mercredi 3 février 2010

Interview

Plusieurs personnes de l'Uqam (j'entends par-là des gens que j'ai rencontrés à l'Uqam, dès le bac pour la plupart) ont publié leurs œuvres ces dernières années. Certains ont eu plus de succès que d'autres, si je pense par exemple à Jean-Simon avec sa Canicule.

Des amis et des connaissances qui savent que je « suis en lettres » me pointent des coupures de journaux, les rares qui traitent de littérature québécoise contemporaine, et me demandent si je connais. Oui, elle était dans mon cours Atelier de poésie I. Oui, ces deux-là m'ont déjà enseigné. Non, lui il était à l'autre Université, mais il venait dans tel bar. Celui-là oui, je le connais, mais j'aime mieux ne pas en parler. Celui-là, c'est un ami. Etc.

Très souvent, la réaction à cette reconnaissance de ma part d'un nom , parfois d'une photo, dans le Voir ou le Devoir, est une question concernant ma propre «production», mes propres activités de création. Et toi, quand est-ce que tu publies ? J'en comprends que le succès d'individus dont le parcours fut un jour (jadis) semblable au mien, de gens avec qui j'ai déjà partagé un statut (étudiant de l'Uqam, seulement étudiant de l'Uqam), apparaît aux yeux de certains comme l'indicateur d'une possibilité (voire d'une garantie) de succès pour moi. Même mes proches se laissent prendre à ce jeu de rabattement d'une existence sur l'autre et me mentionnent qu'ils ont hâte que ce soit « mon tour ».

Mon tour. Comme si tout ce temps j'étais dans une file pour recevoir une ration ou pour monter dans un manège. Comme s'il s'agissait d'attendre impatiemment que ce soit « enfin » ma chance, mon temps. Comme si aujourd'hui, comme si hier ce n'était pas déjà ça.

Il y a plusieurs raisons pour lesquelles je ne peux pas publier, pour lesquelles je ne veux pas prendre ce risque. Et comme ce n'est pas l'endroit indiqué pour exposer les bonnes raisons que j'aie de m'abstenir, je me contenterai d'énumérer les mauvaises.

1. Je ne veux pas qu'une photographie de mon visage se retrouve à l'endos d'un livre. Si on accepte de mettre plutôt la photo de mon pied ou de mon coude, alors ça pourrait peut-être aller.

2. Je ne veux pas avoir à me présenter à aucun lancement ou salon du livre. Je n'aime pas plus donner les dédicaces que je n'aime les recevoir. Je n'ai jamais compris le culte de la signature.

3. Je ne veux pas avoir à donner une entrevue, sinon peut-être par écrit, c'est-à-dire avec du temps pour réfléchir entre les questions.

Sur ce dernier point, je m'explique.

***

Ce n'est pas un secret pour qui me fréquente: j'ai un problème avec les accents, une sorte de tic nerveux, j'imite malgré moi l'accent de mon interlocuteur. J'ai tendance également à incorporer à mon discours le vocabulaire de la personne avec qui je discute et à suivre son débit, à entrer dans la musique sans détonner, comme si le dialogue était un chant chorale. Je sais depuis longtemps que je suis très influençable en ce qui concerne l'enveloppe du discours, l'accent, le ton, le niveau de langage, mais j'ai cru pendant longtemps que le contenu de mon discours échappait à ce genre d'influence, que je n'étais pas (ou très peu) sensible à la suggestion. C'était avant de donner une entrevue.

