Je parlais d'un livre que j'ai envie d'écrire et peut-être même de publier, ou pas... J'ai dit « ou pas... » parce que je ne suis pas certaine d'avoir envie de publier le livre que j'ai très envie d'écrire. Ce sont pour moi deux désirs différents qui ne coïncident pas nécessairement. Mais ce n'est pas du tout ce que tu as compris de mes paroles, puisque tu as déposé une main pleine de compassion sur mon épaule, tu m'as regardé d'un air tendre et complice et tu as chuchoté : « Je te comprends. Moi aussi, tu sais, j'ai hâte que ce soit mon tour. »
Des heures après, cette phrase me reste en tête, comme si j'en cherchais l'issue, un malentendu, ça ne peut pas être ça, je dois avoir mal entendu, sinon c'est trop triste, quelqu'un de mon âge qui attend que ce soit son tour.
Cela fait 35 ans que c'est ton tour.
35 ans que nous avons franchi ensemble le tourniquet pour faire un tour de manège (je crois qu'on n'a droit qu'à un seul).
Aujourd'hui, je n'attends rien de l'écriture. Rien de ce que ta phrase évoque en tout cas.
Cela fait près de 30 ans que j'écris, que j'aborde le réel par le biais d'une mise en récit. J'ai commencé à une époque où je ne savais même pas que des adultes en faisaient un métier, que des gens étaient payés pour ça et que certains d'entre eux se disputaient pour des prix. Je l'ai fait pour répondre à un besoin fondamental, dans l'urgence. Personne ne m'a autorisée à le faire et personne ne m'y a encouragée. Ce n'est jamais venu de l'autre.
C'est pourquoi j'ai du mal à comprendre ce que tu attends d'un éditeur ou d'un public. J'essaie d'imaginer ce que ça pourrait changer dans ta vie, ce qui commencerait alors qui ne peut commencer maintenant, ce que serait ton tour qui n'est pas ta vie.
Tu sais que j'ai toujours été un peu paumée avec les imaginaires de la limite, de la barrière, ces frontières initiatiques (qui impliquent une transformation : rite de passage). Je ne crois pas aux avant / après. Qui d'autre espères-tu devenir avec un livre publié, ou deux, ou trois?
Je te vois, je t'entends, je te lis, c'est là, alors je ne comprends pas ta phrase. Alors je répète :
Cela fait 35 ans que c'est ton tour, c'est déjà commencé.
Si j'insiste c'est que je suis troublée, parce que ta phrase m'a fait peur, parce que ta phrase m'en rappelle une autre presque identique prononcée par quelqu'un à qui tu ne voudrais pas ressembler.
«J'attends que ma vie commence, que ce soit mon tour.»
Il disait ça quand il cessait un instant d'être terriblement malheureux, quand il se permettait un espoir.
Et un effacement : ma vie n'est pas encore commencée, alors rien de ce qui s'est passé ne compte vraiment, rien ne s'est vraiment passé encore, je n'ai rien accompli...
Ainsi tout le mal accompli dans le réel, tous les gestes, le ravage... des actions sans porteur, des verbes sans sujet, tels des cataclysmes tombés du ciel.
Du dernier reste d'espoir en l'avenir émergeait la parfaite excuse : je ne suis pas responsable car on ne m'a pas encore donné ma chance.
(Je crois que c'est à lui que je m'adresse à travers toi, pardonne-moi.)
On ne t'a donné la vie qu'une fois et ce n'est pas assez.
Tu dis qu'une autre femme doit venir remplir l'outre qu'on t'a donnée vide. Tu te vois outre qui doit être remplie par quelqu'un et alors quelle richesse tu seras, on n'en croira pas nos yeux, ça coulera de toi en abondance, au monde tu donneras à boire, si seulement quelqu'un se donnait la peine de te mettre au monde.
De le faire mieux cette fois, comme on l'a fait aux autres, comme on a sûrement dû le faire pour les autres.
Mais à toi, rien ne vient.
Aucune fille ne veut être ta mère alors tu les frappes de tes mains qui n'existent pas, de tes mains qui ne sont pas encore nées pour créer et pour écrire mais qui peuvent frapper déjà parce qu'on n'a pas besoin d'être quelqu'un pour ça.
Tu dis que ce n'est que justice, que tu rétablis l'équilibre entre ceux qui attendent encore et ceux qui ont trop reçu, qui ont eu leur tour, ceux-là qui ne cessent de te harceler avec leur vie commencée, ceux dont c'est la vie depuis tant d'années alors que tu n'as fait que les regarder vivre de l'autre côté de la vitre, sans pouvoir entrer, sans te voir vieillir.
Sans te voir vieillir, tu regardes et tu désires et tu hais, plus encore ceux qui se risquent à passer à ta portée. L'idée te vient d'un échange, oui maintenant tu souhaites la fin de celle que tu suppliais une minute plus tôt de venir te chercher et de t'emporter avec elle, maintenant tu souhaites sa mort comme s'il fallait que son tour se termine pour que le tien commence, comme si le nombre de places était limité.
Sans te voir vieillir, tu regardes et tu désires et tu hais, plus encore ceux qui se risquent à passer à ta portée. L'idée te vient d'un échange, oui maintenant tu souhaites la fin de celle que tu suppliais une minute plus tôt de venir te chercher et de t'emporter avec elle, maintenant tu souhaites sa mort comme s'il fallait que son tour se termine pour que le tien commence, comme si le nombre de places était limité.
Cela fait 35 ans que c'est ton tour, il y a longtemps que tu es dans le manège et plus personne ne va venir déchirer ton billet et mettre un signe sur ta main, il y a longtemps que c'est commencé, personne ne viendra retirer la courroie d'éther qui te sépare de la fête.
Ça me jette à terre, ce texte. Très très beau. Ça me parle et me donne une belle claque au bon moment. Merci.
RépondreEffacerMerci beaucoup, Roxanne.
RépondreEffacer(Et merci d'avoir fait un commentaire, ils sont si rares.)