La ville de Toronto me fait peur, depuis cette première visite, alors que j'étais très jeune: j'avais eu l'impression que les fils qui parcouraient le ciel allaient brusquement me tomber dessus et m'étouffer dans leur toile d'araignée (version soft) ou me couper en morceaux avec leurs fils à couper le beurre (version hard). Je pensais donc, logiquement, que je détestais les tramways. Mais non. Ce que je n'aime pas, ce sont les fils. Et les fils des tramways, ici, c'est à peine si on les remarque. Je déclare donc officiellement que j'adore le tramway, plus précisément le tramway tout neuf qui dessert le boulevard Victor. Je l'entends passer depuis ma chambre et ça fait (vaguement) comme le bruit de la mer (d'accord, très vaguement). J'aime aussi le son qu'il fait en démarrant et qui imite celui d'une vieille locomotive. Bon, mon enthousiasme est sans doute dû, en partie du moins, au fait que ces sons intermittents remplacent un chantier bruyant qui couvrait de poussière mon quotidien à l'automne 2005. Je l'aime donc, d'une part, en comparaison, et d'autre part, parce que ce nouveau tramway passe... tout le temps. J'attends rarement plus de 2 min. Et contrairement au bus, le tramway ne fait pas d'arrêt brusque. Contrairement au métro, il ne tangue pas dans les virages. Le tramway glisse. Oui. Il glisse comme dans du beurre.
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Il fait froid. J'avais déjà le rhume avant de prendre l'avion. J'ai sommeil. Je ne me suis donc pas encore précipité pour embrasser les pieds de la tour Eiffel. Mes journées sont déjà assez remplies, surtout au rythme où je me traîne. Le tourisme attendra : au travail !
Première séminaire à l'EHESS. 1930-1937. La collectivisation en Russie. Des familles aisées (ou pas) de paysans russes sont chassées de leur foyer par centaines de milliers et sont envoyées aux travaux forcés dans le nord du pays. On les envoie coloniser les zones inhospitalières, avec leurs femmes et leurs enfants qui sont les premiers à mourir. Analyse des photographies choisies pour les rapports officiels. Elles sont si belles qu'on dirait des cartes postales. Elles montrent le paysage et des groupes de gens vus de très loin, elles ne montrent donc rien de ce que l'on retrouve dans les témoignages écrits. Une propagande réussie. L'esthétisme au service de la propagande. L'art au service du totalitarisme: une de mes obsessions.
Rencontre avec les chercheurs autour d'un verre de Chardonnay. On se scandalise de la dernière sortie de Todorov qui renie ses années à l'EHESS. Todorov réduit l'étude de la forme à une réaction de défense face au communisme. Cette étude de la forme serait inutile à présent, et nous devrions, selon Todorov, retourner à l'étude du contenu et offrir à nos jeunes des livres à message. ...comme si aucune autre idéologie n'avait remplacé le communisme ?! ...comme si on pouvait faire de la littérature à message en évitant l'idéologie ?! Je participe à la montée de lait intellectuelle, je réalise que voilà : je débarque en France.
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Il fait froid. J'avais déjà le rhume avant de prendre l'avion. J'ai sommeil. Je ne me suis donc pas encore précipité pour embrasser les pieds de la tour Eiffel. Mes journées sont déjà assez remplies, surtout au rythme où je me traîne. Le tourisme attendra : au travail !
Première séminaire à l'EHESS. 1930-1937. La collectivisation en Russie. Des familles aisées (ou pas) de paysans russes sont chassées de leur foyer par centaines de milliers et sont envoyées aux travaux forcés dans le nord du pays. On les envoie coloniser les zones inhospitalières, avec leurs femmes et leurs enfants qui sont les premiers à mourir. Analyse des photographies choisies pour les rapports officiels. Elles sont si belles qu'on dirait des cartes postales. Elles montrent le paysage et des groupes de gens vus de très loin, elles ne montrent donc rien de ce que l'on retrouve dans les témoignages écrits. Une propagande réussie. L'esthétisme au service de la propagande. L'art au service du totalitarisme: une de mes obsessions.
Rencontre avec les chercheurs autour d'un verre de Chardonnay. On se scandalise de la dernière sortie de Todorov qui renie ses années à l'EHESS. Todorov réduit l'étude de la forme à une réaction de défense face au communisme. Cette étude de la forme serait inutile à présent, et nous devrions, selon Todorov, retourner à l'étude du contenu et offrir à nos jeunes des livres à message. ...comme si aucune autre idéologie n'avait remplacé le communisme ?! ...comme si on pouvait faire de la littérature à message en évitant l'idéologie ?! Je participe à la montée de lait intellectuelle, je réalise que voilà : je débarque en France.
