dimanche 8 novembre 2009

Une justice relative


L'institution m'a sauvée, à plusieurs reprises.

Enfant, l'école a tout de suite été mon refuge. Je ne parle pas de la cour de récréation, des corridors et encore moins de ce gymnaste où des adultes fournissaient des armes, je parle de la salle de classe où je ne pouvais pas être frappée, de ce lieu où ne régnait plus la loi du plus fort, la salle de classe où pour moi, enfin, tout le monde avait une chance.

La petite école, l'I.E.S.I., le cégep et l'université (j'exclus bien sûr «l'école» de théâtre) sont les rares lieux où j'ai pu assister à un exercice sensé de la justice. Les adultes éclairés, ceux sur qui je pouvais compter, les adultes honnêtes et justes, c'était des profs. Gisèle, Armande, Richard Thibault, Martine Néron...

Cela influence bien sûr mon approche de l'enseignement, mes attentes. Je m'attends à un rapport de confiance. Je m'attends à ce que l'étudiant me fasse confiance, qu'il se confronte avec la matière et non avec moi. Je m'attends à pouvoir lui venir en aide, à lui apporter quelque chose, je m'attends à le sauver comme j'ai été sauvée.

Je crois que cette expérience harmonieuse avec l'institution peut faire de moi un mauvais prof, me limiter en tant qu'enseignante.

Ma soeur a connu la même petite école, mais c'était pour elle un autre lieu. Elle n'avait pas peur de la cour de récréation, elle n'avait pas peur de se battre, elle savait prendre des coups, se relever. Elle était doué pour les arts plastiques et la musique, mais sa difficulté à appréhender des concepts abstraits et des systèmes de lois (tout ce qui fonctionne en circuit fermé, sans être relié directement à un objet du réel) lui ont coupé l'accès aux mathématiques et aux règles grammaticales.

J'ai vu ma soeur travaillé vaillamment, je l'ai vu ouvrir les livres, confiante et sereine. Je l'ai vu revenir de l'école en larmes, s'étant confronté à l'absurdité de l'échec, à cette injustice. D'autres travaillaient moins qu'elle et avait de meilleures notes: le non sens, l'illogisme, l'arnaque. Certaines de ces premières de classes se sont lignées contre ma soeur, l'ont harcelée, l'ont humilié quotidiennement. Ma soeur a coulé son année alors qu'elles s'en sont tirées sans une tache, avec tous les honneurs. Ma soeur a cessé de croire en l'école, cette farce cruelle.

Je veux dire qu'avant la «maladie» c'était déjà fait, avant que le traumatisme ne vienne définitivement la couper du savoir, ma soeur paniquait devant l'évaluation scolaire comme devant une violence gratuite et aveugle, frappant au hasard, une violence contre laquelle tout effort était vain, contre laquelle elle ne pouvait rien.

Ils sont 80 devant moi dans l'auditorium de l'Uqam. Je n'ai pas le temps de m'arrêter sur chaque visage. Mais parfois je suis heurtée au milieu d'une phrase par le visage de ma soeur: la même panique, le même désespoir. Un jeune homme qui a jeté son crayon, qui abandonne. Une jeune fille qui ne peut plus retenir ses larmes. La dernière fois, je me souviens, je me suis interrompue d'un coup. C'était un visage sur 80, mais je ne pouvais pas continuer, car ce visage c'était le sien. Je ne savais pas quoi dire, par où commencer. Je me suis approchée de sa rangée, et j'ai dit : «Quoi ? quoi ? ». Puis étrangement j'ai demandé: « Qu'est-ce que j'ai fait ? ». L'étudiante ne pouvait même pas parler. Elle était intimidée. Par moi, on aurait dit.

Certains n'arrivent même pas à poser des questions, à se rendre jusqu'à mon bureau à la pause. Je les vois rebrousser chemin. Je vois de la panique, mais aussi de la méfiance dans les yeux de plusieurs, une sorte d'ironie triste, de « on sait ben... ».

Avec ceux qui lèvent la main, qui m'écrivent, viennent me voir, je passe du temps, parfois des heures entre les cours. À chaque fois, j'y crois, je crois que cette fois ils ont compris, que cela va bien aller maintenant. Et puis il y a les travaux, les échecs.

Ma soeur s'est réessayé, une autre école, d'autres profs. Elle tenait beaucoup à finir son secondaire 5. Ça n'a pas marché. Elle n'a jamais eu son diplôme. Et je n'ai rien pu y faire. Je n'ai jamais pu aider ma soeur. Et pourtant, j'ai passé des heures avec elle. Le français. Les math. Je lui ai donné tout ce que j'avais, mes trucs à moi, mes repères. Ce qui marche pour moi ne marche pas pour elle.

L'école a été juste avec moi. Mes efforts ont été récompensés. Je peux donner ce qui m'a été donné, ce qui a été suffisant pour moi. Je ne sais pas quoi offrir à ces étudiants pour qui l'école est un calvaire, un système illogique, dépravé, une machine infernale. Je ne sais pas comment être un bon professeur pour eux.

***

Je continue d'être affectée par ces visages, car je continue de me demander... n'y a-t-il vraiment rien à faire, n'y avait-il vraiment rien à faire pour ma soeur ? Et parfois je me demande si c'est la bonne question, si cette question ne pourrait pas me porter à faire pire, à prolonger une situation indésirable. Car quand bien même j'arriverais à redonner foi en l'institution à mes étudiants... ne serait-ce pas une erreur dans le cas de ceux qui comme ma soeur ont de réelles limites cognitives ? ne serait-ce pas une erreur que d'essayer de les garder sur les bancs d'école ?

2 commentaires:

  1. Chère Mâ, quelle puissance dans tes mots et quelle triste réalité en effet que ce système éducatif qui ne dessert pas tous les types d'intelligence. Il n'y a pas si longtemps, ma mère me confia à quel point chacune de nous trois (mes deux soeurs et moi) avions été des élèves différentes l'une de l'autre, les défis pour elle d'adopter des approches adaptées aux facultés de chacune afin d'obtenir des résultats, différents eux aussi pour l'une que pour l'autre.

    En passant, je sais que je commente avec retard ce billet, mais le fait de t'avoir "tagué" à partir de mon blog ne m'a pas signalé tes nouveaux messages alors je croyais tout ce temps que tu étais submergée dans la rédaction... Je vais à l'instant lire ton dernier né.

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  2. C'est parce que c'est un nouveau message, malgré ce que la date en dit. J'avais enregistré le brouillon il y a des semaines de cela (8 nov), mais je n'avais pas publié le message avant aujourd'hui.

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