mercredi 3 février 2010

En toto

L'homme apprend à conduire. Apprendre, le mot est faible. Il fait le pont, le Métropolitain, Décarie, le stationnement du centre d'achats. Le jour où nous aurons une voiture a changé de statut, de «chose à faire à moyen terme (d'ici 5 ans)» à «chose à faire à court terme (d'ici un an)». Va falloir que je m'y fasse.

Je pensais m'avoir pris un abonnement à vie aux transports en commun. Mais passé trente ans, sur la rive-sud, ça devient grotesque cette phobie de la conduite automobile.

Je ne conduis pas. Quand on me demande, je ne dis pas que j'ai mon permis depuis 10 ans, je dis seulement que je ne conduis pas. Parce que j'aime marcher, voilà. Je marche des heures s'il le faut. Et je prends le métro aussi, parce que j'aime la couleur, tiens ! Et aussi parce que...

Parce que je ne veux pas mourir dans un char.

Ok, je ne veux pas mourir point, mais je ne veux surtout pas mourir dans un char, écrasée dans une carcasse de métal, en bouillie de vivant amalgamée à du non-vivant.

Je refuse de mourir écrapoue dans un char, alors je fais tout pour l'éviter. Je travaille à la maison, je ne voyage presque jamais, je mets les statistiques de mon côté.

Pourtant je sais bien qu'il n'y a aucune dignité dans la mort, qu'un cadavre est un cadavre. Mais il me semble qu'avec les autres types de mort on peut s'en inventer, qu'on peut s'en gosser de la signification, broder autour au moins.

Il y a moyen de donner un sens à une mort qui permet de préserver des vies, d'en faire un sacrifice, voire un acte héroïque. Il y a moyen de reconnaître une nécessité à une mort politique ou religieuse (on dit mourir pour ses idées), et accorder de la beauté à une mort passionnelle (on dit mourir d'amour). Il y a moyen de trouver du symbole dans le mort causée par la confrontation avec la nature, par ces éléments dont on peut si facilement faire les jouets d'un dieu: la mort par tornade, la mort par avalanche, la mort par tsunami.

Mais pour trouver du sens à une mort par le char du con qui n'a pas fait son stop, faut vraiment avoir de l'imagination.

Je refuse de mourir parce que quelqu'un qui m'est complètement étranger oublie d'appuyer sur une pédale ou sur une autre. Je refuse également d'être cette conne qui n'a pas fait son stop et qui d'un seul geste met fin à une vie.

***

À chaque fois que je prenais le volant, j'ouvrais ces deux possibilités.

Systématiquement, les deux possibilités s'imposaient à mon esprit: aujourd'hui il est possible que je sois tuée dans un accident de voiture, aujourd'hui il est possible que je tue quelqu'un avec ma voiture. À toutes les fois que j'embarquais dans le véhicule, que je mettais ma ceinture, tournais la clée, les scénarios surgissaient: l'ivrogne qui foncerait sur moi, l'enfant en bicyclette que je ne verrais pas surgir.

Je pensais que ça s'en irait une fois que j'aurais le permis. La pensée de ces possibilités omniprésentes de la mort par char. La pensée de la fragilité de la chair face au métal, de l'incroyable écart entre la résistance du corps humain et celui de la voiture, de l'inégalité du combat.

J'ai perdu le contrôle d'une voiture manuelle dans une côte du centre-ville de Montréal. Personne n'est mort. Mais la sensation de la chute vers l'arrière et la perception de la déroute de l'engin sous mes doigts sont venues concrétiser ce qui n'était que scénarios imaginés, sont venues donner de la matière à la peur.

J'ai cessé de conduire au centre-ville, puis à Montréal, puis j'ai cessé de contruire point.

Je me demande jusqu'à quel point j'ai changé en dix ans.

Je me demande comment je vais me sentir quand le moment sera venu de reprendre le volant après toutes ces années, si je saurai maintenant assumer la responsabilité d'être au commande d'une machine qui tue tant de gens chaque année. Faut bien que l'âge apporte des avantages.

J'aimerais tant découvrir que je n'ai plus peur. J'aimerais me faire cette surprise. Et partir sur la route comme font les gens dans les films, en lançant quelque chose par le fenêtre après avoir monter le son de la musique.

***

Certains considèrent cette publicité comme étant excellente. Pour ma part, j'ai détesté la première moitié (les 40 premières secondes). Je trouve les expressions dérangeantes de fausseté. Les sourires surtout donnent un air vaguement débile aux personnages (pour ne pas dire qu'ils sont creepy). Par contre, la seconde partie, i.e. le traitement de l'accident, me plait beaucoup.

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