Le contact d'un contact d'un contact cherchait des gens prêts à raconter devant une caméra comment une partie de leur corps était devenue pour eux un complexe. Je me suis dit que ce pourrait être l'occasion de faire le point sur cette espèce d'obsession de la chevelure qui m'avait habitée, surtout au début de la vingtaine. Même si je ne considérais plus mon rapport à mes cheveux comme étant de l'ordre d'un complexe, cela avait déjà été le cas et je pensais pouvoir expliquer comment j'en étais venue là. Je me sentais prête à parler de ma relation avec ma mère, du seul contact physique qui avait perduré pendant mon adolescence et qui consistait à me faire ma «toque» de ballerine une fois par semaine. J'avais, aux dires des coiffeuses et de ma mère, beaucoup de cheveux, des cheveux fins et glissants qui refusaient de m'obéir. Ma mère a continué de me coiffer tant qu'elle l'a pu, alors que ses propres cheveux tombaient sous l'effet de la chimio. Après sa mort, j'ai été près d'un an sans avoir mes règles et j'ai perdu plus de la moitié de mes cheveux.

Aucun test médical n'a pu cerner la cause de cette alopécie diffuse. Les cheveux ont peu à peu arrêté de tomber, mais ils n'ont jamais repoussé. Plutôt que de me contenter de ce que j'avais pu conserver, j'en ai fait une maladie. C'est-à-dire que je me suis cru malade, stérile, vieille et desséchée, et surtout, déféminisée. Je faisais des cauchemars où ma mère me poursuivait dans la maison avec son grand crâne chauve pour m'arracher des cheveux, ce qui m'a décidé à consulter. J'ai demandé à la psychanalyste, lors de notre première rencontre, de faire en sorte que je ne perde que mes cheveux, de m'aider à ne pas en faire autre chose. En cure, il n'a pas été question de trouver une formule miracle pour faire repousser mes cheveux, mais de travailler sur ce que j'avais fait de cette perte, ce que j'avais associé à mes cheveux. Avec le temps, la perte de mes cheveux a retrouvé son insignifiance, c'est-à-dire qu'elle s'est détachée de l'autre perte, de la seule perte qui ait vraiment eu de l'importance et qui est la mort de ma mère.

Maintenant, quand je pense à mes cheveux, ben... j'en ai moins, j'en ai peu, et après ? Big deal.

Je me suis présentée à l'entrevue avec une idée très claire de ce que j'avais à dire sur ce sujet. Il ne restait, selon moi, que le problème de la concision: comment faire tenir cela en quelques phrases.

Première question que l'on me pose dès que je m'assois sur la chaise: est-ce que je suis mannequin. Non. On me demande quelle partie de mon corps m'a empêchée selon moi de devenir mannequin. Et me voilà à parler de l'asymétrie de ma machoîre et de la courbure de mon dos et, pendant ce temps, j'ai déjà oublié que je n'ai jamais voulu devenir mannequin. Me voilà déjà un peu une victime des critères de beauté établis par d'autres, par qui ? cela viendra...

J'essaie de parler de la mort de ma mère. On me questionne sur la réaction de mes proches à la perte de mes cheveux. M'ont-ils fait sentir laide ? M'ont-ils fait des reproches concernant mon apparence ? Je n'avais pas vraiment songé à cette question. Je réalise là, sur place, devant la caméra, que la perte de mes cheveux a peut-être été pour ma famille un rappel désagréable de la maladie de ma mère. Je ne me souviens pas qu'ils m'en aient ouvertement parlé, mais maintenant que j'y pense, oui, c'est possible, que cela les ai dérangés. Je formule cette hypothèse. On me fait reprendre ce passage en intégrant à ma formulation la question de le femme qui fait l'entrevue. On me dit que les questions seront coupées au montage et qu'il faut donc que ce que je dise n'apparaisse pas comme ...une réponse à une question justement. On me fait donc reprendre certaines de mes réponses, celles jugées intéressantes, sur un autre mode, comme si c'était moi qui décidait d'aborder certains sujets et non comme si ceux-ci m'étaient imposés.

Je me retrouve ainsi à d'insister sur des événements anodins, séparés par des années, voire des décennies, où il a été question de retoucher une de mes photos ou de changer l'angle de mon visage sur un portrait de famille pour qu'on voit moins « les trous ». Je découvre au fil des questions, au fil des réactions des femmes présentes dans la pièce, que cela m'a peut-être fait du mal. Oui, probablement, maintenant que j'y pense, ce n'était pas très agréable de se faire proposer de mettre un chapeau lors de tel événement. Ça m'a sûrement fait de la peine, même si je ne m'en souviens pas très bien.

