Entre la thèse et la soutenance, entre le doc et le postdoc, la transition: le grand ménage. La balayeuse, l'époussetage, certes, mais aussi les bibliothèques, les boîtes de recueil de textes et de photocopies. Un grand ménage également dans l'ordinateur: faut-il tout garder ? Je fouille dans les vieux dossiers et je trouve des travaux de bac, des ébauches de roman, et beaucoup trop de lettres.
Je rédécouvre des obsessions qui n'en sont plus, des hantises trahies par les multiples versions d'un même texte, d'un même poème repris pendant des années. Entre autres, de 2001 à 2003: La débâcle. Un texte repris, repris, repris, un texte usé, épuisé.
Ce n'était jamais ça. Je n'arrivais jamais à vraiment donner accès ce que j'avais vu à chaque année, à chaque hiver. Ce que j'avais reçu par tous les sens mais surtout par les yeux, quelques jours par an, pendant plus de dix ans.
Aujourd'hui, je me réjouis d'avoir abandonné ce texte à son insuffisance. Je peux le relire avec détachement, avec amusement même. Mon dieu ce que je voulais y arriver, décrire ça, la débâcle devant chez moi, la débâcle sur la Côte-Nord. Je peux y renoncer grâce au travail d'une artiste qui me donne l'impression d'une coïncidence entre l'objet qu'elle offre à la vue et l'expérience visuelle de la débâcle, l'impression d'une coïncidence entre l'impact de son art et l'effet sur moi du souvenir de la débâcle. C'est une impression, bien sûr, supportée probablement par une identification (ou projection de soi dans l'autre, si vous préférez). L'artiste s'appelle Andrée-Anne, deux prénoms chargés pour moi. Et le titre de son oeuvre m'avait déjà happée avant même que je ne subisse l'image. Le terrain était préparé. Mais il reste que l'impression est apaisante. Coïncidence. Clôture. Closure. Je pense que grâce à cet objet construit par une artiste, grâce à la diffusion des images de cet oeuvre, à cet impact immédiatement disponible, je n'aurai plus jamais à écrire sur ça.
C'est ce que j'appelle faire du ménage.
Pour d'autres photos de l'oeuvre en question, voir le site de Andrée-Anne Dupuis-Bourret.
Ci-joint une version du texte qui date de 2002.
La débâcle
Pendant les mois d'hiver, le fleuve durcit par couches et, devant la maison de ma mère, les glaces s'installent, d'abord sur les îles et les bancs de sable, puis sur les rivages. Puis ce sont les nappes d'eau plus profondes qui se figent, liant les battures entre elles. À la limite où se porte le regard, l'horizon battu par les vagues du large est le dernier à céder à l'immobilité. Autour des plus grands rochers se forment des pointes dentelées. Certaines se rejoignent au-dessus de l'obstacle et ces formations improvisées évoquent soit la Tour d'Ivoire de L'Histoire sans fin, soit le repaire de Superman au pôle nord, soit ces desserts que les grands chefs élaborent en artiste. On en mangerait.
Vers 17h30, le spectacle commence. Le soleil est dans sa descente, les rayons tombent en diagonal: chaque région du relief de la croûte est frappée sous un angle différent et, pour chacune, la lumière libère une de ses couleurs. La glace devient verte, rose, mauve, bleu. Le soleil chute de plus en plus vite, les angles se transforment, les couleurs s'échangent et c'est tout le paysage glacé qui se met à danser, quelques minutes seulement, avant de retrouver le gris de sa nuit.
Je ne pourrai jamais décrire parfaitement le charme de ce miroir cassé. Mais je peux dire l'étonnement de retrouver au matine le plancher de verre intact, sans une trace de la scène qui s'y est jouée.
Durant ces longs mois d'hiver, le Port-Cartois puise une assurrance à reconnaître les mêmes creux, les mêmes protubérances devant sa fenêtre. On ne dirait jamais que sous ce calme quelque chose bat.
