samedi 13 décembre 2014

Les yeux grands fermés

J'ai parlé de mon enfance, mais je ne crois pas avoir déjà mentionné cette expérience qui m'avait terrifiée vers l'âge de 6 ou 7 ans. Ma mère m'avait expliqué qu'il allait falloir faire attention de ne pas me réveiller en sursaut, au milieu de la nuit, comme c'était arrivé pendant les vacances et au retour, pendant l'inondation, car alors je faisais du somnambulisme. 

Ma mère pouvait décrire plusieurs minutes où j'avais marché dans l'espace et posé des gestes, sans vraiment me réveiller. J'avais même descendu notre escalier jusqu'au sous-sol, les yeux grands ouverts, en l'absence de moi-même. Le récit de ma mère m'avait fait une peur terrible. J'avais l'impression d'avoir été un peu mort-vivante, pantin, marionnette contrôlée par on ne sait quoi. De n'avoir aucun souvenir de ces scènes et de n'avoir aucun pouvoir de contrôle sur leur possible retour m'avaient causé beaucoup d'insécurité, c'était comme si on m'apprenait que j'avais perdu des petits morceaux de mon cerveau d'enfant, des morceaux d'être. 

Je pense que le somnambulisme infantile est à l'origine de ma phobie de l'hypnose (je n'ai jamais voulu essayer, même en jeu, même pour rire) et de l'anesthésie générale. C'est sans doute aussi pourquoi j'évite les médicaments qui abrutissent et me méfie des drogues. 

Reste l'alcool...

À la mort de ma mère, je me suis mise à abuser de l'alcool, jusqu'à ce qu'un soir, pour la première fois je perdre conscience et me réveille des heures plus tard. Des amis m'ont raconté ce qui s'était passé. Des amis m'ont raconté un morceau de ma vie que je n'avais pas tout à fait vécu. J'ai détesté cela. Mais quelques années plus tard, quand j'ai su que ma soeur était atteinte d'une maladie incurable, j'ai recommencé à m'enivrer jusqu'à ce que, pendant quelques minutes, j'oublie. J'ai consulté un psychanalyste, nous avons travaillé sur le problème, je me suis donnée d'autres moyens de gérer la douleur et la colère, j'ai retrouvé le contrôle. J'ai fait une petite rechute au printemps 2006, à la suite d'un événement majeur, mais j'ai vite repris pieds. Pendant près de 10 ans donc, je n'ai plus eu de problème avec l'alcool, je n'ai plus été absente, j'ai vécu tous les morceaux, à froid.

En janvier 2013, je suis sortie dans un bar avec de nouveaux collègues et comme ça, sans raison, j'ai trop bu. J'ai bu comme je buvais en 1994, en 1999 et en 2003. J'ai ri de cet anachronisme, de cet étrange retour, en me disant: c'est l'exception qui... Mais trois mois plus tard, je perdais à nouveau le contrôle, puis 5 mois plus tard, puis à l'hiver suivant, puis au printemps.

Depuis bientôt deux ans donc, le problème de consommation est revenu, en force. Environ une fois par saison, je me rends malade de boisson, et cette fois, sans qu'il y ait d'événement déclencheur pouvant justifier, expliquer, pas de mort, pas de cancer, pas de très très mauvaise nouvelle, ce qui rend la chose encore plus troublante. 

On dira que d'abuser 4-5 fois par année, ce n'est pas bien dangereux, qu'il n'y pas de quoi avoir peur. 

J'ai peur.

Parce que je n'ai aucun contrôle sur ce qui m'arrive quand cela se produit. Je ne sais jamais à l'avance que tel soir je vais boire avec excès. Je ne décide pas qu'à telle occasion je vais en virer une. Ce n'est jamais une décision que je prends. Ça arrive. Ça m'arrive. 

Et ce qui devient vraiment angoissant, c'est que les moments d'absence ne font qu'augmenter depuis un an. Peut-être en raison des anti-inflammatoires que j'ai pris en continu (peut-être pas...), ils se produisent plus facilement (avec moins d'alcool) et durent beaucoup plus longtemps. Ce n'est plus seulement quelques minutes que je perds, ce sont des heures entières de ma vie qu'on me raconte le lendemain.

J'aurais vraisemblablement perdu deux heures de la nuit dernière, deux heures où je marchais,  posais des gestes, manipulais des objets, déambulais dans les rues les yeux grands ouverts, comme un mort qui parle, car oui il paraît que je parle en plus, je dis des choses dont je n'ai aucune idée, qui sortent de moi sans aucune retenue, comme si j'étais sous hypnose et que j'avais laissé à quelqu'un les clefs de mon esprit, pendant que moi je suis partie quelque part, ailleurs. Des gens sont avec mon corps abandonné, des gens discutent avec mon crâne laissé grand ouvert, alors que moi je suis... où? 

Pourtant quelqu'un en moi refuse farouchement de s'absenter, la personne qui regarde toujours l'aiguille au moment de la piqûre, la personne qui a refusé de prendre des calmants le jour où la police... la personne qui estime sa lucidité avant tout autre chose, cette personne veut très fort vivre chaque minute, chaque seconde de l'existence.

Mais on dirait que quelqu'un d'autre cherche à se débarrasser de cette existence, à se priver momentanément de conscience, à quitter. J'avais analysé, compris la raison d'être de cette part de moi, la nécessité de ces excès, j'avais trouvé des solutions, dompté le monstre, et voilà qu'il revient, une décennie plus tard, plus fort. Je ne sais pas comment le vaincre cette fois, puisque je n'arrive pas à cibler sa nécessité, sa fonction, ce qu'il veut, ce qu'il compense. Cette fois, je ne sais pas quoi faire.

Cette fois, j'ai peur.

Et j'aurais besoin de parler à ma mère. 

J'aimerais tant qu'elle soit là ce soir, à jouer du piano pour m'endormir. Ou de la guitare, au bout du lit.

J'aimerais savoir qu'elle est là, qu'elle dort dans la pièce à côté, et qu'elle a pensé à verrouiller la porte de l'escalier, au cas où.


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