mardi 24 novembre 2009

La faille du maître

Exceptionnellement, j'ai pris un café à l'intérieur de l'Uqam (j'en profite généralement pour m'extirper hors des murs de briques orange). Exceptionnellement, j'ai décidé de m'asseoir dans un de ces grands divans que l'on partage, au risque de renverser ma tasse. Il y a des centaines d'étudiants dans ce pavillon et qui est venu s'asseoir à côté de moi ? L'étudiante la plus haineuse à mon endroit, toutes catégories confondues.

Elle a repris le fil là où elle l'avait laissé lors de sa dernière apparition en classe. Avec cette voix chantante qu'elle a, cette diction soutenue et ce terrible sourire, elle m'a expliqué que devant mon incompétence, elle n'avait pas eu le choix de donner des cours privés afin de sauver mes pauvres étudiants, et m'a conseillé de suivre l'exemple de ceux qui ont, contrairement à moi, un réel talent pour l'enseignement.

Je lui ai dit que c'était bien aimable à elle de se dévouer ainsi pour les autres. Elle m'a dit que celles à qui elle avait enseigné « clairement » les concepts freudiens avaient vu leur note augmenter d'une demi-lettre, et qu'elles lui en étaient très reconnaissantes. Je ne lui ai pas dit que la grande majorité des étudiants du groupe avaient vu leur note augmenter d'au moins une demi-lettre entre le milieu et la fin de la session. Je lui ai demandé si elle se destinait à l'enseignement de la littérature. Elle m'a annoncé qu'elle quittait ce département où elle recevait de mauvaises notes arbitrairement (i.e. parce que « ce jour-là la prof était menstruée »). Je lui ai pointé d'autres voies qui conduisent au métier de femmes de lettres. Elle m'a parlé d'un travail qu'elle avait dans le milieu de l'édition, de la « merde » qu'on lui faisait lire, du favoritisme, des combines, des lettres mortes, de l'art éteint.

Pour cette jeune femme articulée et peut-être intelligente, le monde universitaire n'était que fausseté, laxisme, pédanterie et mensonge, les profs n'étaient que des fonctionnaires paresseux et imbus, le milieu de l'édition littéraire était pourri, stérile. Dans sa tête tout était noir, mort, vain, et l'avenir, bouché.

***

Qu'une de mes étudiantes me dénigre sans scrupule est une chose, mais que l'ensemble de ce qu'offre le milieu littéraire (universitaire ou non) déçoive à ce point une personne encore jeune... cela me donne mal au ventre. Des jours après, je suis encore triste d'avoir écouté cette fille, encore troublée par l'impression de déjà vu.

Mon frère était un enfant brillant, mais il s'est vite désintéressé de ce que ses profs avaient à lui apprendre, pour s'intéresser uniquement à ce que lui avait à leur apprendre. Plus les années ont passé et plus il a consacré d'énergie à les prendre en défauts, négligeant la matière au programme pour aller dans une matière plus avancé, afin de trouver la matière que l'enseignant n'avait pas revisé depuis longtemps, afin de semer le doute, l'hésitation, de dénicher l'ignorance. Il harcelait ses professeurs de questions, pas tant pour obtenir un savoir que pour démontrer le caractère non absolu, non certain des vérités Ce n'était pas par mesquinerie ou par méchanceté. Il était en mission. Il se devait de le faire, il devait cerner la faille dans le maître, l'erreur dans la loi, l'exception à la règle. C'était plus fort que lui, il lui fallait entrer en conflit avec les figures d'autorité, destituer le guide, révéler l'arbitraire du code, refuser, dire non. Mon frère était un garçon brillant qui a accumulé les échecs scolaires et professionnels. Il a payé de ce prix sa quête de certitude.

Sous les traits d'une démarche scientique, cette attitude envers le savoir tient du mysticisme.

Avec acharnement, de jeunes gens dénoncent l'incomplétude des programmes, la faillite des systèmes, les limites individuelles. Il faut entendre le son de leur voix, cette déception, et la douleur dans leurs yeux, lorsqu'ils s'attaquent à la subjectivité, à la relativité, à la contingence, incapables qu'ils sont de faire le deuil d'une vérité absolue, d'une loi transcendante, d'un père tout-puissant.

Le parent n'est pas à toute épreuve. Le prof n'est pas à tout épreuve. Même la donnée scientifique est entachée de l'humanité du chercheur. Il n'y a pas de maître, pas comme on en voit dans certains vieux films japonais, pas de guide spirituel que l'on peut suivre les yeux fermés, et même Gandalf a fait des conneries.

Il ne s'agit pas pour autant d'être dupe, de se montrer crédule et de tout gober en bon mouton. Il s'agit d'accepter les règles du jeu, d'accepter d'acquérir un savoir imparfait, de le recevoir suffisamment longtemps pour être en mesure de le maîtriser, de le ressaisir afin de pouvoir le confronter à d'autres savoirs imparfaits.

Il s'agit de sortir de son isolement, de renoncer à la pureté de l'autodidacte, de descendre de la tour d'ivoire pour retirer le maximun de chaque petit prof imparfait, il s'agit de multiplier les guides. Il s'agit de travailler avec ce qui est proposé et non systématiquement repartir de rien. Il s'agit de consacrer sa vie à construire quelque chose plutôt que de gaspiller sa jeunesse à démolir l'oeuvre de l'autre, sous prétexte que ce n'est là que château de sable.

Oui, le Père Noël était un mensonge.
Oui, une mère peut (se) tromper.
Oui, Dieu n'est pas de ce monde.
Get over it.

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