On en vient tout bonnement à parler de mes relations avec les hommes. Mes amoureux m'ont-ils fait sentir que mes cheveux leur posaient un problème ? Je réfléchis, je me creuse la tête, je repasse une à une les relations, les amants, leurs commentaires: voilà ! je trouve quelque chose. Un amoureux, un matin, m'a passé un commentaire comme quoi il me préférait quand je prenais le temps de boucler mes cheveux (cela donne l'impression que j'en ai plus). Ah ! On me fait tout de suite reprendre ce passage, on fait une autre vérification du son, je sens que c'est un moment important. Je fais l'effort d'essayer de me souvenir. Je ne veux pas les décevoir. Comment me suis-je senti dans mon corps à ce moment ? Comment cet homme m'a-t-il fait sentir ? Je sais que je n'étais pas heureuse avec lui. Il ne me faisait pas sentir bien. Pas assez bien pour lui ? Oui, c'est ça, pas assez bien. Laide, oui sûrement. Pas assez féminine. Oui, je crois qu'il a dit ça aussi, un jour. Et alors que je repense à cet amoureux, je deviens là, devant la caméra, de plus en plus en colère contre lui, j'ai envie de continuer de parler de cette relation et on m'y encourage. Quelle importance que je n'aie fréquenté cet homme que quelques mois, que cette relation soit encore récente (que je n'aie pas de recul) et qu'elle ait eu lieu des années après la période aïgue du complexe. J'ai envie de parler de lui, contre lui. Ça devient pertinent.

Exit la mort de ma mère. Exit les cauchemars et la culpabilité. Exit l'absence des règles et ma remise en question de ma féminité. Exit la vengeance sur moi de mon impuissance à sauver ma mère. La cause du complexe devient très claire, limpide, superbe de simplicité: les hommes, la société. Naïve, je n'avais rien vu. C'est pourtant évident, maintenant qu'on y pense, qu'on en discute comme ça, à bâtons rompus, entre femmes. Ce sont eux, père, frère, amants, qui m'ont font sentir laides, qui m'ont fait sentir inadéquates, car pas comme ces femmes sur les revues de mode. Bien sûr.

L'entrevue est terminée. Je sors de là joyeuse, frénétique, avec l'impression d'avoir hyperventilé. Je savoure encore les nombreux compliments qui m'ont été faits. Je marche quelques rues. Je prends le métro. Assise entre deux stations, ma respiration se calme, les bras me tombent sur les genoux: mais qu'est-ce qui vient de se passer ?

***

J'ai essayé d'entrer en contact avec la seule des recherchistes dont j'avais le courriel, sans succès. Les années ont passé. Sans doute que le projet a été abandonné ou que j'ai été coupée au montage, puisque personne n'est jamais vu me dire qu'il m'avait vue à la télé. Ce qui est un grand soulagement.

Je regrette cependant qu'aucune de ces femmes ne m'aient donné signe de vie, car je leur ai prêté, à leur demande, deux photographies qui ne m'ont pas été retournées. Elles voulaient des photos de moi avant que je ne perde mes cheveux, des photos, donc, où je me trouvais belle. J'ai donné deux photos, en fait, les deux seules photos que j'aimais vraiment de moi adolescente. Sur l'une d'elle, je suis déguisée en hippie, avec le linge et les bijoux de ma mère. Ma chevelure déborde du foulard noué sur ma tête. Sur l'autre, j'ai les cheveux fraîchement teints en roux (c'était l'époque où ils supportaient les colorations). Je suis assise sur le tapis, dans mes blue jeans strech, et j'enlace de mes bras mon ami fidèle, un gros chien malcommode. Je souris à ma mère qui prend la photo.

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