vendredi 17 avril 2015

L'écrivain manqué

Un ami écrivain attend des nouvelles de son manuscrit. Je l'amène se droguer de chocolat. La conversation revient sur le fait que je n'ai jamais envoyé un de mes propres manuscrits nulle part, jamais même essayé de publier un livre. Rien de nouveau. C'est la même conversation depuis quinze ans, seulement le propos est de plus en plus clair. 

Quand je me suis inscrite au bac en études littéraires en 1999, j'avais écrit plusieurs textes sur mon enfance et sur ma famille, et je voulais apprendre à en faire des récits littéraires. Il était clair pour moi que si mes textes n'étaient que de l'autobiographie-curative, de l'art-thérapie, la publication était sans intérêt. Je ne souhaitais pas non plus attirer uniquement un public friand de sensationnalisme, je ne voulais pas les lecteurs d'Allo-police. Il fallait trouver une façon de s'élever au-dessus des faits, de transposer, de sublimer, il fallait une forme, un style. 

J'ai travaillé fort pour développer des formes, une façon de dire les choses. Et quand finalement je me suis retrouvée avec des textes qui pouvaient prétendre à un statut littéraire, je les ai trouvés obscènes dans leur beauté. Il était maintenant agréable de lire sur des événements qui avaient détruit les miens, l'humour, la sensualité, l'intelligence coloraient notre malheur, la violence était esthétisée, la douleur, cathartique: j'avais réussi, et le résultat était intolérable. 

J'ai essayé d'écrire sur autre chose. J'ai essayé de faire de la fiction, des poèmes, l'art pour l'art. Je me suis ennuyée. Cela devenait complaisant, écrire, une coquetterie. Transposés dans une fiction, mes personnages ne rendaient plus justice aux miens, à moi-même, et perdaient tout intérêt à mes yeux. Je suis retournée vers ce que j'avais besoin d'écrire, ce que je sentais que je devais écrire. 

J'ai fait plusieurs fois l'aller-retour de la fiction à l'autobiographie, tentant parfois de me situer entre les deux. Je me suis heurtée systématiquement au même échec: une fois accompli le travail de transposition, le travail de censure également (parce qu'il fallait bien protéger les vivants), une fois les personnages construits, le ton donné, le livre devenait objet d'art, scandale de distance face au vécu qui l'avait fait naître, divertissement devant la mort. Il fallait pouvoir faire ce compromis, lâcher prise, je n'ai jamais réussi à le faire. 

J'ai beaucoup lu les témoins qui, plus que moi bien sûr, ont été déchirés par ce dilemme: sentir profondément l'urgence de faire entendre, de faire voir ce que personne ne veut voir, sentir comme une condition de l'existence, comme une nécessité de la survie ce devoir de capter l'attention des lecteurs, de trouver le moyen d'être lu, sentir donc la nécessité de susciter une catharsis agréable pour faire lire ce qui n'a été aucunement agréable à vivre. 

J'ai lu les témoignages de plusieurs survivants, dont, plus récemment, La mesure de nos jours de Charlotte Delbo, et j'en suis arrivée à la conclusion que je n'avais tout simplement pas assez de talent pour opérer une mise en récit qui conserverait la valeur du fait, et pourrait même, comme c'est le cas chez certains témoins, lui en construire une nouvelle. 

Ce n'est pas de la fausse modestie. Je connais mes habiletés. Je sais que je pourrais sans doute être écrivaine, autrement. Mais pour écrire ce que je veux écrire, ce que je désire écrire, il me faudrait plus de moyens, plus d'habiletés, il me faudrait un peu de génie. 

Ce n'est pas que je n'ai pas de talent. C'est qu'il m'en faudrait davantage.

2 commentaires:

  1. Si ce n’est pas un texte d’écrivain, ce texte, alors je ne sais pas ce qu’est un écrivain.
    Ta voix est unique est forte, tu parviens à t’adresser à l’autre directement, où cela importe vraiment. En fait c’est toujours ça dans tes textes : tu parviens à «t’adresser», sans failles, dans une honnêteté immédiatement perceptible, qui fait qu’on ne peut pas lâcher, qu’on a envie d’en lire plus, c’est rare, et bouleversant.

    François Gonin

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  2. 100% d'accord avec le commentaire précédent !

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