samedi 18 avril 2015

L'inédit du reproche


Ce qui m'inquiète le plus, ce n'est pas seulement que le mouvement étudiant perde des alliés, qu'une part de ceux qui les supportaient jusqu'ici les abandonne à leur sort, c'est que le contenu de la critique à leur endroit a changé.

En effet, il y a un terme que j'entends fréquemment depuis quelques semaines, un terme que je n'avais jamais entendu ou presque en 2012, 2008 et 2005, le terme «malhonnête»: le mouvement est malhonnête, parce que les associations sont malhonnêtes, parce que dirigées par des étudiants malhonnêtes. 

Que cette lecture des événements participe d'une simplification n'empêche pas son efficacité, et je me demande si on mesure bien l'impact à long terme que pourrait avoir cette nouvelle étiquette apposée sur la grève étudiante, et par extension, sur la cause de l'éducation au Québec.

Je me demande si les étudiants eux-mêmes ont mesuré l'impact que les levées de cours «non démocratiques» ont eu sur la perception de leur mouvement. Lorsque des manifestants sont allés interrompre des cours donnés par des facultés où les étudiants avaient voté à majorité contre la grève, lorsque ces étudiants qui se sont prononcés en assemblée contre la grève n'ont pu avoir accès à leur locaux, alors, pour plusieurs, les levées de cours dans les facultés en grève ont perdu de leur crédibilité. Par un effet de rabattement, le soupçon est tombé sur les levées de cours qui se faisaient au nom du respect de l'autorité de l'assemblée, au nom de la démocratie. 

C'est-à-dire que pour plusieurs personnes, à ce que j'ai pu comprendre, il ne s'agissait pas de groupes de manifestants hétéroclites, suivant des principes différents, mais d'une même entité, d'un seul mouvement étudiant apparaissant donc, nécessairement, opportuniste, hypocrite et menteur: les étudiants faisaient semblant de respecter la démocratie, mais en réalité, ils n'en fichaient bien; ils respectaient le vote de l'assemblée uniquement quand ils étaient satisfaits du vote. C'est bien ainsi que les faits s'interprètent, du moment qu'on s'imagine que c'est le même individu qui réclame le respect du vote et qui refuse de reconnaître le vote des autres assemblées. Cette adéquation se retourne contre l'étudiant qui voulait faire respecter le vote, mais aussi en quelque sorte contre celui qui a décidé qu'il allait jouer de la flûte peu importe le lieu et l'heure, peu importe le cours et le vote, peu importe même qu'il soit inscrit ou non cette session, car alors cet individu n'apparaît plus vraiment comme un anarchiste: on ne lui accorde plus l'intégrité de son refus unilatéral, puisqu'on l'imagine ailleurs en train de demander qu'on respecte l'autorité de son association, qu'on respecte les règles, le vote, la loi. On ne croit plus l'étudiant qui dit respecter l'autorité de son association, et on ne croit plus non plus l'étudiant qui dit ne reconnaître aucune autorité. Bref, on ne les croit plus. 

Une fois que le doute est entré, il gruge. La méfiance se nourrit des plaintes des étudiants eux-mêmes visant le déroulement des assemblées. Et ici encore, ce qui frappe, c'est le nombre grandissant de personnes ayant la conviction d'avoir affaire à une intentionnalité malveillante: les associations feraient exprès de retarder le vote au cours d'assemblées artificiellement prolongées, elles feraient exprès de donner une date à la dernière minute, elles feraient voter des gens non inscrits, etc.,  rien ne serait l'objet du hasard ou de la nécessité, tout serait pensé, calculé, tordu. 

En 2005, 2008 et 2012, on entendait dire que le mouvement était désorganisé, sans ligne directrice, sans consensus. On l'entend encore aujourd'hui, mais on entend aussi parler d'une organisation trop efficace, qui sait très bien ce qu'elle fait, qui manipule ses membres et fraude ses votes. Il y a selon moi une différence de perception terrible, entre celle d'un mouvement girouette, bohème, trop inclusif, trop respectueux de la volonté de chacun, trop à l'écoute des différences, et cette vision d'un mouvement relevant d'une pensée unique, une pensée partisane jusqu'auboutiste, donnant lieu à des associations autoritaires et prêtes à toutes les bassesses. 

On dira peut-être qu'il y a moins de condescendance à faire de l'association étudiante une mafia dangereuse, qu'on se sera au moins débarrassé du cliché de l'étudiant «innocent», pelleteux de nuages et hippie. Dans cette nouvelle image plus dure que certains détracteurs mettent de l'avant, l'étudiant n'est plus cet enfant qu'il faut gronder, cet enfant bien intentionné mais égaré qu'il faut ramener sur la bonne voie, c'est un petit escroc, un malin qui connaît les ficelles, un ratoureux qui en veut à l'argent des contribuables. Il n'est plus ignorant mais rusé, plus naïf mais... dangereux. 

Peut-être cette figure de l'étudiant en fait-elle davantage un adulte, peut-être y est-il davantage traité en égal. Il reste que quelque chose de précieux me semble perdu, du moment que, dans l'imaginaire collectif, la jeunesse n'est plus associée à la passion mais à l'avidité, et qu'on ne lui voit plus des rêves, mais des magouilles. 

Et comment ne pas être perplexe devant l'écho produit entre cette nouvelle image du mouvement étudiant et l'image du parti au pouvoir... 

En effet, les reproches faits aux mouvements étudiants s'apparentent d'habitude, traditionnellement, à la critique faite aux partis de gauche, comme à Québec solidaire par exemple. Or, l'inédit de ce printemps, ces nouveaux motifs de condamnation de la grève étudiante rappellent plutôt les soupçons pesant sur le parti libéral: l'économie invisible, l'abus de pouvoir, la fraude, la corruption. 

Au sortir de la grève, les étudiants risquent de se voir attribuer les caractéristiques de ce dont ils avaient fait leur ennemi idéologique. 

Si ma lecture s'avère juste, ce serait quand même tout un tour de passe-passe... On pourrait presque parler d'une inversion des topoï culturels québécois. 

Et sans vouloir moi-même céder à la tentation de la théorie du complot, je réitère ma crainte que cette perversion de l'image des étudiants (celle qui a eu lieu ce printemps, celle-là en particulier) ait un impact majeur, néfaste, sur l'avenir de l'éducation au Québec. 

Aucun commentaire:

Publier un commentaire