mercredi 25 mars 2015

Du sacré à la boucherie

(brouillon de 2013)

À chaque fois que quelqu’un meurt, Jessie me relance :

- Comment peut-on vivre sans croire en Dieu, au paradis et à la vie éternelle? Comment fais-tu pour vivre sans croire que tu vas revoir maman un jour? Comment peux-tu dormir la nuit, perdre des heures de vie, si tu penses qu’il est possible que tu ne sois plus là un jour, que tu sois plus nulle part? N’as-tu pas très peur de disparaître quand tu seras vieille ou si une voiture te passe dessus?

Je lui réponds que je crois que maman vit en nous et nulle part ailleurs, que de même plus tard, nous habiterons le cœur de nos enfants qui penseront à nous après notre mort, comme nous pensons à maman maintenant. Je lui dis que je serai dans le cœur de mes enfants et petits-enfants, et que cela me suffit. Le visage de Jessie s’illumine car je viens de lui rappeler un de ses films préférés :

- C’est pareil comme dans La mort vous va si bien! Moi je suis la belle femme dans la piscine qui devient un ange et ne meurt jamais, toi tu es le monsieur pas de cheveux qui accepte de mourir parce qu’il a des enfants.
- On peut dire ça oui.
- C’est pour ça que tu n’as pas peur de mourir, parce les enfants, c’est ta religion à toi.

J’ai d’abord protesté, tant l’idée me semblait éloignée de mes principes, mais en y réfléchissant, j’ai senti que ma sœur venait de mettre le doigt sur la raison pour laquelle je n’avais jamais pu me résoudre à me faire inséminer : qui dit religion dit rituel.

C’est-à-dire que j’ai réalisé à quel point il était important pour moi de réduire le plus possible la part d’intervention dans le processus : j’arrête la pilule, il ne met pas de condom, that’s it! Pour le reste, laissons faire «la nature»…

Je dis souvent aux copines que je ne peux pas m’imaginer écartillée sur un drap pastel auprès d’une éprouvette de spermatozoïdes sélectionnés, prêts à être placés à un endroit précis, dans un instant calculé, que juste prendre ma température ou compter les jours sur le calendrier me donnerait déjà l’impression de tricher… mais tricher avec quoi justement, avec quelle loi? Seule la présence du sacré peut ouvrir la possibilité du sacrilège.

Avec effarement, je me découvre des processus de pensée qui trahissent une persistance de la foi. Moi, l’athée endurcie, qui ne tolère aucun mysticisme, pas même une petite superstition, je dois bien avouer qu’il reste des traces au fond du crâne, malgré mes efforts, je suis encore un peu tachée de dieu.

Sans doute que ça s’est réfugié là, lorsque j’ai perdu la foi au sortir de l’enfance, un reste de croyance est allé se dissimuler dans un recoin de mon esprit, entre le mur et le lit, derrière le petit «c» accordé au mot «création». L’espoir en une certaine forme de transcendance, peut-être même, est venu s’accrocher à ma conception de la reproduction et de l’enfantement.

Je ne crois pas être allée jusqu’à tenir compte de la possibilité d’un bassin d’âmes disponibles, d’une file d’enfants attendant près de la porte tournante, d’un ordre divin, d’une prédestination. J’ose espérer que ma rationalité a su neutraliser l’impact de ces images dont j’ai été nourri toute jeune. Je crains cependant d’avoir échangé un mythe pour un autre.  

J’ai remplacé dieu par l’effet du hasard, par la contingence du réel. Dans le scénario idéal, je couche une dizaine de fois avec la même personne (mais il pourrait aussi, à la limite, y avoir différents partenaires), pour cumuler des milliers et des milliers de possibles dans la course à l’ovule, qui seulement peut-être viendra. Moi qui ris aux larmes devant les rubriques astrologiques, que voulais-je faire en refusant de déterminer le moment de la rencontre, en ne choisissant ni une gamète ni l’autre, sinon laisser agir le cosmos, jouer à la loterie des cellules? Personne n’achète de billet sans croire un peu à la chance.

Et ici, le boulier, c’est le désir, la jouissance promue au rang de volonté divine. (J’ai honte.)

Je me souviens que cela avait été important pour moi de comprendre, enfant, que j’incarnais la preuve que mon père avait « aimé » ma mère avant ma naissance. Je n’étais pas née d’une éprouvette ou d’un choux, mais d’un sexe qui avait bandé pour ma mère au moins une fois. Quand bien même cet amour n’existait plus, il avait été et j’en étais le résultat, le « fruit ». Un prêtre avait dit que chaque enfant portait en lui un peu du miracle divin et cela aussi m’avait fortement impressionnée. Quand aucune autre forme de valorisation n’était disponible, quand rien dans le monde ne semblait tenir à ma présence, vouloir que j’existe, je pouvais m’accrocher à ça : j’étais née d’un désir miraculeux.

