On pourrait dire que je suis hypersensibilisée à ce sujet, que je
réagis fortement au moindre propos concernant une limitation ou en empêchement
des naissances (limitation pour
les autres que soi, bien sûr je ne parle pas du cas de la femme qui décide de
ce qu’elle fait de son corps). Mais je ne le vois pas comme une réaction
exagérée. J’ai plutôt l’impression de mesurer une violence qui échappe en
partie à d’autres.
Au secondaire, je marche dans un centre
d’achat à Sept-Iles. Des hommes jasent assis sur un banc. Un dit à l’autre que
la seule chose qui devrait être gratuite pour les Amérindiens, c’est les
capotes et la pilule. Le soir, je n’arrive pas à dormir. Je repense à la blague
qui a fait rire les gens sur le banc. Ça ne passe pas.
À la fin du secondaire, une des étudiantes
amérindiennes tombe enceinte. Dans les corridors : «un de plus à faire vivre»,
«elle ne devrait pas avoir le droit de le garder», «ils n’ont que ça à faire».
Je pleure dans les toilettes, sans savoir pourquoi… pourquoi je pleure pour une
fille qui n’est pas mon amie, pourquoi je suis bouleversée.
Après le tremblement de terre en Haïti, une
femme dit que si les noirs faisaient moins d’enfants, il n’y aurait pas autant
de morts pris sous les décombres. J’agrippe la corde, je dois sortir de
l’autobus, j’ai peur de me mettre à crier.
Quand certains proposent d’interdire les
grossesses à risque, de criminaliser la reproduction de certains individus,
quand les compagnies d’assurance réclament des tests génétiques, je réagis
fortement.
Bien avant 2011, bien avant que cela ne me
concerne personnellement, j’ai été profondément dérangée par ces questions.
J’ai lu sur les fondements de la pensée
génocidaire. J’ai lu sur les événements historiques qui ont mis en acte cette
pensée. Je devais essayer de comprendre ce qui se passe dans l’esprit des gens.
Souvent j’avais du mal à lire les ouvrages au complet, j’avais besoin de
prendre une pause pendant les colloques : ce n’était pas des études, ce n’était
pas du travail, ce n’était pas de la théorie.
Pour moi, ça n’a jamais été simplement de
la théorie. Encore moins un sujet «sexy», à la mode.
Les premières lois d’Hitler fraîchement élu
au pouvoir concernent le contrôle des naissances ainsi que l’élimination des
malades mentaux et autres inaptes au travail. Ces premières mesures annoncent
les dernières volontés de Führer, le début du régime participe de sa finalité :
il y a un rapport étroit entre le contrôle des naissances et l’extermination
dans les camps. Je dois l’enseigner. J’ai besoin qu’on le voit, ça.
J’ai besoin que l’on comprenne la
différence entre le génocide et les autres types de massacre, c’est-à-dire, la
visée humanitaire que se donne le
génocide.
Car je crois qu’il n’y pas de violence plus
sournoise, plus malsaine, oui, parfois je crois vraiment qu’il n’y a pas de
plus grand mal dans l’humain que la haine du gène de l’autre lorsqu’elle se
pare des vertus du progrès.
Nous avons décidé que tu ne devais pas
avoir d’enfant, que ce ne serait pas bon, pour le monde. Un futur issu de toi
ne représenterait pas une avancée pour l’humanité. Alors, dans le but
d’améliorer les choses ici-bas, nous allons brûler ta chair et la chair de ta
chair. Rien de toi, et rien de ta famille à travers toi, ne demeurera dans ce
monde. Rien de toi ne fera partie du futur de l’humanité. Rien de toi n’a été
jugé digne. Il n’y aura pas de suite à l’histoire de ton peuple, pas de suite à
ton existence, nous effaçons les traces derrière tes pas, pour le bien commun.
Si j’ai la force de t’éliminer, c’est la
preuve que la nature m’a donné la force de le faire, c’est bien la preuve que
je suis rendu plus loin que toi sur la ligne téléologique de l’évolution. Que
je puisse te tuer révèle que je suis un surhomme et que la nature t’a recalé.
Tes gènes appartiennent à un modèle primitif, un modèle dépassé. Ta mort prouve
que tu devais disparaître. Tout est en ordre à présent.
Nécessairement, te tuer est bon. Te tuer
crée le futur et ce futur sera meilleur de ta mort. Ta mort participe de
l’évolution de notre espèce. Te tuer amène du bon dans le monde. Je ne fais que
mon devoir. C’est pourquoi mon cœur est plein d’allégresse.
***
Certains soirs, écrire ne me console pas.
Pourtant je sais, je comprends…
L’adhésion à la philosophie de l’histoire
de Hegel est presque un réflexe de la pensée moderne.
Sans être tout à fait eugéniste, on peut
souhaiter intervenir dans le monde afin que demain soit meilleur
qu’aujourd’hui. On veut changer les choses pour le mieux, choisir l’héritage à
transmettre, ce qui doit demeurer, l’humanité doit progresser, je comprends.
Je comprends le principe de la sélection
naturelle, cette nature sans éthique. Je comprends que cette nature ne veuille
pas de mes cellules pour son futur amélioré. Je sais que je risque de mettre au
monde des enfants qui ne deviendront jamais des citoyens rentables. Je sais, je
comprends qu’on veuille m’avorter d’un peut-être-inapte, d’un individu non
assurable. Je connais cet humain qui préfère aller sur la Lune que sauver
l’Afrique. Je comprends l’humain qui préfère éviter cette rencontre.
J’ai les outils pour comprendre, je n’ai
pas les outils pour transformer cette compréhension en consolation, et
accepter.
Je suis fatiguée.
Certaines nuits je cède à la pression, je
me rends, je renonce. Je songe à nettoyer le monde de mes gènes. Laissons les
surhommes se reproduire et gagner les étoiles. Je suis fatiguée.
Je suis fatiguée mais pas encore morte. Et
avant de mourir, j’aimerais dire quelque chose. J'aimerais dire que nous
méritions mieux.
Voilà.
Malgré tout, je pense que ma famille et moi
méritions mieux. Chacun d’entre nous, du meilleur au pire, malgré la folie des
uns et la lâcheté des autres, malgré la fuite et la bêtise, nous avons payé
pour nos crimes, nous méritons mieux.
J’aimerais dire c’est assez
assez mon dieu
j’ai assez appris
***
La colère augmente avec l’âge. À chaque
anniversaire, je suis un peu plus désespérée.
Mais ma résolution, mon bien, à accomplir
dans le monde, mon geste éthique à moi, c’est de ne pas me laisser emporter par
la colère, dans un mouvement impulsif qui pourrait me conduire à me faire faire
un enfant-statement, un enfant to make a point, un enfant pour leur
donner tort.
Jamais je ne ferai ça à quelqu’un, jamais
je ne lui ferai porter ça, ce poids de sens à incarner.
Ce ne sera pas dans un mouvement de colère,
ni de révolte, ce ne sera pas pour déterminer ma légitimité, pour prouver ma
valeur face à l’espèce, je ne ferai pas un enfant pour dire qui je suis.
Si un jour je suis mère, ce sera pour des
raisons simples et saines, des raisons ordinaires qui se conjuguent au présent.
Ce sera un désir.
Et sa vie sera son histoire.
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