lundi 30 mars 2015

Ça faisait longtemps que je n'avais pas parlé d'Hitler... et d'Angelina


On pourrait dire que je suis hypersensibilisée à ce sujet, que je réagis fortement au moindre propos concernant une limitation ou en empêchement des naissances  (limitation pour les autres que soi, bien sûr je ne parle pas du cas de la femme qui décide de ce qu’elle fait de son corps). Mais je ne le vois pas comme une réaction exagérée. J’ai plutôt l’impression de mesurer une violence qui échappe en partie à d’autres.

Au secondaire, je marche dans un centre d’achat à Sept-Iles. Des hommes jasent assis sur un banc. Un dit à l’autre que la seule chose qui devrait être gratuite pour les Amérindiens, c’est les capotes et la pilule. Le soir, je n’arrive pas à dormir. Je repense à la blague qui a fait rire les gens sur le banc. Ça ne passe pas.

À la fin du secondaire, une des étudiantes amérindiennes tombe enceinte. Dans les corridors : «un de plus à faire vivre», «elle ne devrait pas avoir le droit de le garder», «ils n’ont que ça à faire». Je pleure dans les toilettes, sans savoir pourquoi… pourquoi je pleure pour une fille qui n’est pas mon amie, pourquoi je suis bouleversée.

Après le tremblement de terre en Haïti, une femme dit que si les noirs faisaient moins d’enfants, il n’y aurait pas autant de morts pris sous les décombres. J’agrippe la corde, je dois sortir de l’autobus, j’ai peur de me mettre à crier.

Quand certains proposent d’interdire les grossesses à risque, de criminaliser la reproduction de certains individus, quand les compagnies d’assurance réclament des tests génétiques, je réagis fortement.

Bien avant 2011, bien avant que cela ne me concerne personnellement, j’ai été profondément dérangée par ces questions.

J’ai lu sur les fondements de la pensée génocidaire. J’ai lu sur les événements historiques qui ont mis en acte cette pensée. Je devais essayer de comprendre ce qui se passe dans l’esprit des gens. Souvent j’avais du mal à lire les ouvrages au complet, j’avais besoin de prendre une pause pendant les colloques : ce n’était pas des études, ce n’était pas du travail, ce n’était pas de la théorie.

Pour moi, ça n’a jamais été simplement de la théorie. Encore moins un sujet «sexy», à la mode.

Les premières lois d’Hitler fraîchement élu au pouvoir concernent le contrôle des naissances ainsi que l’élimination des malades mentaux et autres inaptes au travail. Ces premières mesures annoncent les dernières volontés de Führer, le début du régime participe de sa finalité : il y a un rapport étroit entre le contrôle des naissances et l’extermination dans les camps. Je dois l’enseigner. J’ai besoin qu’on le voit, ça.

J’ai besoin que l’on comprenne la différence entre le génocide et les autres types de massacre, c’est-à-dire, la visée humanitaire que se donne le génocide.

Car je crois qu’il n’y pas de violence plus sournoise, plus malsaine, oui, parfois je crois vraiment qu’il n’y a pas de plus grand mal dans l’humain que la haine du gène de l’autre lorsqu’elle se pare des vertus du progrès.

Nous avons décidé que tu ne devais pas avoir d’enfant, que ce ne serait pas bon, pour le monde. Un futur issu de toi ne représenterait pas une avancée pour l’humanité. Alors, dans le but d’améliorer les choses ici-bas, nous allons brûler ta chair et la chair de ta chair. Rien de toi, et rien de ta famille à travers toi, ne demeurera dans ce monde. Rien de toi ne fera partie du futur de l’humanité. Rien de toi n’a été jugé digne. Il n’y aura pas de suite à l’histoire de ton peuple, pas de suite à ton existence, nous effaçons les traces derrière tes pas, pour le bien commun.

Si j’ai la force de t’éliminer, c’est la preuve que la nature m’a donné la force de le faire, c’est bien la preuve que je suis rendu plus loin que toi sur la ligne téléologique de l’évolution. Que je puisse te tuer révèle que je suis un surhomme et que la nature t’a recalé. Tes gènes appartiennent à un modèle primitif, un modèle dépassé. Ta mort prouve que tu devais disparaître. Tout est en ordre à présent.

Nécessairement, te tuer est bon. Te tuer crée le futur et ce futur sera meilleur de ta mort. Ta mort participe de l’évolution de notre espèce. Te tuer amène du bon dans le monde. Je ne fais que mon devoir. C’est pourquoi mon cœur est plein d’allégresse.

***

Certains soirs, écrire ne me console pas.

Pourtant je sais, je comprends…

L’adhésion à la philosophie de l’histoire de Hegel est presque un réflexe de la pensée moderne.

Sans être tout à fait eugéniste, on peut souhaiter intervenir dans le monde afin que demain soit meilleur qu’aujourd’hui. On veut changer les choses pour le mieux, choisir l’héritage à transmettre, ce qui doit demeurer, l’humanité doit progresser, je comprends.

Je comprends le principe de la sélection naturelle, cette nature sans éthique. Je comprends que cette nature ne veuille pas de mes cellules pour son futur amélioré. Je sais que je risque de mettre au monde des enfants qui ne deviendront jamais des citoyens rentables. Je sais, je comprends qu’on veuille m’avorter d’un peut-être-inapte, d’un individu non assurable. Je connais cet humain qui préfère aller sur la Lune que sauver l’Afrique. Je comprends l’humain qui préfère éviter cette rencontre.

J’ai les outils pour comprendre, je n’ai pas les outils pour transformer cette compréhension en consolation, et accepter.

Je suis fatiguée.

Certaines nuits je cède à la pression, je me rends, je renonce. Je songe à nettoyer le monde de mes gènes. Laissons les surhommes se reproduire et gagner les étoiles. Je suis fatiguée.

Je suis fatiguée mais pas encore morte. Et avant de mourir, j’aimerais dire quelque chose. J'aimerais dire que nous méritions mieux.

Voilà.

Malgré tout, je pense que ma famille et moi méritions mieux. Chacun d’entre nous, du meilleur au pire, malgré la folie des uns et la lâcheté des autres, malgré la fuite et la bêtise, nous avons payé pour nos crimes, nous méritons mieux.

J’aimerais dire c’est assez

assez mon dieu
j’ai assez appris

***

La colère augmente avec l’âge. À chaque anniversaire, je suis un peu plus désespérée.

Mais ma résolution, mon bien, à accomplir dans le monde, mon geste éthique à moi, c’est de ne pas me laisser emporter par la colère, dans un mouvement impulsif qui pourrait me conduire à me faire faire un enfant-statement, un enfant to make a point, un enfant pour leur donner tort.

Jamais je ne ferai ça à quelqu’un, jamais je ne lui ferai porter ça, ce poids de sens à incarner.

Ce ne sera pas dans un mouvement de colère, ni de révolte, ce ne sera pas pour déterminer ma légitimité, pour prouver ma valeur face à l’espèce, je ne ferai pas un enfant pour dire qui je suis.

Si un jour je suis mère, ce sera pour des raisons simples et saines, des raisons ordinaires qui se conjuguent au présent. Ce sera un désir.


Et sa vie sera son histoire.

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