La mièvrerie de la fable ne la prive pas de son pouvoir sur moi, même aujourd’hui, et cela parce que cette mythologie artisanale a su jouer un rôle majeur dans mon existence, chaque fois qu’un travail de deuil fut nécessaire.

En effet, je pense maintenant que c’est ce parasitage d’un mode de pensée infantile qui, adolescente, m’a fait accepter ma mortalité et celle de mes proches. Ce n’était pas un renoncement lucide tout imprégné de rigueur sartrienne, comme j’aimais le croire, mais plutôt un compromis : j’acceptais qu’il n’y ait rien après, rien ailleurs, si je pouvais laisser sur terre une trace de mon désir, l’incarnation d’une jouissance même éphémère, de la rencontre du réel, dans l’instant.

Ce n’est certes pas la seule raison qui me fait désirer avoir des enfants. J’ai d’autres raisons plus simples et plus saines, heureusement. Mais cette raison-là est celle qui a transformé mon désir, justement, pour en faire une nécessité, une obligation existentielle, ce sans quoi accepter la mortalité devient impossible.

Les raisons simples et saines d’avoir des enfants sont apparues graduellement avec l’âge. Elles se sont faites plus insistantes vers la fin de la vingtaine, comme chez bien d’autres femmes. Mais la nécessité dont je parle ici date de mes 15 ans, de la perte de ma mère.

Ma sœur dit que ça s’est fait du jour au lendemain, qu’au retour de l’hôpital j’étais une autre personne, plus douce, plus drôle, et attentionnée, soudainement libérée de l’emprise de l’égocentrisme adolescent. Ma mère venait de mourir et soudainement je me mettais à m’occuper des autres, à les cajoler, à les consoler, à les faire rire, à les séduire. Ma sœur dit que j’étais devenue « elle »,  le clown, la fée, que je débordais d’une chaleur nouvelle comme si je l’avais prise en moi, ma mère, comme s’il fallait absolument qu’elle continue d’exister d’une façon ou d’autre…

Au lendemain de sa mort, il fallait qu’il y ait encore une mère, sinon la vie ne faisait plus aucun sens. Il fallait qu’il y ait une mère aimante et des enfants heureux, que cet amour continue de se transmettre, que le meilleur de la vie ne soit pas perdu.

Si je n’ai pas d'enfant à aimer, alors le meilleur s’est perdu, si je ne suis pas mère alors ma mère est morte pour vrai.

Je ne savais pas que je m’étais donnée une religion.

***

Je marche avec G. devant le collège. Nous rions de la croyance inconsciente que je viens de me découvrir, de cette étrange mystique de l’érection qui met le sperme dans le saint-graal, et qui fait du désir de l’homme la seule chose capable de me « sauver », de m’éterniser dans le cœur de mes enfants… et pire, qui fait du rejet de l’homme ce qui me condamne à une mort entière, définitive, sans survivance. Talk about pressure.

Elle me parle de la conception de son enfant qui a demandé bien des calculs et des outils, elle raconte le thermomètre, l’absence de magie. Je réponds qu’au moins il y avait de la chair, du désir, qu’elle a fait un enfant avec un sexe bandé. G. me dit oublie ça, tu rêves, la conception fut un travail désérotisé, l’accouchement, une boucherie, dieu est ailleurs. Elle me dit que la magie vient plus tard, avec l’enfant, et que ce serait stupide de ma part de m’en priver en raison du moyen, de la mécanique initiale.

J’en parle aussi avec A.E.

Elle comprend que lorsque je dis «le sacré de la conception de l’enfant», je ne fais pas référence à la dimension du culte ou de l’adoration, mais à un espoir d’une alternative à l’annihilation, d’un au-delà, d’un reste. Elle me dit que c’est justement pourquoi il me faut changer de mot, que je confonds le sacré et l’espoir.

Le sacré sous-entend un intouchable, un objet qui ne doit pas être altéré (or, diamant, le sacré est fait du métal le plus rigide), incapable de s’adapter au réel, de faire des compromis avec le vivant. Le sacré ne saurait être tributaire du hasard, l’espoir, si. Seul un espoir ouvert aux possibles, ouvert aux changements de scénarios, récolte les fruits de la contingence du réel.

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