Cette surface lumineune s'est inscrite dans ma mémoire. Aucune beauté ne l'a supplantée à mes yeux, si ce n'est celle qu'elle produit en se brisant. À cette glace chatoyante, je n'ai préféré que son devenir. À l'image figée, passivement superbe, j'ai préféré la débâcle.
Un matin de printemps, alors qu'on n'y croyait plus, on est réveillé par un fracas, une déchirure. Le vieux thermomètre oscille près du zéro, un dessin se grave sur le paysage, le tout redevient multiples: la jungle des glaciers. Le mouvement attaque du dessous, c'est une mutinerie intérieure, ça s'arrache, ça se bouscule, ça cherche la sortie. Et on dirait que, les premiers jours, les insurgés se trompent de chemin: au lieu de pousser vers le large, ils empiètent sur la plage. Les glaciers s'entrechoquent, se chevauchent et restent coincés les uns dans les autres, échappant quelques heures, quelques jours au retour du rythme. Le vent s'infiltre dans les failles, il est le premier à descendre tout au fond encourager la mer: c'est pour bientôt.
L'inévitable se produit, des glaciers se renversent, montrent leur bas-fond et je ris de voir ces gros messieurs imposants se faire valser le cul. Ça gesticule, ça hurle, ça s'éclabousse, et plusieurs diront que le paysage est gâché: la glace est tachée d'algues et trop mouillée pour refléter des couleurs. Le soleil a beau se cambrer dans sa descente, tout reste gris. Il n'y a plus d'image, il n'y a plus que le mouvement.
L'espace entre les glaciers s'agrandit à mesure qu'ils s'étendent vers le large. Les derniers jours de débâcle, on peut voir au loin la colonie blanche qui finit de fondre dans les courants du Golfe. Le large aspire l'hiver et il ne reste que le tressautement des aspérités lointaines qui se chicanent la ligne d'horizon.
Je me perds des heures à la fixer.
J'ai longtemps envié la beauté calme de la glace. J'ai souhaité devenir ce miroir que l'on retrouve chaque soir à sa place et qui nous rassure par un jeu de lumière aveuglant. Mais je suis toujours rattrapée par le vent des grandes débâcles. Et ma vie amoureuse se peuple de matin où l'horizon se met à trembler.
Je rédécouvre des obsessions qui n'en sont plus, des hantises trahies par les multiples versions d'un même texte, d'un même poème repris pendant des années. Entre autres, de 2001 à 2003: La débâcle. Un texte repris, repris, repris, un texte usé, épuisé.
Ce n'était jamais ça. Je n'arrivais jamais à vraiment donner accès ce que j'avais vu à chaque année, à chaque hiver. Ce que j'avais reçu par tous les sens mais surtout par les yeux, quelques jours par an, pendant plus de dix ans.
Aujourd'hui, je me réjouis d'avoir abandonné ce texte à son insuffisance. Je peux le relire avec détachement, avec amusement même. Mon dieu ce que je voulais y arriver, décrire ça, la débâcle devant chez moi, la débâcle sur la Côte-Nord. Je peux y renoncer grâce au travail d'une artiste qui me donne l'impression d'une coïncidence entre l'objet qu'elle offre à la vue et l'expérience visuelle de la débâcle, l'impression d'une coïncidence entre l'impact de son art et l'effet sur moi du souvenir de la débâcle. C'est une impression, bien sûr, supportée probablement par une identification (ou projection de soi dans l'autre, si vous préférez). L'artiste s'appelle Andrée-Anne, deux prénoms chargés pour moi. Et le titre de son oeuvre m'avait déjà happée avant même que je ne subisse l'image. Le terrain était préparé. Mais il reste que l'impression est apaisante. Coïncidence. Clôture. Closure. Je pense que grâce à cet objet construit par une artiste, grâce à la diffusion des images de cet oeuvre, à cet impact immédiatement disponible, je n'aurai plus jamais à écrire sur ça.
C'est ce que j'appelle faire du ménage.
Pour d'autres photos de l'oeuvre en question, voir le site de Andrée-Anne Dupuis-Bourret.
