ensemble des années que j'avais consacrées à l'apprentissage de ce métier avait été une erreur.
Par nature, par essence, je n'étais pas à ma place. Incompatible. On aurait dû s'en rendre compte plus tôt, c'est tout. Ils avaient des preuves à l'appui. Des chiffres, des lettres, des règles classées dans un guide. Du concret.
Je me souviens de l'agacement que j'avais provoqué en ne reconnaissant pas la logique de la démonstration. Je ne comprenais pas en quoi je leur manquais de respect en n'adhérant pas à ce dont ils venaient de se convaincre. De même, aujourd'hui, je m'étonne de l'hostilité que j'inspire en osant être étonnée.
Aujourd'hui comme il y a quinze ans, je rencontre ces formules toutes faites, ces évitements. Le temps arrangera. Le destin fait bien les choses. La vie décidera. Il faut laisser faire les choses et, qui sait, un jour, si la vie le veut, alors peut-être.
Elle a bon dos la vie. Ce n'est pas la vie qui m'a quittée, c'est un homme.
Et ce que je sais de la vie, c'est que le hasard fait bien peu de chose, dans le bonheur comme dans le malheur. Ce sont les gens, les actes, les décisions.
Je sais qu'on pose des gestes qu'on ne peut défaire. Que certaines erreurs sont irréparables. Je sais qu'il arrive de perdre ce que jamais la vie ne rendra, puisque ce n'est pas elle qui a pris.
Mais il n'est pas bien vu de se cabrer, de nager à contre-courant. Il faut plier sous le vent, faire confiance au destin. Comme si Dieu n'avait jamais vraiment quitté la scène, il faut accepter. Cela est juste et bon.
Mon renvoi a passé comme dans du beurre. Aucune réaction, aucune contestation, aucune question. Tout le monde avait vu venir ou faisait comme. C'était écrit dans le ciel.
Même les amis, même les proches, personne ne demandait pourquoi, comment, ce qu'on avait dit à mon sujet, ce que j'en pensais. Naturellement, ça devait être pour le mieux. La vie.
Je suis descendue vider ma case. Dans l'escalier, j'ai rencontré un étudiant de l'autre groupe. Nous ne nous étions presque jamais parlé. Il s'est arrêté et m'a demandé quel avait été mon résultat, si je serais parmi les finissants. Je lui ai répondu que non. Il a ouvert les yeux plus grands. Un son est sorti de sa bouche. Puis il a dit que c'était dommage et a continué son chemin.
Je n'ai pas oublié son nom, Louis-Olivier. Je n'ai pas oublié que de tous les êtres que je connaissais à l'époque, de près ou de loin, il fut le seul à manifester un peu de surprise. Je me souviens que c'était comme si j'étais en train de me noyer et que quelqu'un me donnait une gorgée d'air au passage. Juste en posant la question. Juste en s'étonnant, un peu, de la réponse. C'était comme s'il me disait que j'avais quand même eu raison d'espérer, raison d'y croire.
À ceux qui durant le dernier mois ont été pris de court, à ceux qui ont été étonnés et qui ont manifesté leur surprise, à ceux qui m'ont donné une gorgée d'air, je veux dire merci.
On ne veut pas être pris de court, on veut avoir vu venir. C'était prévisible. Écrit dans le ciel. On ne veut pas être de ceux qui sont demeurés surpris, quitte à arrondir les coins, à tout simplifier.
À en entendre certains, c'est à se demander comment nous avons pu durer deux semaines, tant c'était foutu d'avance. Des années de vie commune réduites à quelques lieux communs: incompatibilité de caractère, manque d'affinités, conflit d'horaire.
Il faut tout réécrire maintenant que l'on connaît la fin, donner une cohérence à l'histoire, une direction. Il faut que cela ait un sens, que rien n'arrive pour rien.
Dans son principe, cela me rappelle les justifications qui avaient entouré mon renvoi de l'école de théâtre de façon à le rendre sans appel. Il fallait démontrer qu'il ne s'agissait pas d'une erreur de parcours, de celles qui se corrigent, mais que l'ensemble des années que j'avais consacrées à l'apprentissage de ce métier avait été une erreur.
Par nature, par essence, je n'étais pas à ma place. Incompatible. On aurait dû s'en rendre compte plus tôt, c'est tout. Ils avaient des preuves à l'appui. Des chiffres, des lettres, des règles classées dans un guide. Du concret.
Je me souviens de l'agacement que j'avais provoqué en ne reconnaissant pas la logique de la démonstration. Je ne comprenais pas en quoi je leur manquais de respect en n'adhérant pas à ce dont ils venaient de se convaincre. De même, aujourd'hui, je m'étonne de l'hostilité que j'inspire en osant être étonnée.
Aujourd'hui comme il y a quinze ans, je rencontre ces formules toutes faites, ces évitements. Le temps arrangera. Le destin fait bien les choses. La vie décidera. Il faut laisser faire les choses et, qui sait, un jour, si la vie le veut, alors peut-être.
Elle a bon dos la vie. Ce n'est pas la vie qui m'a quittée, c'est un homme.
Et ce que je sais de la vie, c'est que le hasard fait bien peu de chose, dans le bonheur comme dans le malheur. Ce sont les gens, les actes, les décisions.
Je sais qu'on pose des gestes qu'on ne peut défaire. Que certaines erreurs sont irréparables. Je sais qu'il arrive de perdre ce que jamais la vie ne rendra, puisque ce n'est pas elle qui a pris.
Mais il n'est pas bien vu de se cabrer, de nager à contre-courant. Il faut plier sous le vent, faire confiance au destin. Comme si Dieu n'avait jamais vraiment quitté la scène, il faut accepter. Cela est juste et bon.
Mon renvoi a passé comme dans du beurre. Aucune réaction, aucune contestation, aucune question. Tout le monde avait vu venir ou faisait comme. C'était écrit dans le ciel.
Même les amis, même les proches, personne ne demandait pourquoi, comment, ce qu'on avait dit à mon sujet, ce que j'en pensais. Naturellement, ça devait être pour le mieux. La vie.
Je suis descendue vider ma case. Dans l'escalier, j'ai rencontré un étudiant de l'autre groupe. Nous ne nous étions presque jamais parlé. Il s'est arrêté et m'a demandé quel avait été mon résultat, si je serais parmi les finissants. Je lui ai répondu que non. Il a ouvert les yeux plus grands. Un son est sorti de sa bouche. Puis il a dit que c'était dommage et a continué son chemin.
Je n'ai pas oublié son nom, Louis-Olivier. Je n'ai pas oublié que de tous les êtres que je connaissais à l'époque, de près ou de loin, il fut le seul à manifester un peu de surprise. Je me souviens que c'était comme si j'étais en train de me noyer et que quelqu'un me donnait une gorgée d'air au passage. Juste en posant la question. Juste en s'étonnant, un peu, de la réponse. C'était comme s'il me disait que j'avais quand même eu raison d'espérer, raison d'y croire.
À ceux qui durant le dernier mois ont été pris de court, à ceux qui ont été étonnés et qui ont manifesté leur surprise, à ceux qui m'ont donné une gorgée d'air, je veux dire merci.
Je t'envoie un pichet d'air, Mâ...
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