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Pourquoi venir en France ? Pour l'accès aux gens sous forme de vivant plutôt que sous forme de livre, les chercheurs vivants, les écrivains vivants, ceux qui ne viennent pas ou pas souvent au Québec. Ce sont des contemporains que je viens chercher ici. Profiter de la chance que tel chercheur soit vivant en même temps que moi et qu'il soit possible de lui poser directement une question. Luba Jurgenson entre autres. Avant c'était un livre, L'expérience concentrationnaire est-elle indicible ?, maintenant c'est quelqu'un, une des responsables du séminaire, dont j'apprécie les commentaires sur le vif. Avant de faire mes bagages, je feuilletais Témoignage en résistance de Philippe Mesnard. M. Mesnard sera l'invité du séminaire dans deux semaines. Ça me donne le temps de lire la brique, afin d'avoir des questions à poser alors que l'ouvrage est encore frais à la mémoire. (J'ai trouvé trois bibliothèques à Paris où je peux aller lire ce livre trop lourd pour la valise.) Un livre assez léger pour la valise, c'était Un pedigree de Patrick Modiano. Je suis en train de le lire. J'ouvre la télévision (un ajout appréciable dans le studio), je tourne deux chaînes et voilà, sur France 5 : une entrevue d'une heure avec Patrick Modiano.
Je me dis que c'est pour ça que je suis ici, que c'est pour ça qu'il fallait partir.
J'ai besoin de me rassurer à ce propos, de justifier les trois mois d'absence.
Les événements de ces premiers jours m'y aident.
Je m'accroche à cette impression d'être là où je dois être.
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À Montréal, je n'arrive jamais à voir Simon. Trop occupé. À Paris je l'attrape juste avant son départ pour l'Écosse. L'amie qui le loge à Paris lui dit d'aller voir les Buttes-Chaumont. Nous y sommes allés. Ce sont des buttes. Bon il y un pont suspendu (mal de mer) et un autre célèbre pour ses suicides, mais essentiellement ce sont de petites collines, artificielles il paraît. Ça aurait été sûrement mieux si on avait pas eu la goutte au nez. Deux Québécois qui se les gèlent sur de fausses collines, ça aurait mérité une photo.
J'ai finalement trouvé un cadran, mais comme je ne supporte pas le tic-tac, je dois l'envelopper dans des linges et le mettre dans la salle de bain quand je veux dormir : pas très pratique comme réveil-matin. J'ai donc programmé le réveil sur mon portable (lire cell), cependant, je n'avais pas reprogrammé l'heure après avoir mis la nouvelle puce. Bref, j'ai passé tout droit. J'ai à peine eu le temps de traverser une fois le Pont des Arts avant de rejoindre Mathilde. Elle sortait de son stage à l'Hôtel-Dieu. (Des gens manifestent contre la fermeture de l'hôpital: ah c'est pour ça qu'il y a des gens avec le revêtement bleu poudre dans le métro.) Mathilde était de dos, en train de donner des indications à des touristes: sa voix comme du miel, mais grave la voix, pas doucereuse, un de ces miels qui sont presque rouges. Son amie Kareen nous a rejoint et nous sommes allées payer trop cher un pseudo-croque-monsieur.
C'est Mathilde qui a eu l'idée, je précise ! C'est elle qui a proposé d'aller voir la nouvelle exposition temporaire du Louvres: La Sainte Russie. Quelques jours seulement après son lancement, vous imaginez la foule ? Et « Sainte », c'est pour chrétienne: l'exposition retraçait les étapes de la conversion de la Russie à travers ses manuscrits et ses oeuvres d'art. Je ne connais rien de la Russie d'avant Pierre le Grand (et encore, pas grand-chose de l'avant 1917). Et l'exposition portait sur la Russie des années 100 aux années 1600. J'ai vu beaucoup... beaucoup de Vierge à l'enfant, beaucoup de Georges terrassant le dragon, beaucoup de Vierge survolant des batailles. J'ai vu plusieurs techniques de représentation de l'auréole (parfois c'était un relief d'or qui se détachait de la toile de plusieurs centimètres). J'ai vu aussi des « scènes de vie ». Je vous explique. On a un saint représenté triomphant au centre de la toile (ou tapisserie ou «icône ») et tout autour de cette grande image, de petites images: des scènes de la vie du saint... c'est-à-dire, pour la plupart, des scènes de torture. Il faut voir ces fines broderies où se mêlent l'or et l'argent délaisser les poses solennelles pour représenter le saint tout nu sur sa roue de métal (pas lisse du tout la roue), il faut voir l'effort dans le détail quand il s'agit de faire comprendre le mécanisme de ces machines à vous brûler les pieds. Par contre, nulle part il n'est expliqué comment le saint, qui dans une image se fait scier le crâne (on voit bien chaque dent de la scie: précision), peut se retrouver dans l'image suivante le crâne et l'auréole intactes en train de cuire dans un grand chaudron. Comme le saint survit d'une image à l'autre ?