Ci-joint une version du texte qui date de 2002.
La débâcle
Pendant les mois d'hiver, le fleuve durcit par couches et, devant la maison de ma mère, les glaces s'installent, d'abord sur les îles et les bancs de sable, puis sur les rivages. Puis ce sont les nappes d'eau plus profondes qui se figent, liant les battures entre elles. À la limite où se porte le regard, l'horizon battu par les vagues du large est le dernier à céder à l'immobilité. Autour des plus grands rochers se forment des pointes dentelées. Certaines se rejoignent au-dessus de l'obstacle et ces formations improvisées évoquent soit la Tour d'Ivoire de L'Histoire sans fin, soit le repaire de Superman au pôle nord, soit ces desserts que les grands chefs élaborent en artiste. On en mangerait.
Vers 17h30, le spectacle commence. Le soleil est dans sa descente, les rayons tombent en diagonal: chaque région du relief de la croûte est frappée sous un angle différent et, pour chacune, la lumière libère une de ses couleurs. La glace devient verte, rose, mauve, bleu. Le soleil chute de plus en plus vite, les angles se transforment, les couleurs s'échangent et c'est tout le paysage glacé qui se met à danser, quelques minutes seulement, avant de retrouver le gris de sa nuit.
Je ne pourrai jamais décrire parfaitement le charme de ce miroir cassé. Mais je peux dire l'étonnement de retrouver au matine le plancher de verre intact, sans une trace de la scène qui s'y est jouée.
Durant ces longs mois d'hiver, le Port-Cartois puise une assurrance à reconnaître les mêmes creux, les mêmes protubérances devant sa fenêtre. On ne dirait jamais que sous ce calme quelque chose bat.
Cette surface lumineune s'est inscrite dans ma mémoire. Aucune beauté ne l'a supplantée à mes yeux, si ce n'est celle qu'elle produit en se brisant. À cette glace chatoyante, je n'ai préféré que son devenir. À l'image figée, passivement superbe, j'ai préféré la débâcle.
Un matin de printemps, alors qu'on n'y croyait plus, on est réveillé par un fracas, une déchirure. Le vieux thermomètre oscille près du zéro, un dessin se grave sur le paysage, le tout redevient multiples: la jungle des glaciers. Le mouvement attaque du dessous, c'est une mutinerie intérieure, ça s'arrache, ça se bouscule, ça cherche la sortie. Et on dirait que, les premiers jours, les insurgés se trompent de chemin: au lieu de pousser vers le large, ils empiètent sur la plage. Les glaciers s'entrechoquent, se chevauchent et restent coincés les uns dans les autres, échappant quelques heures, quelques jours au retour du rythme. Le vent s'infiltre dans les failles, il est le premier à descendre tout au fond encourager la mer: c'est pour bientôt.
L'inévitable se produit, des glaciers se renversent, montrent leur bas-fond et je ris de voir ces gros messieurs imposants se faire valser le cul. Ça gesticule, ça hurle, ça s'éclabousse, et plusieurs diront que le paysage est gâché: la glace est tachée d'algues et trop mouillée pour refléter des couleurs. Le soleil a beau se cambrer dans sa descente, tout reste gris. Il n'y a plus d'image, il n'y a plus que le mouvement.
L'espace entre les glaciers s'agrandit à mesure qu'ils s'étendent vers le large. Les derniers jours de débâcle, on peut voir au loin la colonie blanche qui finit de fondre dans les courants du Golfe. Le large aspire l'hiver et il ne reste que le tressautement des aspérités lointaines qui se chicanent la ligne d'horizon.
Je me perds des heures à la fixer.
J'ai longtemps envié la beauté calme de la glace. J'ai souhaité devenir ce miroir que l'on retrouve chaque soir à sa place et qui nous rassure par un jeu de lumière aveuglant. Mais je suis toujours rattrapée par le vent des grandes débâcles. Et ma vie amoureuse se peuple de matin où l'horizon se met à trembler.
Tu me scies. Tu me sidères. Je suis sans mots pour tout ton talent.
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