mardi 24 novembre 2009

Sur le gain psychique de la culpabilité

Il y a déjà plusieurs années de cela, je suis tombée amoureuse. C'était avant l'homme des autres textes, avant le bonheur tranquille.

J'étais célibataire. Celui que j'aimais ne l'était pas. J'avais rencontré la femme dans sa vie. Ils avaient l'air heureux, on pouvait les imaginer vieillir ensemble. Elle était très gentille et lui se montrait amical à mon endroit, sans l'ombre d'une ambiguïté. Je n'avais aucune chance.

Pendant un an, je me suis rongé les sangs avec cette histoire. Je me sentais affreusement coupable de la moindre pensée le concernant, je me mortifiais pour un sourire, un regard, un frôlement de manteau.

Le désir était d'autant plus fort qu'il ne se confrontait à aucune expérience réelle, que rien ne venait lui faire toucher terre. Le secret dont je l'entourais le préservait, faisant en sorte qu'aucun discours venant de mes proches ou de nos amis communs ne le banalise.

Je voyais cet homme rarement et n'échangeait avec lui que des politesses, ou quelques anecdotes insipides qui m'arrachaient un rire nerveux. Assise près de lui à une table ou dans un salon, je devenais franchement hystérique et devais vite changer de place. Bientôt, j'évitai de me trouver dans la même pièce que lui. Je l'aimais de loin, ce qui me permettait de dire, comme cet autre amoureux virtuel : « De toi j'ai tout aimé ».

J'aimais un homme à qui je n'adressais plus la parole. J'aimais dans l'absolu et pour toujours quelqu'un que je n'allais jamais vraiment connaître et qui, donc, n'allait jamais me décevoir, jamais me déranger par sa présence, m'irriter en laissant traîner sa vaisselle, mettre fin à la magie en oubliant de tirer la chasse. Je le voyais à peine quelques minutes par mois: il était parfait. Il était amoureux d'une autre, résolument hors de ma vie: il prenait toute la place.

Je ne suis pas sensible aux chiffres. La numérologie me laisse froide et j'oublie les anniversaires. Mais je suis très affectée par les saisons, par le retour des saisons. J'ai réalisé avec consternation que c'était à nouveau l'été et que j'aimais encore. Que cette situation perdure au-delà d'un an ne m'était pas supportable. J'ai pris les grands moyens. Je suis allée à contre-courant de mon tempérament. J'ai tout déballé à des proches, et même à des gens que je ne connaissais pas. J'ai contacté l'homme en question. Je lui ai déclaré que nous ne pouvions plus nous parler, même pour des civilités. Je lui ai dit que je l'aimais. Je me suis moqué de cette « flamme » devant des copines, certaines ont repris le flambeau, ont parlé de cet amour ridicule. L'amour est devenu ragot, une histoire banale, un kick. Ça a aidé.

Ça a aidé pour le désir, pour l'obsession, pas pour la culpabilité. J'ai continué de me sentir coupable, d'avoir peur d'être punie, d'être frappée si je rencontrais à nouveau la femme aimée par cet homme. Et c'était d'autant plus étrange que pour une fois je n'avais vraiment rien à me reprocher. Ce n'était pas comme ce garçon que j'avais aimé adolescente, dont je réclamais ouvertement l'amour bien qu'il soit en couple, et que j'essayais d'embrasser quand j'avais pris un verre de trop. Il n'y avait jamais eu rien de tel avec lui. Aucune tentative pour attirer son attention, rien. Alors pourquoi pareil remords ?

Cet été-là, je voyais ma soeur une fois par semaine. Ma soeur se répète beaucoup. Il y a des périodes où certains sujets la hantent. Elle en parle à chaque semaine pendant des mois, on dit que c'est la cassette. Cette année-là ma soeur se tourmentait à propos des ravages qu'elle pourrait causer. Elle se sentait mal en pensant à Angelina. Elle ne cessait de revenir sur le fait qu'après tout, Brad et Angelina étaient mariés, mariés devant Dieu, et que ce serait un péché de les séparer. Elle cherchait une solution, elle me demandait à répétition si je pensais qu'Angelina accepterait un ménage à trois. Elle insistait sur le fait qu'elle ne voulait pas faire de peine à personne. Elle était sincèrement tourmentée. Elle se sentait coupable.

Ma soeur n'a même pas envoyé de lettres de fan à Brad. Elle n'a rien tenté. Pour elle comme pour moi, il ne s'est jamais rien passé; mais la culpabilité ouvre la possibilité qu'il se soit passé quelque chose, quelque chose dont on pourrait se sentir coupable. La culpabilité, aussi pénible soit-elle, a ceci de gratifiant qu'elle donne une existence psychique à la relation amoureuse inexistante.

Ma soeur ressent probablement un plaisir (d'où la complaisance dans le ressassement) à s'imaginer représenter un danger pour Angelina Jolie, à s'imaginer être l'autre femme, un plaisir qu'elle paie de l'angoisse; ce qui est sans doute préférable à la douleur que causerait la prise de conscience du fait qu'elle n'a aucune chance.

Pendant toute cette année où j'ai aimé sans espoir, je n'ai jamais pleuré. J'étais angoissée, mal à l'aise, nerveuse, honteuse, mais je n'avais pas de peine. Je ne pouvais me remettre de cette peine d'amour qui n'avait pas commencé. La peine était retardée, suspendue, retenue par l'artifice du remords.

En écoutant ma soeur faire son mea culpa, semaine après semaine, j'ai compris ce qu'avait été cette année de tourment. J'ai su (je le savais mais je l'ai su autrement) que rien n'était possible entre cet homme et moi. J'ai cessé complètement de me sentir coupable. J'ai beaucoup pleuré.

Je l'ai revu, cette fois sans peur d'être punie.

Je le revois encore parfois, à l'occasion. Il est toujours aussi beau.

Mais mon dieu ce qu'il s'habille mal...

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