11 euros et trop d'auréoles plus tard, me voilà sortie de là avec la confirmation que je ne connais vraiment pas grand-chose de cette chrétienté orientale issue de Byzance.
Je vous laisse, je vais aller chercher Byzance sur Wikipédia.
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Je vous ai dit que mon divan IKEA était exposé métro Opéra ?
J'ai finalement trouvé un cadran, mais comme je ne supporte pas le tic-tac, je dois l'envelopper dans des linges et le mettre dans la salle de bain quand je veux dormir : pas très pratique comme réveil-matin. J'ai donc programmé le réveil sur mon portable (lire cell), cependant, je n'avais pas reprogrammé l'heure après avoir mis la nouvelle puce. Bref, j'ai passé tout droit. J'ai à peine eu le temps de traverser une fois le Pont des Arts avant de rejoindre Mathilde. Elle sortait de son stage à l'Hôtel-Dieu. (Des gens manifestent contre la fermeture de l'hôpital: ah c'est pour ça qu'il y a des gens avec le revêtement bleu poudre dans le métro.) Mathilde était de dos, en train de donner des indications à des touristes: sa voix comme du miel, mais grave la voix, pas doucereuse, un de ces miels qui sont presque rouges. Son amie Kareen nous a rejoint et nous sommes allées payer trop cher un pseudo-croque-monsieur.
C'est Mathilde qui a eu l'idée, je précise ! C'est elle qui a proposé d'aller voir la nouvelle exposition temporaire du Louvres: La Sainte Russie. Quelques jours seulement après son lancement, vous imaginez la foule ? Et « Sainte », c'est pour chrétienne: l'exposition retraçait les étapes de la conversion de la Russie à travers ses manuscrits et ses oeuvres d'art. Je ne connais rien de la Russie d'avant Pierre le Grand (et encore, pas grand-chose de l'avant 1917). Et l'exposition portait sur la Russie des années 100 aux années 1600. J'ai vu beaucoup... beaucoup de Vierge à l'enfant, beaucoup de Georges terrassant le dragon, beaucoup de Vierge survolant des batailles. J'ai vu plusieurs techniques de représentation de l'auréole (parfois c'était un relief d'or qui se détachait de la toile de plusieurs centimètres). J'ai vu aussi des « scènes de vie ». Je vous explique. On a un saint représenté triomphant au centre de la toile (ou tapisserie ou «icône ») et tout autour de cette grande image, de petites images: des scènes de la vie du saint... c'est-à-dire, pour la plupart, des scènes de torture. Il faut voir ces fines broderies où se mêlent l'or et l'argent délaisser les poses solennelles pour représenter le saint tout nu sur sa roue de métal (pas lisse du tout la roue), il faut voir l'effort dans le détail quand il s'agit de faire comprendre le mécanisme de ces machines à vous brûler les pieds. Par contre, nulle part il n'est expliqué comment le saint, qui dans une image se fait scier le crâne (on voit bien chaque dent de la scie: précision), peut se retrouver dans l'image suivante le crâne et l'auréole intactes en train de cuire dans un grand chaudron. Comme le saint survit d'une image à l'autre ?
11 euros et trop d'auréoles plus tard, me voilà sortie de là avec la confirmation que je ne connais vraiment pas grand-chose de cette chrétienté orientale issue de Byzance.
Je vous laisse, je vais aller chercher Byzance sur Wikipédia.
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Je vous ai dit que mon divan IKEA était exposé métro Opéra ?
Trois mois, c'est vite passé. Mais à lire tes premiers jours, c'est toute une vie que tu es partie récolter!
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